Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique

Part 4

Chapter 43,430 wordsPublic domain

Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.» Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une _langue fourchue_ (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale, très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat. Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières: ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les encouragent par leur exemple.

J’ai trouvé le camp des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_ dans le vallon de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes, des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux. Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts, riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs, et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux, embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales; mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour l’ouvrage de l’art.

Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence. Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique, et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de _Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les _Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE JULII 23, 1840.

Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable influence des vices des frontières interposera la même barrière à l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons _Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité.

Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin. Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de dévotion.

Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de granit.

Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance. Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du _Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici, nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne, l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses, déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes, les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux, ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur.

Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes, le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche (c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette, c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet. Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.

On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les _Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et, tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières, leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite.

La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter beaucoup de viande.

Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes: en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons paniers de saules, d’écorces ou de paille.

En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur, tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante. Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre.

Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche, pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger, retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou _Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le _Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix. Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le sang sera bientôt répandu de nouveau.»

Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès. Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras, et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs enfants.

Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.

Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en nombre.

Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_, environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_, au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci, se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les _Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les _Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations.