Voyage d'une femme autour du monde
Part 29
Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions.
_12 février._ Dès que le roi _Ram-Singh_ fut instruit de mon arrivée, il m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien paré avec un officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute _hauda_[105], et je me rendis à la ville voisine.
_Kottah_ compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433 mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien, est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a placé 50 canons.
Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme.
La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés. Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de la maison.
C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui, accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à voir passer la foule.
Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques, etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.
Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de Bénarès, à l’exception du _Visvishas_. Les temples sont ici construits au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en bas-relief.
Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés, non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs; mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de remarquable.
Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour; mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi.
De la ville nous nous rendîmes à _Armornevas_, un des petits châteaux de plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi la plus belle route.
Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans le pays.
Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement profond.
Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du fleuve.
Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite ressemblaient à celui-ci.
Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux.
Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des tourelles. Le roi avec sa société est assis en toute sûreté sur le plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes.
Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques.
D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de _Cotrikatalan_, située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent infiniment mieux du rivage que de près.
Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles sculptures.
La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements.
Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire.
Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux[106] et laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes.
A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps, les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts, les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs sœurs, qui répétèrent la même scène.
Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements.
Tout l’espace employé est à peine de 3^{m},30 de long, et 2^{m},60 de large. Les bons Hindous s’amusent des heures entières à ces scènes sans goût dont ils ne peuvent se lasser.
Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu la _sammaquecca_ et la _refolosa_ à Valparaiso, s’ils ont vu les dames de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair?
Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures; quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains, des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre. Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez.
Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse charge à porter.
Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front.
Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons. Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf, et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os d’un animal sacré, etc.
_13 février._ Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite ville de _Kesho-Rde-Patum_, une des plus saintes de _Bunda_ et de _Radschpaton_, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell, d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images représentent exactement la même Vierge.
De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux fidèles en l’honneur des dieux. Sur un des escaliers était une très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise; personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était peut-être le dieu Vichnou en personne[107]. Le long du fleuve il y a beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes, également taillés en pierre.
La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et beau.
On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout l’intérieur.
Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se poser sur les figures spirituelles des dieux.
Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous; elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête.
Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline, sur laquelle repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette colline s’appelle _la montagne sacrée_.
Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée, une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de bruyère.
Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le lendemain, une occasion d’aller à _Indor_ (180 milles). Il me surprit très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le docteur Rolland.
CHAPITRE XIV.
Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la famille Burdon.--Les femmes du peuple aux Indes.--Oudjein-Indor.--Le capitaine Hamilton.--Présentation à la cour.--Fabrication de la glace.--Le temple de rochers d’Adjunta.--Chasse au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le fort Dowlutabad.
_14 février._ Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte, et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en écarter.
Le voyage à dos de chameau est toujours désagréable et fatigant, et les secousses de l’animal causent à beaucoup de voyageurs la même indisposition que les roulis d’un vaisseau; mais, aux Indes, il devient presque insupportable, tant on sait mal s’arranger. Chaque chameau a son conducteur qui est assis sur le devant et occupe la bonne place, tandis que le voyageur trouve à peine un petit coin sur la croupe.
Le docteur Rolland me conseilla de me résigner pour le moment à mon sort: le lendemain, je trouverais le capitaine Burdon qui me procurerait facilement un transport plus commode. Je suivis son conseil; je fis porter mon paquet et je montai avec résignation sur mon chameau.
Nous traversâmes de vastes plaines où l’on remarquait principalement des plantations de lin considérables; nous longeâmes un bel étang près duquel était situé un joli palais, et nous atteignîmes vers le soir le village de _Moasa_, où nous passâmes la nuit.
Dans les pays placés sous l’autorité des princes indigènes, il n’y a ni postes, ni routes; mais dans toutes les villes, dans tous les villages sont établis des hommes chargés de montrer le chemin aux voyageurs et de porter leurs effets; on leur donne pour cela une bagatelle. Les personnes accompagnées d’une garde ou d’un tscherprasso du roi ou du gouverneur (_aunil_) ne payent rien. Les autres donnent de 1 à 4 bais par tête, suivant la distance.
A mon arrivée à Moasa, tout le monde accourut pour me servir: je voyageais avec les gens du roi; et dans cette contrée, une figure d’Européenne devenait déjà une rareté. On m’apporta du bois, du lait et des œufs. Ma table était partout servie avec la même frugalité; j’étais heureuse quand j’avais du riz cuit dans du lait ou quelques œufs: pour l’ordinaire, je n’avais que du riz, de l’eau et du sel. Un vase de cuir pour l’eau, une petite poële, une poignée de sel et un peu de riz et de pain était tout ce que j’emportais avec moi.
_15 février._ J’arrivai tard dans la soirée à _Nurankura_, petit endroit entouré de basses montagnes. Je trouvai là les tentes du capitaine Burdon, une servante et un domestique. Comme j’étais extrêmement fatiguée, je me retirai aussitôt dans une des tentes pour me livrer au repos. A peine m’étais-je étendue sur un divan, que la servante entra, et, sans me demander si j’y consentais, se mit à me frictionner dans tous les sens. Je voulais l’en empêcher, mais elle m’expliqua que quand on était aussi fatiguée, c’était une très-bonne chose, me pressa fortement le corps de haut en bas pendant un quart d’heure, et le résultat fut véritablement très-favorable: je me trouvai très-allégée, très-fortifiée; ces frictions sont en grand usage aux Indes, comme dans tout l’Orient, surtout après le bain. Les Européens se soumettent volontiers aussi à cette opération.
La servante m’expliqua, moitié par signes, moitié par paroles, qu’on m’avait déjà attendue le matin, et qu’on m’avait préparé un palanquin dans lequel je pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J’y consentis, et je repris mon voyage à onze heures de la nuit. Je n’ignorais pas que la contrée était infestée de tigres, mais plusieurs porteurs de torches nous accompagnaient et les tigres sont ennemis jurés du feu: je pouvais donc reprendre tranquillement mon sommeil interrompu.
A trois heures du matin on me fit arrêter auprès d’une seconde tente préparée pour me recevoir, et où je trouvai toutes les commodités.
_16 février._ Ce matin, je fis la connaissance de l’aimable famille Burdon. Les deux époux vivent au milieu de sept enfants qu’ils élèvent en grande partie eux-mêmes, heureux et contents, quoique réduits à peu près à eux seuls, puisque, excepté le docteur Rolland, aucun Européen n’habite Kottah. Ils ne reçoivent que très-rarement la visite d’officiers en passage, et depuis quatre ans, j’étais la première Européenne que Mme Burdon voyait.
Je passai très-agréablement la journée au milieu de cette famille. Je ne fus pas peu étonnée de retrouver ici tout le confortable que peuvent seules offrir les maisons les mieux ordonnées; et, à cette occasion, je vais raconter en quelques mots la manière dont les officiers et les employés anglais voyagent dans les Indes.
Avant tout, ils ont des tentes assez grandes pour contenir de deux à quatre chambres; j’en vis qui valaient plus de 800 roupies. Ils emportent les meubles qu’ils peuvent y mettre, depuis le tapis de pied jusqu’à l’élégant divan, et presque tous les instruments de cuisine et de ménage. Ils ont en outre un nombre infini de domestiques, dont chacun a son emploi qu’il connaît parfaitement.
A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les maîtres s’étendent ou s’asseoient sur leur palanquin, ou montent à cheval pour descendre au bout de quatre ou cinq heures (ils ne font jamais plus de quatre coos par jour) dans une tente toute dressée, où ils prennent le déjeuner fumant. Ils retrouvent là toutes les commodités de leur intérieur, se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs repas accoutumés, sont en un mot, tout à fait chez eux.
Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu’on a quitté les tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme.
Dans les pays les plus civilisés de l’Europe, on ne voyage pas avec autant de luxe et de commodité qu’aux Indes.
Le soir, il me fallut encore partir. Le bon M. Burdon voulait me donner son palanquin avec ses porteurs jusqu’à Indor; mais les malheureux me faisaient trop pitié. J’affirmai donc que je ne trouvais pas le voyage sur des chameaux désagréable, que je le préférais même au palanquin à cause de la vue. Je pris cependant pour mon petit coffre un troisième chameau, et je laissai ici les cipayes.
Nous fîmes ce soir encore 4 coos jusqu’à la petite ville de _Patan_.
_17 février._ Ce matin seulement je vis que Patan était situé sur une chaîne de collines pittoresques et offrait quelques temples assez beaux, avec des portiques ouverts où se trouvaient des statues de pierre, de grandeur naturelle. Les arabesques et les figures des statues étaient en relief et bien faites. Dans les vallées que nous traversâmes, il y avait beaucoup de pierres, comme du basalte et du quartz magnifiquement cristallisés.
Vers le soir, nous atteignîmes _Batschbachar_, petite ville misérable.