Voyage d'une femme au Spitzberg
Part 15
Au sommet de la colline, je découvris l’aspect étrange du pays qui nous environnait. Je constatai d’abord avec joie l’absence de marais; la terre était couverte d’une épaisse couche de mousse de renne. Cette mousse, jaune soufre, semblait un tapis posé sur le sol; de maigres bouquets de bouleaux élevaient de distance en distance leurs rameaux noircis, chargés de feuilles teintes par l’humidité de l’automne en orange et en rouge vif; de loin en loin on voyait, perçant la couche de mousse, de grosses pierres arrondies, les unes rougeâtres, les autres d’un beau gris lilas; nulle part on n’apercevait une tache de verdure. Cet horizon jaune, noir, rouge, lilas, faisait l’effet le plus singulier; c’était une nature artificielle, impossible, un paysage de porcelainier chinois en humeur d’extravagance; on brode de pareilles choses sur des écrans, on en rêve parfois, mais on n’en voit jamais.
Notre troupe reposée se mit en marche à travers cette fantaisie du bon Dieu, et pendant quelques heures tout alla bien; mais peu à peu les plis du terrain prirent de plus grandes proportions, et nous eûmes à parcourir un long feston de petites collines. Ce fut alors bien vraiment un voyage par monts et par vaux: les _monts_ me paraissaient charmants, ils étaient secs et couverts de bons taillis de broussailles très-agréables à nos chevaux; quant aux _vaux_, c’étaient encore et toujours les épouvantables marais; tout recommença, y compris la pluie, et il fallait descendre à chaque instant. C’était toujours un moment odieux pour moi que celui où je remontais à cheval, après avoir traversé un marais: ma selle était trempée d’eau; tout le harnachement de mon cheval était devenu, non du cuir, mais une matière molle, glacée, visqueuse, du contact le plus repoussant.
Vers la fin de ce jour, nous rencontrâmes un immense marais, je dirais un lac, si l’eau en eût été claire; mais elle était vaseuse, noirâtre, épaisse, avec une physionomie perfide et une barbe emmêlée de roseaux fort effrayante. Essayer de traverser au hasard, c’eût été risquer la vie de tout le monde; il fallut se résigner à côtoyer ce sombre lac pendant deux heures, puis Abo désigna un passage, et on s’engagea, bêtes et gens, dans la vase; on y barbota, on s’y épuisa, on but l’eau noire, on s’y noya presque. Enfin, Dieu aidant, on en sortit; mais dans quel état!... Vous me trouvez bien monotone, n’est-ce pas? Que voulez-vous, je vous peins la Laponie telle qu’elle est!
En dépit des fatigues et des accidents, nous arrivâmes pourtant un soir au bord de l’Alten; la vue d’un grand beau vrai fleuve après nos horribles marais nous réjouit, et sans crainte on tenta la traversée. A l’endroit désigné par Abo, le fleuve n’était pas plus large que la Seine et se trouvait guéable pour les chevaux dans plusieurs places; en outre, au milieu du fleuve, une île couverte de cailloux roulés nous offrait un point de repos pour faire souffler nos chevaux. Malgré nos soins ils fatiguèrent beaucoup: car, comme notre troupe se composait de onze personnes, chaque cheval dut traverser trois fois le fleuve. Pour ma part, j’avoue avoir éprouvé un sentiment d’inquiétude lorsque je me sentis livrée à la force et à l’instinct de mon cheval au milieu de ce large courant.
De l’autre côté de l’Alten, nous trouvâmes un meilleur terrain, et, après avoir rapidement franchi quelques lieues, nous fîmes l’agréable rencontre d’un pin; c’était le premier depuis Kaafiord: il était la constatation de tout le chemin que nous avions fait vers le sud; nous le saluâmes comme un heureux augure, et chacun en cueillit une petite branche; on ne prend pas avec plus d’empressement au bois de Boulogne la première aubépine annonçant le printemps. En calculant d’après nos journées de marche, nous devions être alors à peu près par le 69° de latitude nord. Il est curieux et attachant d’observer dans ce voyage la croissance progressive des plantes; lorsque comme nous on vient de l’extrémité du monde, où toute végétation cesse faute de soleil, on est surtout sensible à cette renaissance de la nature faisant chaque jour un progrès. Telle plante que nous avions vue quarante lieues plus au nord, maigre, chétive, rampant sur le sol humide, nous la revoyions, sur le bord de l’Alten, grande, forte, vivace et fleurie; pour la _diapensia_ et l’_azalea laponnaise_, la différence me fut surtout facile à constater; les bouleaux n’étaient pas restés en arrière, et, après avoir eu d’abord l’aspect de cornes de rennes fichées en terre, ils avaient atteint au bout de quatre jours la hauteur de notre tente.
Le 7 septembre au soir, nous aperçûmes, se profilant sur un ciel clair, les maisons de bois de Kautokeino, la ville laponne. Je dis ville, en parlant de Kautokeino, et je ne sais s’il convient de lui faire cet honneur; à proprement parler, Kautokeino n’est ni une ville, ni un bourg, ni même un village: c’est la seule agglomération d’habitations qu’on trouve au nord de la Laponie; cela se compose de dix ou douze maisons de bois entourées d’une vingtaine de petites granges fermées. Ces petites granges, portées sur des pierres comme certains anciens bahuts, sont autant de magasins où les Lapons renferment leur foin, leurs provisions et leurs vêtements; la plupart appartiennent à des Lapons nomades et sont le lieu de dépôt où ils viennent chercher ce qui leur est nécessaire au fur et à mesure de leurs besoins.
Était-ce par comparaison? l’aspect de Kautokeino me ravit; du point où il m’apparaissait, il était vraiment agreste: je voyais d’abord au sommet d’une colline l’église, dont la masse rouge se détachait harmonieusement sur le gris clair du ciel; à mi-coteau les maisons, dispersées, coiffées de leur capuchon de chaume vert, élevées sur leurs piliers de troncs d’arbres, avaient l’air de ruches d’abeilles; plus bas, de longues perches plantées en terre soutenaient des claies où séchait le foin de la récolte; puis, sur l’herbe, au bord de l’eau, de petits enfants jouaient parmi les jeunes rennes, faisant assaut avec eux d’adresse et de gaieté; le fleuve, formant un large circuit, faisait à ce tableau frais et calme une bordure d’argent mobile; c’était charmant; je m’arrêtai quelques minutes pour le contempler; je retrouvais enfin un lieu habité; je sentais l’odeur pénétrante du foin, je voyais la fumée s’échappant en spirales des toits hospitaliers, j’entendais de joyeux cris d’enfants, mon cœur se remplit d’une inexprimable émotion; il me semblait aborder après un naufrage!... et, si l’on m’avait condamnée à passer ma vie en ce lieu qui me remplissait d’enchantements, je serais morte de désespoir. Je vous l’ai déjà dit: tout est comparaison!
Tandis qu’on déchargeait nos chevaux et qu’on ouvrait nos paquets, nous fûmes entourés de tous les habitants de Kautokeino; ils examinaient curieusement chacun de nous, chaque objet de notre bagage, et se livraient à notre sujet à une conversation fort animée et malheureusement fort incompréhensible pour moi. Au milieu des groupes s’agitait et pérorait d’une voix aigre et exténuée une petite vieille hideuse; vous n’avez jamais rêvé une fée malfaisante plus parfaitement horrible. Représentez-vous un amas de peaux de bêtes haut de trois pieds et demi à peine, d’où sortaient de petites mains maigres, sèches et noires comme celles d’un singe, et une petite figure plissée, ratatinée, rugueuse, basanée, pareille à un cuir de bottes qui aurait été exposé au feu et à l’eau alternativement pendant longues années. Cette stryge idéale, plus hardie que ses compagnons, s’approchait tout près de nous, regardant, touchant et dérangeant toutes choses sans se préoccuper des observations de l’interprète; elle n’en tenait compte et continuait à fouiller. Il arriva qu’elle tira d’un de nos sacs le costume de femme mis en réserve pour le moment où je quitterais mon vêtement d’homme; parmi les pièces de ce costume était un châle de chenille bleue, très-grand et très-chaud; quoique fripé et passablement déteint par son séjour au fond du sac de cuir, il parut plaire à la vieille: elle s’en empara et parut émerveillée de la douceur de ce tissu inconnu; elle plongeait et replongeait ses abominables petites griffes dans la chenille avec une volupté grotesque, et cherchait à tirer quelques fils pour se rendre compte de la manière dont était faite cette étoffe si moelleuse. Elle s’interrompit pourtant pour adresser vivement la parole à un jeune Lapon, auquel elle parut donner un ordre avec beaucoup d’insistance; celui-ci s’éloigna à regret; j’appelai François et l’interprète, je voulais savoir ce qu’avait dit cette sorcière.
«Demandez-lui où elle a envoyé ce jeune garçon, dis-je à mes hommes.
--Madame, elle l’a envoyé chercher sa mère.
--Sa mère? Vous aurez mal compris; cette vieille ne peut avoir sa mère, elle a au moins quatre-vingt-dix ans. Demandez-lui son âge.
--Elle n’a que quatre-vingt-quatre ans, madame.»
Le _que_ de l’interprète me fit rire.
«Si sa mère vit encore, combien a-t-elle donc de siècles?
--La mère a cent trois ans.»
Ceci était catégorique. Je devins fort impatiente de voir une Laponne centenaire; mon attente ne fut pas de longue durée: au bout de dix minutes, je vis arriver une sorte de momie douée de mouvement. C’était la mère; elle n’était pas très-différente de sa fille: elle était plus maigre et plus rentrée en elle-même; sa hauteur totale ne devait pas dépasser trois pieds. Elle marchait assez vite en s’appuyant à un bâton, et ses petits yeux, quoique fort larmoyants, brillaient de vitalité; somme toute, elle était beaucoup mieux _pour son âge_ que sa fille. Elle partagea l’admiration de l’autre pour le châle, et me fit demander quel était l’animal dont la laine était aussi douce.
«Ce n’est pas de la laine, c’est de la soie.»
Elles ne parurent pas comprendre le mot _soie_, mais quand, sur mon ordre, l’interprète ajouta que l’animal produisant cette matière était une espèce de ver, elles accueillirent l’explication avec un rire ironique et blessé; évidemment elles croyaient découvrir que je me moquais de leur simplicité.
Sentant bien l’impossibilité de justifier de ma bonne intention, je changeai de discours et fis à la vieille mère des compliments sur sa vigueur et sa bonne santé; elle accueillit mes paroles d’un air très-satisfait, et répondit sentencieusement: «Je me porte bien, quoique vieille; ce n’est pas étonnant, la jeunesse ne fait pas la santé; car ma fille cadette a soixante-quinze ans, et elle est cependant souvent malade!» Cette jeune fille de soixante-quinze ans me semble une bonne naïveté de centenaire.
En faisant causer mes deux vieilles, j’appris que l’extrême longévité n’est pas rare en Laponie; on y atteint souvent l’âge de quatre-vingts ans, surtout dans le canton de Kautokeino, où l’air est particulièrement pur. Les Lapons sont peu sujets aux infirmités; la seule dont ils soient fréquemment atteints est la cécité, produite par la double cause de la neige, qu’ils voient sans cesse au dehors, et de la fumée, qu’ils trouvent toujours au dedans de leurs habitations.
Comme je m’étonnais de n’avoir vu aucun Lapon marqué par la petite vérole, l’interprète m’assura que les rennes portent, comme les vaches, autour des mamelles, le bienfaisant virus du _cow-pox_ (vaccin), et, comme les hommes et les femmes se livrent au soin de les traire, sans doute ils sont préservés de la petite vérole par cette vaccination accidentelle. Ils ne sont pas à l’abri d’une autre contagion plus horrible: celle de la lèpre. Cette affreuse maladie se rencontre encore dans les régions boréales; la saleté, l’absence de linge l’engendrent, et la rigueur du climat contribue à la rendre incurable. A part cette calamité, les Lapons sont doués de constitutions robustes et sont peu sujets aux indispositions; lorsqu’ils éprouvent un malaise, une médecine composée de quelques parcelles de tabac infusées dans de l’eau-de-vie forme toute leur médication: les riches et les délicats possèdent un peu de poivre et de cannelle pour de semblables circonstances; les pauvres ont l’angélique, si commune en Norvége, et ce peu de pharmacie leur suffit.
Tous ces détails, recueillis parmi mon entourage lapon, m’intéressaient fort; mais ma fatigue extrême me contraignit à un repos absolu pendant quarante-huit heures: j’avais une fièvre ardente, et je devais craindre de la voir m’empêcher de continuer ma route.
Les voyageurs exténués par le rude bivouac des marais ont la bonne fortune de trouver à Kautokeino une maison toujours ouverte pour les recevoir: c’est celle du pasteur. Là on trouve un toit et un plancher, une grande cheminée de pierre, des coffres de sapin faisant office de lit, et quelques vaisseaux de bois pour contenir l’eau et le lait: voilà tout. C’est beaucoup pour le voyageur; c’est bien peu pour le pasteur. Jamais la pauvreté évangélique ne m’apparut plus complète et plus noble que dans cette humble maison; elle me fit involontairement penser à l’étable de Bethléem. L’actif missionnaire de la parole du Christ passe chaque année deux mois dans cette grange; pendant ce temps il instruit les enfants, marie les fiancés, dit des prières sur la tombe de ceux que la mort a pris depuis son dernier passage; puis, quand il a éclairé, béni, consolé, il reprend sa course et va porter la semence divine parmi d’autres peuplades.
Ces pasteurs errants sont nombreux dans tout le Nordland, où un petit nombre d’habitants est disséminé sur des points éloignés les uns des autres; le prêtre n’a pas de demeure fixe, il dessert plusieurs paroisses, séjournant quelques semaines dans chacune d’elles; ordinairement l’année entière s’écoule pour que sa tournée s’accomplisse. Avec des émoluments à peine suffisants pour le faire vivre, le prêtre doit sans cesse voyager au milieu de contrées impraticables, exposé l’été à des pluies torrentielles, l’hiver à des froids excessifs; chaque fois qu’il arrive dans une paroisse il est accablé par la multiplicité de ses devoirs. Rien ne se fait en son absence; il représente la première autorité du canton, et souvent ses fonctions ecclésiastiques sont compliquées et augmentées par l’amour même de ses ouailles, qui le mêlent à toutes leurs affaires privées. Son zèle suffit à tout; à peine il a fini dans un canton, un autre le réclame, qui le trouve toujours empressé et toujours infatigable, et ainsi s’écoule son année. Cycle admirable de foi et de dévouement!...
J’aurais voulu connaître l’hôte vénérable du presbytère de Kautokeino et lui exprimer mon admiration; mais il n’était attendu qu’à l’hiver, et je dus renoncer même à l’espoir de le rencontrer sur notre route.
Ma santé était très-altérée, et je m’en inquiétais; un hasard providentiel me fit trouver à Kautokeino le meilleur remède pour l’indisposition dont je souffrais. Cette pharmacie était une belle vache, qu’un Lapon menait de Karesuando à la colonie anglaise de Kaafiord; je décidai l’homme à s’arrêter en lui donnant un bon prix du lait de la vache pendant deux jours; puis, me privant de toute autre nourriture, je me mis à boire du lait coupé par seaux; j’en éprouvai un grand soulagement; dès le second jour le feu de mon estomac parut s’apaiser. Je recommande cette médication pour les irritations aiguës causées par de trop grandes fatigues. Dès que je me sentis mieux, je quittai mon lit de foin et j’allai parcourir _la ville_.
Les maisons de Kautokeino ont de fort petites dimensions; les étages, les subdivisions intérieures, y sont inconnus; le plafond touche presque la tête des habitants; il touche tout à fait celle des étrangers. Le jour pénètre dans la maison par de petites fenêtres de deux pieds de haut, garnies de vitres épaisses et troubles comme des fonds de bouteilles; la grande cheminée de pierres plates occupe, comme toujours, tout un pan de la muraille.
L’ameublement de ces pauvres demeures est celui des huttes d’Hammerfest: des caisses de bois pour se coucher, des peaux de rennes pour s’asseoir, l’indispensable marmite de fer, et des vases de bois pour contenir le lait de renne. Dans les maisons comme sous la tente, les Lapons couchent pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, serviteurs; si la maison est grande et le maître riche, les rennes familiers, les chiens et quelques porcs de luxe amenés de Norvége viennent se joindre le soir à la famille. En entrant ainsi dans les maisons, j’assistai à quelques repas lapons. Ils se composaient de poisson, de chair, de lait de renne, le tout largement arrosé d’huile de poisson; les convives me parurent manger avec grand plaisir d’un mélange fait de lait de renne caillé mêlé avec des herbes et avec les petites baies du myrtile. Le lait de renne est très-épais et très-nourrissant; l’été, on le mange ainsi assaisonné; l’hiver, on le laisse se geler tout naturellement et on le conserve solidifié dans des vessies. Les Lapons en sont très-friands sous cette forme; j’ajoute pour votre édification qu’ils sont obligés d’employer la hache pour diviser ces succulents glaçons. Je n’ai pu essayer de cette gourmandise laponne, il ne faisait pas assez froid; quant au beurre, au lait caillé ou frais, la vue des bergères qui présidaient à ces préparations m’ôta tout désir et même toute possibilité d’en goûter.
Les Lapons de Kautokeino laissent une autre impression que les Lapons d’Hammerfest, et ce sont les mêmes hommes, mais les deux faces du sauvage: à Hammerfest, le sauvage en fête est ivre, hébété, hideux; à Kautokeino, dans sa vie de famille, il est doux, paresseux, borné. Hors de chez lui il inspire le dégoût; chez lui il fait naître la pitié.
Le 10 septembre, je pus me remettre en route. Quand je quittai le toit hospitalier du pasteur, le ciel s’était changé en un immense arrosoir, et l’horizon tout entier disparaissait derrière un épais rideau de pluie; décidément une fatalité inexorable s’attachait à moi et me rendait la traversée de cette marécageuse Laponie aussi humide que possible. L’Alten, si beau et si paisible à notre arrivée, débordait de toutes parts; il eût été imprudent de le faire passer à des chevaux lourdement chargés. Nous résolûmes d’envoyer les chevaux avec les guides à un endroit nommé Kalanitoe, situé à sept lieues de Kautokeino, et de nous rendre jusque-là en bateau. Les secousses du cheval me faisant beaucoup souffrir, je fus très-satisfaite de pouvoir les éviter encore pendant quelques heures. Je m’étendis dans un léger bateau de peau de phoque, et, supportant avec résignation la pluie qui m’inondait malgré mes deux manteaux, je regardai les rives du fleuve.
L’Alten, en lapon _Sapriokki_, est très-sinueux, et ses bords présentent les aspects les plus variés dans le petit espace qui sépare Kautokeino de Kalanitoe: tantôt il court large et impétueux comme un torrent, se précipitant avec fracas sur des îlots de pierres; tantôt il glisse paisible et limpide entre deux berges vertes, comme la rivière factice d’un parc anglais. Dans ses moments violents, l’Alten est coupé de rapides et sa navigation devient dangereuse. Les Lapons, aidés seulement de longues perches, sont d’une surprenante habileté pour faire franchir ces rapides à leurs bateaux; ils prennent leur point d’appui avec une précision parfaite et font faire au bateau, en toute sûreté, les sauts périlleux les plus inquiétants avec d’autres pilotes. Près de Kalanitoe, en sortant d’une espèce de lac immense formé par l’Alten, nous nous trouvâmes entraînés vers une cascade haute d’une trentaine de pieds, qui nous faisait entendre un mugissement fort effrayant; cependant nous avancions toujours dans la même direction; un cri d’effroi allait sortir de notre bouche; nous nous voyions au sommet de la chute d’eau, nous allions être broyés, lorsque, par une manœuvre adroite et rapide, notre pilote, faisant tourner l’embarcation sur elle-même, la lança dans un petit bras du fleuve que nous n’avions pas encore aperçu; en abordant, il nous adressa un sourire malin, où je crus lire qu’il avait voulu nous donner une preuve de son talent en éprouvant notre courage.
A quelques portées de fusil de l’Alten, nous retrouvâmes nos guides et nos chevaux. Les hommes s’étaient mis à l’abri dans une hutte grossière faite de troncs d’arbres et calfatée de mousse; nous y entrâmes aussi dans l’espoir de sécher un peu nos vêtements; mais tous les efforts pour allumer du feu restèrent sans résultat; la pluie tombait à flots du haut du toit et s’y opposa constamment. Cette cabane délabrée et abandonnée est le seul vestige humain que nous aperçûmes au lieu nommé Kalanitoe; elle sert, me dit-on, d’asile aux Lapons dans leurs excursions de chasse.
Cette journée du 10 septembre, commencée sous de si tristes auspices, fut encore affreuse. Je ne reviens pas sur nos désastres de chevaux qui enfoncent, de chutes dans la boue, de vêtements collés sur le corps, vous devez être familiarisé avec tout cela; à la nuit on ne put trouver d’élévation pour camper; on s’arrêta sur une sorte d’île au milieu d’un marais. Personne ne put ni se réchauffer ni dormir, car la pluie continua toute la nuit avec un incroyable acharnement, et les gouttes glacées tombaient pressées sur nos lits de peaux de rennes. On attendit l’aube avec impatience; elle parut un peu après six heures et fut le signal du départ.
Les tribulations, les travaux reprirent leur cours; nouvelle pluie, nouveaux marais; par instants on rencontrait un coin sec paré de mousse de renne jaune et de bouleaux à feuilles de carmin, et puis on retrouvait la boue noire, odieuse, éternelle. Dans cette partie du voyage, je crus souvent ramasser de beaux morceaux de ces pierres gris lilas dont je vous ai parlé, et, lorsque je les touchais, je trouvais une substance molle comme de la terre glaise, fléchissant sous le doigt et n’ayant conservé de la pierre que la physionomie extérieure. Je ne saurais quelle cause assigner à cette transformation, s’il ne m’avait été assuré que l’excès du froid parvient à désagréger la pierre et la réduit, au bout d’un certain temps, à l’étrange matière dont j’ai vu de si nombreux échantillons sur un espace de quelques lieues.
Le 11 septembre, dans l’après-midi, la pluie se changea en neige; nous n’en avions pas vu depuis le Spitzberg; un vent violent s’éleva en même temps et fit tourbillonner la neige autour de nous, de manière à nous empêcher d’avancer. Notre petite caravane prit alors l’aspect le plus triste: Abo le Lapon marchait en tête; les chevaux suivaient péniblement à la file les uns des autres, maintenus par leur conducteur dans le sentier tracé par le guide; chacun des hommes, la tête cachée sous son capuchon, échauffant tour à tour une main sous ses vêtements, luttait de son mieux contre les difficultés de la route et les tourbillons de la neige. Tout le monde était morne: on voyait l’excès de la fatigue sur tous les visages; cependant on était soutenu par l’espoir d’arriver bientôt à Karesuando, mais jusque-là que de misères encore! Le soir de ce jour, après nombre de marais et quantité de rivières que nous passâmes, et que je vous passe, nous atteignîmes le lac de Suvajervi (lac Profond). Au bord du lac était une maison de Lapon.
C’était une étroite et chétive maison; mais elle me parut un palais, et j’y entrai avec un sentiment que comprendront seuls les gens qui connaissent les horreurs d’un bivouac sous l’eau et dans l’eau. La maison était construite comme celles dont je vous ai parlé, en troncs de bois, et recouverte en gazon: l’unique pièce de l’habitation était entourée de coffres garnis de foin, lits habituels de la famille. Comme je m’étais en hâte approchée de la grande cheminée où brûlaient de longues branches de bouleau, je crus voir remuer quelque chose dans un des coffres: c’était l’aïeul de la famille, retenu là par ses infirmités ou sa vieillesse; ce pauvre _être_ semblait avoir au moins quatre-vingts ans. Je dis _être_, car je ne pus deviner si c’était un homme ou une femme. Il était perclus et sourd; un reste de vie éclairait seulement encore de lueurs fugitives ses yeux, qu’il roulait autour de lui sans jamais les arrêter sur rien.