Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2)

Part 2

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Mais de quoi cet auteur se mêle-t-il? vont s'écrier encore certains êtres habitués à ne s'écarter jamais d'une routine vulgaire? Quelle suffisance! Quelle présomption! Quelle prétention orgueilleuse! diront ces contempteurs de toute salutaire réforme; égoïstes pour qui tous les abus sont sacrés lorsqu'une main prudente veut y porter la cognée; surtout si ces abus sont embellis par les illusions et les souvenirs de leur jeunesse! Pourquoi tous ces changemens? ajouteront ces hommes qui n'estiment le présent qu'autant qu'il ressemble au passé; ces hommes qui plutôt que d'y rien innover, trouvent tout bien dans le meilleur des mondes possibles; et qui croient avoir suffisamment répondu à une utile censure par ce peu de mots: «De mon temps, cela était ainsi; jadis, cela s'est toujours vu.» Quelle critique enfin ne feront-ils pas de cet ouvrage où je heurte avec tant de hardiesse leurs opinions stationnaires. Je crois les entendre me lancer de nouveaux sarcasmes avec un chagrin mal dissimulé. Quel est donc, continueront-ils, ce téméraire qui prend si hautement le ton de réformateur? A-t-il étudié à fond le sujet qu'il traite? Connaît-il toutes les règles de l'art? Son goût est-il assez sûr, assez exercé?...

Eh! messieurs, un peu d'indulgence, et daignez écouter un auteur modeste, qui promet d'avance de souscrire à vos réclamations, pourvu que le public, qu'il prend pour arbitre, les trouve solides et raisonnables.

Si je m'érige en Aristarque, si j'ai dénoncé de nombreux abus[1], je n'en conserverai pas moins une sage défiance de mes forces, et cette sévère impartialité dont un auteur qui se respecte ne doit jamais s'écarter. La justice sera toujours mon guide; aucune passion vile n'aura guidé ma plume, je pourrais dire mes pinceaux, si mon ouvrage est moins l'itinéraire sec et aride d'un voyage, qu'une galerie de tableaux où tout vit et respire.

L'amour du vrai beau, le sentiment des convenances, l'amélioration des moeurs, le perfectionnement des arts, sont les motifs qui m'ont engagé dans la carrière variée que je vais parcourir. Voir, observer, réfléchir, comparer, raisonner, juger en dernier ressort, classer mille objets divers, marier par des nuances imperceptibles tant de couleurs opposées, peindre enfin avec une scrupuleuse fidélité; telle était la tâche que je m'étais imposée: c'est au public à juger si je l'ai remplie.

VOYAGE D'UN JEUNE GREC À PARIS.

CHAPITRE PREMIER.

Philoménor né à Rhodes, fait ses études à Athènes.--M. Fauvel.--Le jeune grec quitte l'Achaïe.--Il se retire à Parga.--Il abandonne la Grèce.--Il fait voile pour l'Italie.--Il parcourt les états de cette presqu'île; il se rend en Hollande et en Angleterre.--Il arrive en France et s'y fixe.--Son enthousiasme pour ce beau royaume.--Abus nombreux qui détruisent son enchantement.--Son indignation.--Ses reproches très-fondés.

En mil huit cent vingt un je fis à Paris la connaissance d'un jeune Grec, dont la famille était originaire de l'île de Rhodes. Cette liaison, fort agréable sous mille rapports, fut en quelque sorte la cause accidentelle de ce petit Panorama de Paris. Né dans l'opulence, Philoménor employa ses richesses à s'instruire; après avoir parcouru les grands états du nord de l'Europe, une partie de l'Asie, de l'Égypte et les îles de l'Archipel, il s'était fixé dans la ville d'Athènes, où le célèbre M. Fauvel prit plaisir à faire naître dans cette âme neuve et susceptible des plus vives impressions et des plus nobles sentimens, un goût passionné pour les belles-lettres et les arts. Presque toujours le studieux élève accompagnait l'illustre antiquaire dans ses recherches savantes; et les momens qu'il ne donnait pas à la littérature grecque, latine et française, étaient employés à contempler les monumens que le temps et la barbarie avaient épargnés. Souvent, dès l'aurore, on le surprenait seul, et comme en extase, devant le Parthénon, les Propylées et le théâtre d'Athènes[2].

Un matin, lord Elgin interrompt ses méditations; tout d'un coup des échafauds sont dressés, et notre jeune amateur voit briser, en peu de temps, sous le marteau des Anglais, la corniche du temple de Minerve, et tomber en mille morceaux les bas-reliefs magnifiques de Phidias, dont les débris furent depuis transportés à Londres. Triste spectateur de l'enlèvement de ces marbres, naguères si précieux, maintenant si horriblement mutilés[3], et de ces pompeuses colonnes[4] remplacées par des maçonneries grossières, son coeur est ulcéré, sa tête est exaltée; en proie au chagrin le plus violent, il veut quitter ces lieux, qui pour lui n'avaient plus les mêmes attraits, ces lieux où chaque jour éclairait de nouvelles spoliations[5].

En fuyant cette scène de ruines, qu'un faux amour des arts avait multipliées, Philoménor crut trouver un adoucissement à ses peines, en se retirant à Parga qui, soustraite par le courage de ses guerriers aux tyrans de la Grèce, avait su conserver, au sein du plus affreux despotisme, son culte, ses lois et son indépendance. Les malheurs[6] essuyés par cette ville héroïque l'obligèrent à s'éloigner entièrement d'un pays dont le bonheur semblait s'être envolé pour jamais.

D'autres raisons l'y déterminèrent. Comme l'immortel Visconti émigrant de sa patrie pour suivre, sous un ciel étranger, les chefs-d'oeuvre des arts, l'Apollon, le Gladiateur, le Laocoon; Philoménor, tourmenté par de doux et touchans souvenirs, voulut revoir encore une fois, en Angleterre, les objets de ses regrets et de ses admirations; il brûlait aussi de connaître la France, dont son premier instituteur lui avait fait une si riante peinture.

«Je traversai, me dit-il, cette Italie si renommée, où le dieu de l'harmonie a plus qu'ailleurs ses ministres et ses autels; je fus frappé de surprise à la vue de ses majestueuses antiquités et de ses élégans monumens modernes. Je m'embarquai à Gènes, et je fis voile pour la Hollande et l'Angleterre. J'eus à peine le temps de connaître les moeurs de ces différens pays. Cependant je fus singulièrement étonné des bizarres précautions inventées par la jalousie italienne, que dans vos dernières guerres mit si souvent en défaut la galanterie française. Je le fus davantage de la grave indifférence des Hollandais, dont plus d'une fois j'aurais eu l'occasion de profiter. Je ris encore, lorsque j'y songe, de la _susceptibilité grande_ et de l'honneur intéressé des maris Anglais qui, jusques dans les hautes classes de la société, ont la bonhommie de croire que quelques pièces d'or indemnisent et dédommagent suffisamment d'un affront indélébile chez la plupart des nations civilisées. Cela ne doit guère surprendre chez un peuple qui tolère encore l'usage, plus que barbare, de faire des femmes, même légitimes, argent et marchandise. Les exemples en sont rares, disent les défenseurs de l'Angleterre; excuse frivole, puisqu'ils ont eu lieu dans le siècle où nous vivons[7]: aussi ai-je été enchanté en apprenant que les auteurs comiques de vos petits théâtres se sont montrés les vengeurs du beau sexe de cette île. Ils ont fait justice de cette coutume turque ou algérienne; en traduisant sur la scène ces époux maussades et parjures, vos gais troubadours les ont livrés à la risée d'un public indigné[8].

«Dégoûté bientôt de l'Angleterre, je restai peu de temps à Londres. Le _British Muséum_, objet de mon pélerinage, m'ayant causé plus de douleur que de consolation, je hâtai mon départ. On sait dans cette île végéter aussi bien qu'ailleurs; mais on ignore l'art délicat d'y jouir de la vie comme à Paris. C'était donc avec raison que je désirais ardemment visiter ce royaume et cette capitale, qui sont devenus pour moi une nouvelle Grèce et une nouvelle Athènes. Avec quel inexprimable plaisir je considérais autrefois les temples, la tribune, les palais, les cirques, les théâtres de la patrie adoptive dont je me suis volontairement exilé! mais ces lieux étaient muets! Où sont, m'écriai-je alors, où sont les fêtes, les jeux, les danses, les courses, les luttes, les combats et les prix donnés aux vainqueurs? Ô douleur! tout a disparu! Que dis-je? un peu de cendre froide déposée dans quelques urnes de porphyre, c'est, hélas! tout ce qui reste des nombreuses générations de tout un peuple! Un éternel silence, interrompu seulement par le chant du Turc, le souffle des vents, le mugissement des mers et le balancement des forêts de lauriers, y remplace la voix éloquente des Eschille et des Isocrate, les brillantes déclamations des Sophocle et des Aristophane, et les applaudissemens de citoyens parvenus au plus haut degré de la civilisation. En France, mes illusions et mes souvenirs ont été réalisés. Dans la seule France, j'ai retrouvé la sagesse du portique et du lycée, les moeurs, les goûts, les usages, les talens, les chefs-d'oeuvre de l'antiquité la plus vantée, et une variété de jouissances que nos ancêtres n'avaient pas même osé soupçonner. Là, j'ai conversé avec les plus grands hommes dans tous les genres; les Solon, les Démosthène, les Périclès, les Miltiade, les Euripide, les Socrate, les Alcibiade, les Zeuxis et les Phidias de votre siècle. Une noble émulation me saisissait en les écoutant. J'aurais voulu m'approprier leurs connaissances diverses, pour mieux sentir toutes les beautés de ce pays, où le génie oriental semble avoir transporté tous ses trésors.»

Tel était l'enthousiasme de mon jeune Grec; au bout de quelques mois son enchantement parut s'évanouir comme un songe; doué d'un esprit extrêmement juste, ses voyages avaient formé son goût et lui avaient donné sur toute chose un tact aussi sûr qu'il était exquis. Sans cesse, je le voyais se recueillir, et pour ainsi dire s'enfoncer dans ses réflexions; sans cesse, il raisonnait, il comparait et finissait souvent par censurer ce qui d'abord l'avait ébloui. Fortement attaché aux principes d'un beau réel et permanent, et d'un beau fictif et idéal, qu'il avait puisés dans l'étude des merveilles antiques, ces principes étaient devenus pour lui la base constante et invariable de tous ses jugemens et de toutes ses observations; si quelquefois j'osais me moquer de la futilité de certaines critiques, il fronçait le sourcil, et me disait avec une espèce d'indignation: «Vous savez, créer, mais vous ne savez pas conserver; et dans les monumens qui appartiennent à un peuple moderne, je ne connais point de beau véritable sans la conservation. Vous êtes des barbares, ajoutait-il, en riant; j'aurais pour vous plus d'indulgence, si vous aviez moins de moyens pour devenir parfaits; et voilà précisément ce qui vous rend inexcusables à mes yeux.»

CHAPITRE II.

Philoménor assiste à une séance publique de l'Institut.--Ses idées sur les salles intérieures de ce monument.--Ses questions.--Mes conseils.--Pensée de Platon.--Piron.--Façades extérieures.--Réflexions de Philoménor à ce sujet.--Société des Amis des arts.

Cependant, à mesure que nous visitions les monumens publics, nos remarques devinrent plus étendues et plus importantes, et je crus que le voyage à Paris de ce nouvel Anacharsis pouvait être utile à mon pays.

Le lendemain de cet entretien, je le conduisis à une brillante séance de l'Institut. «Où suis-je? s'écria-t-il, en voyant les Bossuet, les Fénélon, les Sully, les Descartes et tant d'autres savans revivre en marbre pentélique dans le sanctuaire des arts et dans ses parvis. Je me félicite, ajouta-t-il, de retrouver ici les traits de Pascal, de La Fontaine, de Corneille, de Racine, de Rollin, de Montesquieu; mais pourquoi ce piédestal vacant n'est-il pas occupé par cet élégant Barthelemy, qui peignit si doctement les républiques de la Grèce dans les jours de leur splendeur? Pourquoi n'y puis-je considérer ce brillant Choiseul-Gouffier, dont la plume légère retraça si fidèlement un peuple esclave et dégénéré au milieu des plus beaux sites et des ruines les plus historiques?» À peine pouvais-je suffire aux questions de mon curieux étranger. Il voulait devenir un Lavater improvisateur; il voulait reconnaître dans leur physionomie le genre de talent de chaque académicien. Je lui désignai MM. Dacier, Quatremere de Quincy, Sicard, Cuvier, Denon, Lacépède, Raynouard, Villemain, Laya, Ségur, Pastoret, Boissy d'Anglas, Campenon, Lemontey, Châteaubriand, Picard, Duval, Raoul-Rochette et Rémusat; je l'engageai à se procurer leurs oeuvres pour se compléter une bibliothèque qui réunît l'agréable à l'utile. L'Académie et l'assemblée étaient ce jour-là au complet: le nombre des jolies femmes était presque plus considérable que celui des hommes de lettres. On n'avait lu que des morceaux de choix; et en les écoutant, personne n'avait dormi. Philoménor était enchanté; seulement il regrettait qu'il n'y eût point eu de musique. «Quelques mélodieuses symphonies étaient, me disait-il, une galanterie indispensable pour les dames. L'harmonie, selon le divin Platon, ajoutait-il, doit être par son heureuse influence[9] la compagne inséparable de toutes les grandes institutions, et, à plus forte raison, de toutes les réunions publiques et solennelles[10]. Nous avons entendu les discours qui ont été couronnés. Il serait bien qu'on nous fît toujours connaître les fragmens les plus saillans des pièces qui, sans obtenir le prix, auraient mérité une mention honorable. Les Muses sont indulgentes; elles se plaisent à consoler leurs favoris au milieu de leurs disgraces.»

Lorsque je lui appris que sous le dôme de la grande salle de l'Institut étaient autrefois placés les restes et la statue funèbre du cardinal Mazarin, Philoménor ne put s'empêcher de s'écrier: «Qu'eût dit votre Piron s'il vivait encore? Aurait-on voulu faire une mauvaise plaisanterie, en mettant l'Académie dans un tombeau?»

Au sortir de la séance, Philoménor fut étonné de l'état pitoyable des façades extérieures de l'édifice. «Si des raisons d'économie, me dit-il, s'opposent, dans ce moment, à la création de nouveaux palais destinés aux lettres, aux sciences et aux beaux-arts, rien au moins ne doit vous faire négliger la restauration nécessaire de ceux qui existent.»

«Votre projet, lui répondis-je, ne peut être présenté dans un moment plus opportun; une association dont le but est d'encourager les artistes, s'est formée récemment dans Paris; composée des hommes les plus illustres par leur naissance, leurs dignités et leurs talens, elle vient d'obtenir l'insigne faveur d'avoir pour protectrice une auguste princesse dont les arts font une des plus douces consolations[11].»

CHAPITRE III.

Sur le bien que la Société des Amis des arts peut produire en étendant les premières attributions de sa destination.--Palais.--Hospices.--Mendicité.--Fondation d'un hôtel des Invalides religieux et d'un hôtel des Invalides civils.--Vers de Gilbert.

«Jamais société ne deviendrait plus chère à la patrie, ajoutai-je, si ne se bornant point à protéger par des encouragemens quelques petits chefs-d'oeuvre sur lesquels glisse légèrement l'oeil du vulgaire, elle daignait s'intéresser au rétablissement, à l'ornement, à la conservation de ces grandes masses, de ces magnifiques édifices, de ces superbes monumens qui frappent d'étonnement l'amateur le moins exercé, et qui font véritablement la gloire des monarques et des nations; si, en fixant son attention sur ces palais enchantés, sur ces somptueuses conceptions du génie français, elle s'occupait encore de multiplier les simples et modestes asiles déjà établis dans la capitale, où la pauvreté laborieuse pût exercer tous les genres d'industrie, où l'indigence infirme trouvât des secours assurés; et si, par ces institutions véritablement libérales, elle réussissait à détruire le fléau de la mendicité[12], ce fléau, la honte d'un peuple destiné par la nature à jouer un des premiers rôles en Europe.

«L'établissement d'une autre maison de secours, absolument nécessaire en France, d'une maison d'invalides religieux, destinée à recevoir cette classe d'hommes indispensables dans toute société policée, devrait être provoquée par les vrais philanthropes, ne fût-ce que par respect pour la dignité nationale. Je veux parler de la fondation dans chaque département, d'une maison d'asile ou de refuge pour les ministres du culte de l'état, infirmes ou sans emploi, et dans laquelle ils trouveraient une existence assurée et les premiers besoins de la vie satisfaits. Une telle perspective pour leurs vieux jours les rendrait moins rares; la morale y gagnerait, et ils en seraient plus respectés. Je crois connaître assez les Français, pour être convaincu qu'il n'est pas même un vrai philosophe qui ne me dît à ce sujet avec Térence: Vous avez raison; _et nihil humanum a me alienum puto_. Mais où sont les fonds? C'est la plus forte objection. Où sont-ils? Je répondrai: Tous les Montyon[13] ne sont pas morts dans ce pays renommé par une bienfaisance si journalière et si active.

«Une fois l'établissement ouvert et préparé par les soins du gouvernement, la libéralité des coeurs généreux, et un franc seulement pris chaque année sur le traitement des prêtres en activité[14], auraient bientôt assuré les capitaux nécessaires pour l'entretien de ce pieux hospice.

«Peut-être ne serait-il pas indigne de la patrie des lettres et des arts, d'établir dans les cinq grandes villes du royaume, Paris compris, Lyon, Strasbourg, Nantes et Bordeaux, des hôtels d'invalides pour les artistes et les hommes de génie, rarement économes, et par suite de ce défaut de prévoyance, malheureux dans leurs vieux jours. Il serait honteux pour un siècle tel que le nôtre, de voir un Homère[15], un Le Camoens[16], un Le Tasse[17], un Cervantes[18], un Malfilâtre[19], un Dorvigny[20], un Dellamaria[21], un Gilbert[22], confondus dans un hôpital avec les derniers des humains. Alors aucun homme de lettres ne serait plus autorisé à répéter avec ce dernier poète, ces lamentables vers:

«Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs! Je meurs! et sur ma tombe où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.

CHAPITRE IV.

Moyens faciles d'embellir Paris et d'en faire disparaître les plus ignobles quartiers, tout en conservant les monumens les plus remarquables.--Indication sommaire des principales antiquités de Paris.--Plaintes fondées sur la destruction des plus beaux édifices de France.--Château de Chambord.--Comment on peut préserver les édifices célèbres des ravages du vandalisme.--Fontaines de Paris.--Purification des eaux.--Projets du docteur Doé.--Nouvel édifice thermal.--Tableau de Paris, en suivant les plans de l'auteur.

«De nouveaux tributs d'hommages seraient encore prodigués à la réunion des Amis des arts, si, autorisée par des ordonnances royales, cette société proposait successivement, chaque année, des transactions aussi utiles, dans leur ensemble, pour le gouvernement, que lucratives, dans leurs détails, pour les particuliers.

«Si cette société, dis-je, engageait de riches capitalistes à se rendre adjudicataires des plus ignobles quartiers de Paris, et à les rebâtir à neuf[23], sous la condition expresse de payer aux propriétaires actuels les indemnités fixées par de justes estimations; si, dans les constructions nouvelles, on suivait constamment un plan où des rues symétriquement alignées[25], où des places spacieuses dégageraient avec une sorte de respect les anciens édifices, même les ruines[26], et leurs précieux débris, qui seraient conservés et restaurés, lorsque de grands souvenirs historiques et littéraires se rattacheraient à leur existence.

«Je puis vous citer entre autres les Thermes de Julien dont un excellent peintre, M. Bouton, a très-bien esquissé dans un de ses tableaux le genre de restauration convenable. On en pourrait faire une succursale du Musée, et y placer les statues et les sculptures du Bas-Empire. Aucun édifice, mon cher Grec, ne serait plus propre à les recevoir.

«Puisse-t-on ne jamais renverser ces tours antiques, restes du palais des Clovis[27], et de Saint-Louis[28], la maison du chanoine Fulbert[29], ces hôtels de la Trémouille[30], de Sens[31], de Mesme[32], de Sully[33], de La Rochefoucault[34], de Beauvais[35], Carnavalet[36], de Lamoignon[37], de Soubise[38] et de Lambert[39], où dépérissent des plafonds décorés par les Lebrun et les Mignard, dont les peintures, si elles étaient enlevées par les procédés connus, seraient beaucoup mieux dans nos musées.

«Puisse-t-on conserver et restaurer les portraits en fresque des Duguesclin et des Montluc, précieux par la ressemblance, et qui se voyent dans l'enceinte extérieure de l'hôtel de la police! Puisse-t-on arrêter enfin la destruction des chefs-d'oeuvre[40] de nos plus illustres architectes, des Bulland[41], des Mansard[42], des Le Nôtre[43], que des visigots n'achètent que pour les dépecer et les abattre!» «Cela est assez difficile, me dit Philoménor. Cependant, lorsque la nécessité ou le caprice des propriétaires détruit ces monumens, on recueillerait avec avantage quelques-uns des plus beaux débris, pour les replacer dans les jardins paysagistes des châteaux de la couronne. Ces ruines véritables vaudraient beaucoup mieux que ces antiquités factices, nouvelles encore au bout d'un demi-siècle. Et cet exemple, donné par le gouvernement, serait probablement suivi par les Lucullus de votre patrie.»--«Ce serait précisément adopter, repris-je, le précepte du célèbre abbé Delille:

Mettez donc à profit ces restes révérés, Augustes ou touchans, profanes ou sacrés; Mais loin ces monumens dont la ruine feinte Imite mal du Temps l'inimitable empreinte!

DELILLE.

Hélas! j'ai vu tomber les créneaux et les tourelles du manoir de Bayard, et la galerie de Richelieu[44]; j'ai vu raser le château de Montmorency[45], et disparaître celui de Saint-Ouen[46]. Dans ce moment on abat les magnificences de Chanteloup[47].

«Ô Chambord! ô séjour du père des lettres! vos souvenirs antiques ne s'évanouiront point pour les vrais Français. Le triste voyageur ne demandera point où furent vos fondemens, comme autrefois, j'ai cherché moi-même, au milieu des ronces et des épines, les vestiges des douze palais du Soleil qui décoraient Marly; déjà cependant la hache des vampires était levée sur vous; déjà la sordide avarice avait supputé mathématiquement la valeur du fer, des plombs, des marbres, des décombres de vos tours royales, de vos somptueuses galeries, de vos magnifiques appartemens. Le patriotisme des villes de France l'emporte enfin sur les calculs de la plus basse cupidité; et l'héritage de François Ier deviendra le patrimoine du jeune prince, qui, avec plus de bonheur que le prisonnier de Pavie, fera briller parmi nous son héroïsme et sa grande âme.»--«J'en accepte l'heureux augure, me dit mon Grec, en attendant cette époque fortunée, j'indiquerai un moyen pour conserver et transmettre à la postérité la mémoire des lieux habités par vos glorieux ancêtres. Ce moyen n'est pas nouveau, il a déjà été mis en usage dans plusieurs villes de France[48].