Voyage d'une femme autour du monde

Part 28

Chapter 283,922 wordsPublic domain

_1_^{er} _février_. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite ville de _Cossi_. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et au dehors de laquelle se tenait un marché important. Ce marché offrait l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion, moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque monnaie.

A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité. La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre attelage.

_2 février._ A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la route frayée qui conduit de Delhi à _Mutra_, ville encore placée sous la domination anglaise.

_Matara_ est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge.

Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères brûlées par le soleil. Les épis étaient déjà très-hauts, mais entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé.

La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau.

Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers, mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit. Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui se trouvent ici en grande quantité.

_3 février._ _Baratpoore._--Nous passâmes par une contrée où l’on apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre.

Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et me firent le soir et le matin un salut (_salam_) très-amical, en portant la main du front à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects.

Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante, mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville, nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï.

_5 février._ De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés.

Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux; elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes. Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de collines.

A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous rencontrâmes des monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille; leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer.

J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux, qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au _flamingo_; ils avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres.

La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées qu’à des hommes.

_6 février._ Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens, m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il s’agissait de quelques _bais_[100] que ces hommes réclamaient pour avoir passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez de confiance au _tscheprasso_, et il avait demandé la veille au _serdar_ (juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je m’empressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant; aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer laminé.

Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime que ma dernière heure n’était pas encore venue.

Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant plusieurs coos.

De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par trois escaliers.

On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire s’élever à côté quelques emblèmes de leurs divinités taillées en pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou d’en puiser pour le voyageur fatigué.

Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de cette eau.

_7 février._ _Duugerkamaluma_, petit endroit au pied d’une jolie montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande étendue.

D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques champs de froment d’une très-belle apparence.

Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de fureur, leva son fouet et menaça de les frapper.

Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon cocher.

J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute se prolonge, ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer. Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement. L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé que les _cipayes_ (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par l’exemple des Anglais?

Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les tiges de pavot.

Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le _Journal des voyages_[101] de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf de poule.

_8 février._ _Madopoor_, misérable village au pied de basses montagnes. Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers, les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne portaient pas de fruits.

Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne.

_9 février._ _Indergur_, petite ville insignifiante. Nous approchâmes beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la mémoire des _suttis_: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles n’y sont point forcées; mais quand elles ne le font pas, les parents les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé, les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont défendues.

Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées, les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se trouvait le seraï où nous allions passer la nuit.

_10 février._ _Notara._ Nous traversâmes longtemps des vallées étroites par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la charrette, je me résignai à mon sort. Les jungles dont nous étions entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos, l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais d’arbre en arbre.

Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans vie!

Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la ville à laquelle elle semblait conduire.

Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue encore par des fortifications, est située la petite ville de _Lakari_. Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont disséminés tout autour dans un charmant désordre.

Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé en grès rouge.

Dans la ville même il y avait un joli monument, un temple ouvert et à colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs représentant des éléphants et des cavaliers.

Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une foule d’autres objets.

Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte.

Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas. Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette délicatesse me toucha infiniment.

Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais les Hindous ne tuent aucune bête.

_11 février._ Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à Kottah.

Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les complaisances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant[102], un morceau de pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple avec mépris et avec dureté.

_Kottah_ est la capitale du royaume de _Radschpatan_. Ici, comme dans toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de _résident_. On pourrait vraiment l’appeler le _roi_ ou du moins le _gouverneur du roi_; car le roi nominal ne peut rien faire sans son consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les frontières de ses États sans l’autorisation du résident.

Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur différents points on a établi de petites stations militaires.

Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se brûler[103], si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à faire écraser les condamnés par des éléphants ou à les attacher à la queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000 roupies) au gouvernement anglais.

Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland[104] de veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus court.