Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique

Part 5

Chapter 53,712 wordsPublic domain

Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent, commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!»

Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une attaque soudaine.

Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval, mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous les autres animaux.

Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant, des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques.

Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5 septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu, aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages, réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts (voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs lamentations.»

Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_ qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des _Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent se laver.

Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le _Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le _Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes ses allures.

La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux; chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux _Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie _Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_, et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la _Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie rencontrés dans mes courses.

Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire accompagner avaient soin de vider le plat pour moi.

De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la _belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six milles de son village.

Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques à la louange de Dieu.

J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation, et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un heureux voyage.

Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la _Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage; ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien, mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu.

Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent, nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages, rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait. Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon compagnon ne me troubla pas.

Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_ au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_.

Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal, couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor, la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La _Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, se précipitent en torrents des montagnes.

Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.