Voyage d'une femme au Spitzberg

Part 21

Chapter 212,169 wordsPublic domain

Après Paris, Versailles; après Berlin, Potsdam; la proportion est à peu près gardée entre les deux résidences royales comme entre les deux capitales; le Château-Neuf de Potsdam a coûté, dit-on, vingt millions de thalers, ce qui répond aux innombrables millions engloutis par Versailles comme le nom de Frédéric II répond à celui de Louis XIV. Si Potsdam a l’infériorité en magnificence, il a l’avantage en monnaie: Potsdam renferme deux palais, il en a trois autres à ses portes; aussi l’appelle-t-on les Cinq-Châteaux. Sans-Souci, le Château-Neuf et le Palais de Marbre sont les plus remarquables de ces demeures royales. Le Château-Neuf fut bâti par le grand Frédéric après la guerre de Sept ans, pour prouver, disait-il, qu’il n’était pas ruiné; jamais protestation ne fut plus énergique. Le Château-Neuf est une habitation digne du prince le plus magnifique; les jardins sont superbes, les salons dorés et sculptés, remplis d’œuvres d’art, de bronzes et de porcelaines de Saxe exquises. Le plus charmant de ces salons est en même temps le plus original; c’est le salon des coquilles. Figurez-vous une immense salle soutenue par de gros piliers de marbre blanc dans lesquels sont incrustés pêle-mêle, dans un harmonieux et gai désordre, les plus beaux minéraux, des topazes, des améthystes, du lapis-lazuli, du cristal de roche, du grenat, du porphyre de toutes nuances, des malachites, des agates irisées, des jaspes; puis encore des coraux, de l’ambre et des nacres précieuses, et des fragments de ces minerais si riches de tons qu’on trouve dans les profondeurs des mines, et des madrépores bizarres, des onyx, des cornalines, des perles. Je n’en finirais pas en voulant tout nommer; d’ailleurs, j’ignore probablement le nom de beaucoup de ces matières. Figurez-vous enfin cet écrin de la terre et de la mer répandu sur toutes les murailles, couvrant tous les piliers, et cela dans un intelligent pêle-mêle et par fragments de forme naturelle et capricieuse, taillés seulement assez pour faire jouir de tout leur éclat. Aux deux bouts du salon, sur des pyramides de coquilles rares, sont placées quatre fontaines dont la vasque est formée de grandes coquilles bénitiers; au milieu du salon brillent, comme deux diamants des _Mille et une Nuits_, deux immenses coupes de cristal de roche, présent de l’empereur de Russie à son féal ami le roi de Prusse. On ne rêve pas le palais d’Amphitrite plus merveilleux, plus éclatant, plus féerique que ce splendide salon! Il y a pourtant quelque chose de plus intéressant à voir à Potsdam; je veux parler du cabinet de travail du grand Frédéric.

La pièce témoin des rêveries de l’écrivain conquérant et du roi philosophe a été conservée par un religieux respect telle qu’il l’a laissée; elle est fort étroite, éclairée par une haute fenêtre, meublée de fauteuils recouverts d’un satin feuille morte tout usé; près de la fenêtre est un petit canapé couvert d’une housse de toile blanche; c’est là que s’asseyait le roi. Devant le canapé, une table couverte d’un velours fané; près de la table, un fauteuil de cuir, quelques livres reliés en maroquin rouge sur une planche, un buste de Cicéron au-dessus de la porte; tout cela est nu, triste, froid et sec comme l’esprit philosophique. La bibliothèque communique avec le cabinet; elle est spacieuse et encombrée, elle a aussi été gardée intacte. Sur un pupitre je vis un gros livre ouvert, c’étaient les œuvres françaises du héros de la Prusse; il a pour titre:

_Épîtres familières, avec privilége d’Apollon._

Ce volume est sans prix; il est annoté tout entier de la main de Voltaire. Je lus sur la première page:

_Je vous recommanderai pour l’avenir d’éviter les redites, et d’élaguer ainsi les branches du plus bel arbre du monde!_

Et plus loin:

_Trop d’abondance est un défaut, mais c’est aussi le plus facile à corriger._

Il est impossible de mieux concilier la leçon du critique avec les devoirs du courtisan.

Ce livre doit être bien curieux à parcourir; malheureusement on ne me laissa pas le temps d’y jeter un second coup d’œil; l’heure pressait, il fallait retourner à Berlin, sous peine de manquer un dîner à l’ambassade de France. Je traversai donc en courant les délicieux jardins de Sans-Souci, encore beaux même sous le givre. J’entrevis, au jour tombant, les hautes statues qui ornent la cour d’honneur du grand château, et j’arrivai au chemin de fer... justement pour voir le panache blanc de la vapeur qui emportait le convoi. Vous dire notre désappointement est impossible; vous le connaissez sans doute; il se compliquait pour nous de l’inquiétude de passer pour grossièrement impolis. Il fallut se résigner: le railway met trente-six minutes pour faire les huit lieues qui séparent Potsdam de Berlin; une voiture nous demandait cinquante francs et trois heures; mieux valait attendre le convoi suivant: c’était deux heures qu’il fallait passer là. Je voulus les mettre à profit, et, malgré l’heure avancée, je me fis ouvrir l’église pour voir le tombeau du grand Frédéric. De l’église, je ne vous en dirai rien; je l’ai traversée en suivant le pas hâté d’un sacristain malcontent d’avoir été dérangé au moment où il allait souper. J’ai donc entrevu l’édifice à la lueur tremblotante et douteuse d’un lumignon. Elle m’a semblé vaste et belle, elle a gagné sans doute à être vue ainsi: les églises protestantes sont si nues que l’ombre les pare.

Le tombeau de Frédéric II répond bien à son cabinet: c’est un petit caveau ouvrant de plain-pied sur l’église par deux portes de fer; le caveau est en bas, voûté, bien blanchi à la chaux, propre et balayé comme le fruitier d’une ménagère; le cercueil, supporté par deux appuis en maçonnerie, est recouvert de lames de plomb; un autre cercueil revêtu de marbre noir est placé près de lui; ce second cercueil renferme les restes de Frédéric Ier, le père de Frédéric II; le père et le fils dorment là seuls et côte à côte. Du reste, pas une inscription, pas une de ces statues, froides filles de l’art, qui du moins font penser au mort et appellent la prière; cela n’a ni la grandeur d’un monument, ni le charme triste que la nature sait répandre sur une tombe, ni même la poésie de l’abandon, la poignante mélancolie de l’oubli sur un grand nom. C’est un caveau bien entretenu, contenant deux bières en bon état, voilà tout; c’est muet, positif et glacial.

La nudité de ce tombeau me rappela que je n’avais pas vu à Berlin de statue de Frédéric II. La Prusse me semble bien indifférente pour son héros, un des plus grands hommes du XVIIIe siècle. N’est-ce donc pas à elle à honorer sous toutes les formes l’homme qui a fait du marquisat de Brandebourg le second royaume d’Allemagne, et de quelques millions d’hommes peu comptés en Europe une nation forte, guerrière, puissante et respectée? Cependant, ce n’est pas la coutume des peuples de se montrer ingrats envers leurs grands hommes morts; vivants, c’est différent.

Les deux heures se passèrent enfin, nous revînmes à Berlin. J’allai dîner en habit de voyage et toute couverte de la poussière de l’empressement; on voulut bien rire de ma mésaventure; je ne sais si les femmes ne rirent pas un peu aussi de mon accoutrement: elles en avaient le droit. Je faisais un effet fort bizarre au milieu de leurs fraîches robes de gaze, de leurs dentelles et de leurs bijoux. Et dire que j’avais préparé une toilette digne de soutenir la réputation des Parisiennes! Dieu dispose! Pour ce soir-là, je dus me contenter de mon rôle de voyageur botté; heureusement, si je n’avais rien à montrer, j’avais beaucoup à dire. Tout se passa fort bien.

Je partirai demain. Je ferai bien, je crois, cher frère, d’arrêter ici cette longue narration d’un voyage qui va avoir duré près d’une année; mon retour en France s’effectuera par Dresde, Leipzig, Cassel, Mayence et Mulhouse, toutes ces villes sont trop connues pour que je puisse exciter votre intérêt en vous les dépeignant. Un grand talent d’écrivain peut seul rehausser le mérite de peintures auxquelles manque le charme de la nouveauté; quant à moi, simple et obscur voyageur, ma tâche est accomplie, si j’ai pu vous donner une idée des lointaines régions dont je suis si heureusement revenue. Adieu donc, cher frère, à bientôt et à toujours!

FIN.

TABLE

LETTRE PREMIÈRE. HOLLANDE. De Paris à Hambourg.

Départ du Havre.--La Meuse.--Paysage hollandais.--Rotterdam.--La Haye.--Le marché.--Le musée.--Le bois.--Course à travers des jardins.--Amsterdam.--Gérard Dow.--Rembrandt.--Saardam.--La maison de Pierre Ier.--Brouk.--Goûts hollandais.--La mer 1

LETTRE II. DANEMARK, SUÈDE ET NORVÉGE. De Hambourg à Christiania.

Hambourg.--Altona.--Le jardin Boos.--Le tombeau de Klopstock.-- Kiel.--Un miracle.--Superstitions poétiques.--Émeute à propos de chapeaux.--Copenhague.--M. le comte de Saint-Priest.-- Thorwaldsen.--Le château de Rosenbourg.--Christian IV.--Musée scandinave.--Statue équestre de Saint-Georges.--Monuments.-- Départ de Copenhague.--Elseneur.--Le Sund.--Helsingborg.-- Comment on voyage en Suède.--Croquis de paysans.--Gothembourg.-- Logis des paysans.--Entrée en Norvége.--Christiania.--Son origine, son commerce.--Ouli-Eiland le voleur.--Ses évasions.-- Sa cage.--Théâtre de Christiania.--Beauté norvégienne 29

LETTRE III. De Christiania à Drontheim.

Départ de Christiania.--Paysages et cascades.--Petites villes en Norvége.--Nourriture.--_Gaards_ ou fermes norvégiennes.-- Industrie des paysans.--Physionomies champêtres.--Le Gudbrandsdal.--Inconvénient des voitures françaises.-- Catastrophe.--Laurgaard.--Étapes dans la montagne.--Premières neiges.--Ascension du Dovre-Field.--Un pont de neige.--Course fantastique.--Jerking.--Le confortable dans le désert.--Costumes de paysans.--Le vallon de Kongswold.--Drontheim.--Son aspect.-- Ses boutiques.--La cathédrale.--Dîner chez le gouverneur.-- Munkholm.--Griffenfeld.--Théâtre.--Les cascades de Leerfoss 65

LETTRE IV. De Drontheim à Hammerfest.

Le bateau à vapeur du Nordland.--Les côtes.--Vie des pêcheurs.-- La montagne percée.--Les eiders.--Le coutelier artiste.--Le cercle polaire Arctique.--Société du bord.--Élégance norvégienne.--Le maëlstrom.--Les îles Loffoden.--Les pêcheurs de morue.--Les baleines.--Histoire d’un bouquet de roses.--Idylle maritime.--Tromsoë.--La viande de renne.--Hammerfest.--Le grand jour à minuit.--Un jardin.--Luxe d’Hammerfest.--Le port.-- Commerce avec les Russes.--Intérieur des maisons.--Nourriture.-- Lapons commerçants 102

LETTRE V. LES LAPONS.

Situation de la Laponie.--Recherches ethnologiques.--Origine discutée des Lapons.--Leur taille.--Leur langage.--Leur costume.--Leur luxe.--Leurs femmes.--Coquetterie laponne.-- Coffre-fort.--Berceau des petits enfants.--Industrie.--Les patins.--Lapons fixes.--Leur habitation.--Leur mobilier.-- Cabarets en plein vent.--Observations générales.--Religion des Lapons.--Leur caractère.--Un mariage.--Portrait des époux.-- Habits de noce.--Émotions.--Une excursion à pied.--Panorama pris de Hammerfest.--Arrivée de _la Recherche_.--Promenade au cap Nord.--Havesund.--La famille Ullique.--Épisode historique.-- Le buste du roi Louis-Philippe.--Un jardin polaire.--Digression ornithologique.--Le cap Nord.--Retour à Hammerfest 138

LETTRE VI. LE SPITZBERG. D’Hammerfest à Hammerfest.

Départ d’Hammerfest.--Le pilote.--L’océan Glacial.--L’île Cherry (_Beeren Eiland_).--Comment l’île fut découverte.--Point de vue.--Les oiseaux de mer.--Bell-Sund.--Dîner de fête à bord.-- L’île du Prince-Charles.--Magdalena-Bay.--Mouillage.--Le Spitzberg.--Quelques mots sur les expéditions précédentes.-- Physionomie de la baie Madeleine.--Dégel.--Le rivage.--Débris.-- Tombeaux.--Coup d’œil en arrière.--Histoire des naufragés.-- Presqu’île des tombeaux.--Conversation des matelots.--Ma cabine à bord.--Mon costume.--Récréations.--Cristaux de glace.--Neige de couleur.--Flore du Spitzberg.--Phoques.--Morses.--Oiseaux.-- Renards.--Danger.--Angoisses.--Retour des chaloupes.-- Inscription sur un rocher.--Souvenir du poëte Regnard.--Le pôle magnétique.--Un rayon de soleil.--Départ.--Les trois couronnes.--Encore des baleines.--Première nuit de l’année.-- Coup de vent.--Retour à Hammerfest 168

LETTRE VII. LAPONIE. D’Hammerfest à Mattaringuy.

Départ.--Kaafiord.--Les ingénieurs anglais.--Les mines de cuivre.--Excursion au dedans et au dehors.--Le minerai.-- Préparatifs de départ.--Les chevaux.--Adieux aux Anglais.-- Première étape en Laponie.--La maison du guide.--Une forêt vierge.--La rivière.--La montagne de Kormowara.--Repas à la pluie.--Aspect des plaines de Laponie.--Les lemmings.--Traîneaux lapons.--Abo le guide.--Un poignard espagnol.--A travers les marécages.--Campement lapon.--Méprise plaisante.--Diplomatie inutile.--Seconde rencontre.--Le renne.--Marché.--Chiens lapons.--Transaction.--Marécages.--Le fleuve Alten.--Croissance de la végétation.--Kautokeino la ville laponne.--Les maisons.-- Les habitants.--Silhouette de centenaire.--Maison du pasteur.-- Le prêtre du Nordland.--Nourriture des Lapons.--Trajet en bateau.--Kalanitoë.--Marécages.--Suvajervi.--Le fleuve.-- Karesuando.--Chasses laponnes.--Lièvres blancs.--Le pasteur Laëstadius.--Manière d’atteler les rennes.--Le Muonio.--Son cours.--Bateaux finlandais.--Cascades.--Muonioniska.--Aurore boréale.--Navigation sur le Muonio.--Les rapides.-- L’Eyanpaïkka.--Une ferme finlandaise.--Éclairage bizarre.--Les forges de Kengisbruck.--Paysage 204

LETTRE VIII. LA FINLANDE.

Les Finlandais.--Leur origine.--Paganisme.--Traditions.--_Runas_ finlandaises.--Poésie.--Chanson de nourrice.--Ballade de Berndston.--Bains finlandais.--Costumes.--Physionomie.--Première poste de Mattaringuy.--Haparanda.--Une auberge.--Torneä.-- Inscription de Regnard.--Départ d’Haparanda 291

LETTRE IX. SUÈDE ORIENTALE.--PRUSSE.

Forêts de sapins.--Calix.--Umeä.--Gîtes chez les paysans.--Goût suédois.--Paysage.--Chevaux.--Dénûment.--Sundswall.--Les pommes.--Gèfle.--Les mines de Fahlun.--Le puits de l’abîme.--La ville.--Longue route.--Stockholm vu à vol d’oiseau.--L’église du Riddardholm.--Le palais du roi.--Le musée des souverains.--Le Diurgard.--Salons de Stockholm.--Départ.--La Dalécarlie.-- Nykoping.--Villes de la Suède méridionale.--Aurore boréale rouge.--Ystad.--Costumes de fête.--Traversée d’Ystad à Greiswald.--Routes de Prusse.--Berlin.--M. de Humboldt.--Le musée.--Les statues.--Les antiquités.--Potsdam.--Les cinq châteaux.--Le Château-Neuf.--Le cabinet du grand Frédéric.-- Désappointement.--Le tombeau du grand Frédéric.--Retour à Berlin 218

FIN DE LA TABLE.

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9.