Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2)

Part 3

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«Je placerais le buste ou la statue d'un homme célèbre dans l'endroit le plus apparent de l'hôtel qu'il occupait, et j'écrirais en lettres d'or: Ici vécut Turenne; ici mourut Villars; là demeurait Mme de Sévigné; là Mme de Maintenon; là Boileau écrivit l'Art poétique et ses belles satires[49]; ici Racine composa Esther et Athalie[50], etc. Quel Français pourrait, sans une espèce de sacrilége, effacer ces inscriptions et déplacer ces vénérables images?»--«Votre projet, repris-je, est excellent; il embellirait Paris, qui deviendrait encore la plus saine ville de l'univers, si, pour compléter ce système de salubrité, on exécutait les plans du docteur Doé, ce véritable ami des hommes, titre si justement acquis par la plupart des médecins français, dont l'héroïsme pendant la paix, est aussi grand que celui de nos soldats pendant la guerre. «Il est fâcheux, dit-il, dans une lettre récemment publiée, et il peut devenir funeste que les deux pompes à vapeur de Chaillot et du Gros-Caillou ayent leur prise d'eau dans la partie la plus malsaine du fleuve, au-dessous des ports, des égoûts, et si près du foyer d'infection, qu'il est impossible que l'eau dans son cours ait recouvré sa première pureté[51].

«Sans doute dans l'état actuel de la situation physique de Paris, le service des fontaines (trop peu abondantes pour les besoins de ses habitans), ne saurait se faire, ni plus sûrement, ni plus régulièrement ou plus abondamment que par une machine à vapeur. Mais la question est celle de l'emplacement de cette machine; et si, pour quelques bouts de tuyaux de plus, on n'aurait pas dû placer plutôt la prise d'eau au-dessus de Paris, à la hauteur de Bercy, et même de Conflans, avant la jonction de la Marne à la Seine, en construisant un château d'eau élégant qui servirait à la décoration de ces lieux, et qui par l'excès de son niveau sur tous les édifices de Paris, exigerait moins de dépense, en donnant des résultats plus avantageux.

«Alors, au moyen d'un aqueduc, qui ne serait pas la vingtième partie d'un des moins considérables de Rome, on donnerait aux habitans de la capitale le bienfait inappréciable d'une eau vive et limpide que rien depuis sa source n'altère notablement.»

«Il me semble, reprit Philoménor, qu'un spéculateur aurait une idée fort heureuse s'il établissait un édifice thermal près de Bercy, dont les eaux n'auraient certainement pas cette odeur fade qui vous frappe et vous saisit en prenant des bains, soit au Pont-Marie, au Pont-Neuf, ou près le Pont-Royal.»

«Si les avantages d'un pareil établissement, lui dis-je, sentis à la seule réflexion, étaient vantés et recommandés par nos premiers docteurs, il serait bientôt très-fréquenté, surtout dans la belle saison. Que de biens, mon cher Grec, résulteraient du déplacement des pompes à vapeur et des autres mesures que je propose! Paris, cette métropole des arts, déjà si favorisé par la douceur de son climat, par son heureuse situation, par la variété des plaisirs et des jouissances, acquièrerait en moins d'un demi-siècle l'antique splendeur de Babylone, de Persépolis, d'Athènes, de Rome et de Palmyre; ou plutôt on croirait retrouver ces villes dans son enceinte. Purifié par les eaux de fontaines innombrables et salutaires, par la disparition totale de maisons étroites et entassées, de rues petites et immondes, dont les vapeurs infectaient l'atmosphère, Paris perdrait son nom; ce ne serait plus la Lutèce de César[52].

«L'air de la capitale, désormais pur et salubre, ferait pour toujours de cette admirable cité une nouvelle Épidaure, où tous les peuples de la terre viendraient chercher le bonheur et la santé.»

CHAPITRE V.

Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et arrêtés;--Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies d'apparat.--Moyen d'y remédier.--Rétablir quelques réglemens de l'ancienne Académie.--Combien il est dangereux de laisser sortir de France des chefs-d'oeuvre introuvables.--Regrets de l'auteur sur leur disparition et leur sortie de France.--Exemples frappans.--Collection Fesch.--Magnifique Paul-Potter.--Armure du chevalier La Hire.--Introduction en France d'une loi romaine conservatrice.--Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de nouvelles acquisitions.--Anathême lancé sur certains artistes.--Moyens de se procurer de nouvelles richesses en antiques.--Voyages en Grèce, en Italie, d'un homme célèbre.--Espérances trompées des amateurs des arts.--Facilité de découvrir de nouveaux monumens.--Pêche monumentale du Tibre.

«Jamais la Société des Amis des arts n'aurait, selon moi, plus de droits à la reconnaissance générale, si elle faisait sentir que des plans une fois arrêtés, d'après un mûr examen, ne doivent plus recevoir aucune modification des architectes qui souvent se succèdent dans le même emploi avec une si grande rapidité, et que tant de passions diverses portent à critiquer les opérations de leurs confrères.

«Oui, j'oserai l'affirmer, sans cette constante persévérance à suivre scrupuleusement des projets définitivement adoptés, lorsqu'ils ont été tracés par un homme de génie, jamais nous n'aurons de beaux monumens, parce qu'ils ne seront que le composé d'idées incohérentes[53], et non le produit d'une idée simple et unique dans tous ses rapports. Cette observation paraîtra d'autant plus importante, qu'on a proposé, dit-on, de faire subir les plus grandes métamorphoses à certains embellissemens de Paris déjà fort avancés, tels que la fontaine de l'Éléphant, dont les frais énormes sont plus qu'à moitié faits; monument qui, malgré les censures, n'en serait pas moins digne de la nation française. On blâme les oeuvres de ses prédécesseurs; et les dessins, les travaux éphémères de certains artistes en place paraissent souvent être le fruit de conceptions puériles, comme il est aisé de s'en convaincre en se rappelant ces anges de planches découpées, ces fleurs en peinture que l'on a vus si ridiculement figurer, depuis trois ans, aux reposoirs du Louvre, lorsque la pompe des lieux exigerait exclusivement des statues de bronze et des corbeilles remplies de tous les trésors de la nature[54].

«Perdons un instant de vue ces riantes cérémonies. Dans ces commémorations funèbres qui doivent durer autant que la monarchie, quel effet produisent ces catafalques, ces urnes, ces patères en bois peint et argenté? Je suis toujours plus surpris de ne pas voir à Saint-Denis plus de vases d'argent ou d'albâtre; un mausolée, soit en stuc, soit en tôle moirée, soit en pièces de marbre, qu'avec quelques soins on pourrait chaque année ajuster ou désunir à volonté. Ces riches accessoires s'accorderaient parfaitement avec les voiles de crêpe, le manteau d'or, de velours et d'hermine qui cachent à demi le sceptre, la couronne et l'urne sépulcrale.

«Jamais la Société des Amis des arts ne deviendrait plus précieuse à la patrie, si, en se rapprochant du but principal de son institution primitive, elle procurait chaque année de nouveaux modèles aux artistes, en empêchant de sortir de France, par des achats bien entendus, tant de chefs-d'oeuvre antiques et contemporains, que les estimations trop basses des appréciateurs de nos musées et le plus dangereux cosmopolisme laissent souvent passer à l'étranger, qui très-sagement profite de nos fautes. Rien ne prouve mieux combien il serait important de modifier la composition de cette espèce d'aréopage réputé presqu'infaillible, que les faits que je suis à même de vous conter, faits qui démontrent que leurs jugemens ne devraient pas être sans appel. Un amateur, qui avait besoin d'argent, mit en dépôt un Van Dyk chez un fonctionnaire public. Ce portrait fut estimé valoir à peine huit cents francs par quelques experts du Musée qui avaient été consultés. Nonobstant cette faible appréciation, le dépositaire, plus vrai connaisseur, prêta six mille francs, pour un temps indéfini, au propriétaire de ce tableau, qui, quelques mois après, ayant probablement trouvé l'occasion de le vendre plus cher, le retira des mains du prêteur, en lui remboursant entièrement la somme de six mille francs qu'il en avait reçue. Voici d'autres anecdotes que je puis garantir. Un magnifique Paul Potter était à vendre; et, comme l'on sait, nous n'en avons que deux au Musée du Louvre et deux autres à l'Élysée Bourbon. Au Louvre, un seul est achevé; le plus grand n'est qu'une belle esquisse: l'autorité fut avertie à temps, elle envoya ses experts. Le Paul Potter fut visité, lorgné, examiné, battu à froid, la chose se devine; ce tableau ne sortait point des magasins de ces messieurs, pas même de ceux de leurs confrères; et pendant qu'ils mésoffraient, le possesseur de ce chef-d'oeuvre, impatienté de tant de pourparlers et de délais, le vendit ou le troqua. Il est, dit-on, passé en Allemagne. Par suite encore des mêmes temporisations, le Musée d'artillerie n'a pu recouvrer, malgré les offres les plus séduisantes mais tardives, l'armure du chevalier La Hire, frère d'armes de Jeanne d'Arc, armure dont l'authenticité paraissait constatée par une tradition[55] respectable. C'est l'Angleterre qui possède maintenant ce précieux trophée.

«On a laissé acheter par la Russie, pour la somme modique de douze à quatorze cent mille francs, une grande partie de la précieuse collection de la Malmaison, si riche en antiques, en tableaux de toutes les écoles, notamment en Claude Lorrain, en Paul Potter, en Rembrandt, en statues de Canova, en raretés de toute espèce. La Prusse a traité de la galerie Justiniani, dont nous eussions pu nous réserver les morceaux les plus remarquables.

«À la vente du mobilier du cardinal Fesch, pour quelques mille francs de plus ou de moins, nous avons perdu des bas-reliefs admirables, des vases d'albâtre fleuri[56], des statues, un buste de Cicéron en marbre, original unique, que lord Wellington a transporté, dit-on, dans un de ses palais en Angleterre. Cette année, le superbe cabinet de M. Crawfurt a été dispersé peut-être aux quatre coins de l'Europe[57]. J'ai eu même la douleur de voir les portraits des personnages les plus illustres, peints par les plus grands maîtres des différens siècles et des différentes écoles, passer entre les mains de simples particuliers, lorsqu'ils auraient dû compléter les collections du Musée, ou du moins rentrer dans les châteaux royaux, dont la plupart étaient sortis. Je puis vous affirmer qu'un Amour bandant son arc, faisant partie de la même galerie, est passé entre les mains de deux artistes, et qu'il fut peu de temps après marchandé pour le roi de Prusse. Cet Amour se voyait autrefois (en 1814) dans l'ancien Musée; la France laissera-t-elle échapper ce chef-d'oeuvre? Si l'administration ne juge pas à propos d'augmenter dans sa collection les oeuvres d'artistes dont elle possède déjà beaucoup d'originaux, au moins devrait-elle saisir l'occasion, lorsqu'elle se présente, de s'enrichir des productions des peintres ou des statuaires dont elle n'a pas une seule composition, telles que certains tableaux que j'ai vus dans les cabinets de M. de St.-Victor et de M. Miron; je vous parlerai spécialement d'un tableau de genre qui m'a paru très-intéressant[59]; il est vulgairement connu sous le nom des Musiciens ambulans, par Diétrick; on croit y voir respirer les personnages; le son de leurs instrumens semble sortir de la toile et frapper votre oreille de la plus douce harmonie.

«Ignore-t-on que nos marchands d'antiques possèdent encore dans ce moment beaucoup de meubles magnifiques, parfaitement conservés, et que l'on voyait jadis au Louvre, sous les Valois, Henri IV et ses successeurs, et qui seraient beaucoup mieux placés dans quelques appartemens de Fontainebleau ou de Chambord, que ces meubles modernes qui contrastent si mal avec l'architecture du siècle de François Ier, tels entre autres, on nous a montré dans un seul magasin un magnifique bureau renfermant une statue de jaspe et de pierres précieuses; deux nègres appartenant au genre de sculpture polychrome[60], offerts à Louis XIV; un buste de Turenne par Coustou; un Voltaire dans sa jeunesse, sculpté en marbre par Lemoine; enfin, une superbe colonne de granit oriental, sortie de la galerie de Florence. Oubliera-t-on de conserver à la France un des plus rares chefs-d'oeuvre de Van Dyk[61], celui du bazar européen, et quelques-uns des plus marquans du Musée de la rue du Temple[62]?»

«Pourquoi votre gouvernement n'introduirait-il pas en France, reprit Philoménor, quelques dispositions d'un décret pontifical très-connu? Il est rigoureux, j'en conviens, et même il m'a beaucoup contrarié dans mes projets pendant le séjour que j'ai fait à Rome; en faisant subir à cette loi conservatrice quelques modifications indispensables, elle devra vous paraître infiniment sage. Qu'aucun objet d'art antérieur à ce siècle ne puisse désormais franchir vos frontières, et conséquemment sortir de France, sans une permission expresse d'une autorité compétente qui, préalablement, exercerait une salutaire inquisition pour empêcher que la loi ne fût éludée; que les directeurs de vos Musées de Paris et des départemens obtiennent encore et conservent pendant un temps fixe, trois mois, par exemple, après l'adjudication, non-seulement le droit de préférence, mais le droit de réméré sur les tableaux, statues, bas-reliefs et autres productions des génies antiques ou contemporains et qui auront été légalement exposés et vendus. Alors vous n'aurez plus lieu de vous plaindre de ces enlèvemens désastreux, de ces déplacemens et de ces dislocations si préjudiciables à l'art et au bonheur de la patrie.» «Cette idée est bonne, lui dis-je; peut-être se croira-t-on autorisé à vous faire une objection spécieuse en apparence. Ne faudrait-il point plutôt encourager les talens modernes; et surtout ces jeunes talens dont l'aurore est si brillante, et dont la marche hardie semble dépasser certains artistes qui les ont précédés? D'accord; mais je ne vois pas de raison pour favoriser, au préjudice des grands maîtres des siècles passés, le triomphe de ces hommes, qui, dans l'espoir de vendre plus chèrement les produits de leurs ateliers, souriaient, en 1814, au récit de nos pertes et de nos désastres, et qui, bien éloignés du patriotisme des Hippocrate et des Callot[63], n'ont pas rougi, (je l'ai vu) d'avilir leurs palettes et de profaner leurs ciseaux... Oui, vous-en conviendrez avec moi, quelque parfaites que soient leurs compositions, jamais elles ne doivent faire négliger l'acquisition des chefs-d'oeuvre grecs, romains ou bataves, des Lysippe, des Raphaël, des Paul Potter. Que de monumens nouveaux la France devrait encore à son gouvernement, si quelques fonds étaient employés à explorer les environs des villes où fleurirent jadis les colonies de la Phocée ou de l'Italie, tels que les campagnes de Marseille, Nîmes, Aix, et surtout Autun et Avalon[64], où des urnes, des médailles, des statues, des vases trouvés chaque jour, font à juste titre soupçonner l'existence d'antiquités plus précieuses. Vous ne l'avez pas ignoré, on a fait depuis la paix quelques voyages lointains[65], on a publié une description brillante des pays que l'on a parcourus, et comme moi, vous en avez senti tout le mérite. Cependant, était-ce bien ce seul avantage que nous dussions espérer d'une expédition aussi dangereuse et de recherches aussi pénibles? Parlons vrai; c'était presque la Toison d'or que nous attendions de ces nouveaux Argonautes.

«Ah! comme notre espérance fut trompée! Nous y avons perdu un de nos meilleurs peintres[66]; on nous a livré, comme je vous l'ai dit, des mémoires très-bien écrits, très-intéressans, des panoramas très-fidèles, lorsque nous comptions sur des monumens nouveaux, sur des monumens réels qui pussent nous consoler de ceux que nous avions perdus[67]. Oui, des monumens aussi nécessaires pour les Français, que l'étaient pour Rome les festins et les cirques populaires. Le célèbre voyageur dont je parle, a répondu d'avance à nos regrets: «Le transport seul d'une tête colossale de Thèbes à Alexandrie, coûte cinq cents guinées au consul d'Angleterre. La position de la France ne permettait pas de pareilles dépenses[68].» À ces raisons je n'ai point de réplique; mais dans le dernier voyage fait en Sicile et exécuté sous des auspices protecteurs, cette excuse ne paraîtra plus solide. N'aurait-il point été facile de trouver dans les ruines de l'ancienne Syracuse[69] quelques chefs-d'oeuvre jusqu'alors ignorés? Je crois qu'il faudrait profiter d'une circonstance favorable, pour continuer des explorations sur le continent de la Grèce, de l'Asie mineure, et surtout dans les îles de l'Archipel. Peut-être qu'en déblayant, qu'en dérangeant, en soulevant ces masses énormes de débris amoncelés par les siècles, peut-être, dis-je, qu'en creusant plus avant, on trouverait des morceaux capables de dédommager des sommes consacrées à ces utiles travaux: une pareille entreprise ne donnerait point aux Français la réputation d'un lord Elgin; ils auraient marché sur les traces d'un Léon X, d'un Sixte-Quint et d'un Clément XIV. Quel savant[70] serait plus en état de remplir cette commission délicate que le jeune voyageur qui le premier découvrit la Vénus de Milo? Son ardent amour pour la botanique et les arts, que nous avons été à même d'apprécier; ses vastes lumières, son discernement exquis, son zèle infatigable pour multiplier en France les produits de la nature et des génies antiques; enfin son patriotique désintéressement, serait le gage de succès très-assurés et très-peu dispendieux.

«On serait, je le présume, plus heureux qu'à la pêche monumentale et infructueuse faite dans les eaux du Tibre. Les actionnaires n'ont pas réussi dans cette opération, et cela se devine facilement[71]: on n'a point trouvé de bronze, parce que le bronze se fond, se convertit en monnaie et ne se jette point ordinairement dans un fleuve, à moins que vous n'accusiez de cette sottise les factieux du Bas-Empire, chez qui la passion ne laissait pas même raisonner l'intérêt, ou ces hordes de barbares stupides qui plusieurs fois ont saccagé la ville éternelle. Les eaux rousses du Tibre, imprégnées de matières corrosives, ont probablement détruit, après des siècles, les marbres et les porphyres que cent révolutions ont pu y précipiter.»

«Cette explication me semble assez juste,» reprit Philoménor, qui, en disant ces mots, s'aperçut que je l'avais insensiblement conduit au Corps législatif.

CHAPITRE VI.

Corps législatif.--Observations de Philoménor sur ce palais.--Fameuse pétition relative aux émigrés.--Vues diverses de l'auteur à ce sujet.--Légère rétribution.--Domaines en Corse.--Statues de la salle du palais.--Anecdote inédite sur le buste de Louis XVII.--Voeux de l'auteur.

Après avoir considéré l'ensemble du temple des lois: «Entrons, dis-je à mon compagnon de voyage; cela n'est pas ordinairement très-facile. Sous le frivole prétexte d'une augmentation de députés[72], on a jugé à propos, depuis peu et sans aucune nécessité, de faire disparaître des tribunes très-commodes et qui ne devaient nuire à personne; on en a conservé d'autres très-élevées d'où l'on voit mal, d'où l'on entend difficilement nos meilleurs orateurs; il faut croire que l'on reviendra[73] sur une mesure inutile et désagréable pour les amateurs de l'éloquence parlementaire.» Grâce au costume étranger de mon Grec et à une carte dont je m'étais muni, nous fûmes introduits. Ce jour-là on y lut une importante pétition adressée à l'assemblée, et dont le but était d'adoucir le sort des victimes de la fidélité, je veux dire des martyrs de la monarchie. «Quelle proposition plus juste devrait être accueillie? me dit Philoménor; ce serait le vrai, le seul moyen de réparer toutes les injustices, de cicatriser toutes les blessures, d'apaiser toutes les haines et de ménager une réconciliation générale, en dissipant une bonne fois toutes les inquiétudes des nouveaux acquéreurs, en calmant pour jamais, par une transaction nationale, des remords que les lois n'ont pas fait taire dans le secret des coeurs, au moment où la politique et la nécessité consacraient l'incommutable jouissance des biens confisqués et vendus.»

«Une réconciliation générale! m'écriai-je; ô mon cher Philoménor! quel beau moment! quel heureux jour que celui où descendant de leurs bancs, ne connaissant plus ni la gauche, ni la droite, ni le centre, oubliant les rivalités d'opinion, les rixes scandaleuses, les antipathies insensées, tous les Français se tendraient des bras amis, des bras fraternels, et s'embrasseraient, à l'ombre du trône conciliateur qui aurait comblé pour jamais l'abîme des révolutions! Mais quel moyen serait ouvert pour indemniser convenablement tant d'infortunés, sans froisser les intérêts nouveaux? Ne serait-il point possible de prendre, pendant une année ou deux, quelques centimes sur l'impôt foncier et indirect, et de faire une retenue progressive sur les salariés de l'État? Une indemnité raisonnable aurait bientôt des bases solides et presqu'imperceptibles. Par là, les classes les plus riches de la société, les classes les plus intéressées à conserver le bon ordre, auraient contribué à ce grand acte d'équité, sans que la propriété territoriale, déjà si grevée, l'eût été beaucoup plus; et ceux qui reçoivent des honoraires du gouvernement, n'auraient pas lieu de se plaindre, si, par un sacrifice momentané, ils avaient rendu véritablement leurs places inamovibles, en se mettant pour jamais à l'abri des commotions politiques qui en ébranlent souvent la solidité et la permanence. Enfin l'honnête homme, l'ami sincère de son pays, éprouverait-il quelques regrets? Non, il ne croirait pas payer trop cher la réunion de tous les Français.

«Enfin, si mon plan n'était pas entièrement adopté, la concession des immenses propriétés[74] que possède le gouvernement dans quelques-unes de nos îles telles que la Corse, et qui, faute d'une culture soignée, sont plus onéreuses que lucratives, offrent encore d'autres moyens d'indemnité. On sent qu'un pareil projet entraîne nécessairement de la part du concessionnaire l'obligation de fournir aux nouveaux colons des avances pour les défrichemens, et des encouragemens pour les agriculteurs que les nouveaux propriétaires seraient autorisés à y conduire. Mais aussi, quels prodigieux avantages pour la France, une bonne fois affranchie d'une dette sacrée! La population de cette île, augmentée par ce surcroît de colonisation, la soustrairait à l'impôt volontaire de cinq à six cents mille francs, qu'elle paye chaque année aux Lucquois et autres peuples d'Italie, qui se rendent en Corse pour aider aux travaux de l'agriculture, somme assez considérable qui en sort pour n'y rentrer jamais.

«Les produits agricoles et industriels de la Corse devenus plus nombreux, dispenseraient ses habitans d'exporter de l'étranger une partie des objets de première nécessité. Et, peut-être, un jour, dans des années où le continent serait frappé de stérilité, cette colonie serait à même de faire refluer au sein de la mère patrie des subsistances que la France ne payerait plus si chèrement (comme par le passé) à la Crimée, à l'Italie et à l'Afrique. Cette île enfin, enrichie même par cette concession nationale faite au malheur, serait attachée par de nouveaux noeuds à la métropole, et rendrait au centuple un bienfait accordé par la justice, la politique et la sagesse.»

Après la séance nous visitâmes les différentes salles qui environnent le sanctuaire législatif.

De bonnes copies du Laocoon et de la mort de Lucrèce, en bronze, et quelques excellens tableaux, tels que le Socrate buvant la ciguë, le Philoctète blessé, le Bélisaire mendiant, les notables de Calais se dévouant pour leur patrie, fixèrent notre admiration. Cependant Philoménor me témoigna sa surprise, lorsqu'il s'aperçut que les bustes de nos augustes princes, et les statues des sages de Rome et d'Athènes étaient uniquement modelés en plâtre[75]. Son indignation fut extrême lorsque je lui appris que la statue en pied du prisonnier de Sainte-Hélène y était en marbre.