Part 18
Toute la nation _tête-plate_ convertie, quatre cents _Kalispels_ déjà baptisés, ainsi que quatre-vingts _Nez-percés_, plusieurs _Cœurs-d’alène_, _Kootenays_ et _Pieds-noirs_; les _Serpents_, les _Simpoils_, les _Chaudières_ et une foule d’autres peuples qui nous tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M. Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères, et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute l’éternité!
Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ novembre 1841[6].
Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.
Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un puissant secours!
Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie.
Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays; il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de faits.
Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi l’objet de votre sensibilité.
Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens, prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés; mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les _Kalapouyas_ du haut de Wallamette, les _Tchinouk_ de la Columbie, les _Kayous_ de Wallawalla, les _Nez-percés_, les _Okinatrines_, les _Têtes-plates_, les _Serpents_, les _Cowlitz_, les _Klikatas_ de l’intérieur au nord de Van-Couver, les _Tchébélis_ au nord de l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les _Klalams_ de la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente. Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie.
De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez de notre situation, et combien nous sommes à plaindre.
Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville.
Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous. Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du Wallamette. M. de Mers a visité les _Tchinouks_ du bas du fleuve Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, et en baptiser un bon nombre.
Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund, où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, établi à la chute du Wallamette.
Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères. Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous secourir dans notre détresse.
Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre, que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés.
Mgr de Juliopolis, de la _Rivière-Rouge_, me dit que les sauvages des pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le révérend M. Thibault est destiné pour cette mission.
Agréez, etc.
F. N. BLANCHET.
DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE
A M. FRANÇOIS DE SMET
Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842.
Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais le bonheur d’y arriver. Le Seigneur m’a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma promesse. En quittant le P. Point et le camp des _Têtes-plates_, sur la rivière _Madisson_, j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les _Pieds-noirs_, sans toutefois les rencontrer.
A l’endroit où la _Rivière des vingt-cinq vierges_ se jette dans la _Roche-jaune_, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des _Têtes-plates_, des _Kalispels_, des _Nez-percés_, des _Kayuses_ et des _Serpents_. Je passai trois jours au milieu d’eux, pour les exhorter à la persévérance et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes se présentèrent devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire parmi les _Corbeaux_.
Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; quelques-uns d’entre eux me reconnurent. Aux cris _la Robe-noire, la Robe-noire!_ tous, grands et petits, au nombre d’environ trois mille, sortirent de leurs loges comme les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le sujet d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine des plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer et m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre à gauche; un troisième me tirait par la soutane; un quatrième, aux formes et à la taille athlétiques, voulait m’enlever et me porter dans ses bras; tous parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux. L’interprète vint bientôt me tirer d’embarras, et m’apprit que toute cette confusion n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à mon égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir la _Robe-noire_. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l’eus pas plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp. Les _Corbeaux_ ne tardèrent pas à s’y rendre en foule, et tous me comblèrent d’amitiés; le calumet social, symbole d’union et de fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du pays.
De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les _Corbeaux_ sont sans contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une grande admiration pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions; entre autres ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. «Comptez, leur répondis-je, les brins d’herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à peu près ce que vous désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en disant que la chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée lorsque je leur expliquai la grandeur des _villages_ des blancs (New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les unes au-dessus des autres; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant des églises et des tours) étaient aussi hautes que des collines et assez vastes pour contenir tous les _Corbeaux_ réunis, que dans la _loge du Conseil_ (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que les chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne pouvaient revenir de tant de merveilles.
Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces _loges mouvantes_ (wagons) traînées par des machines qui vomissent des flots de fumée et laissent loin derrière elles les coursiers les plus agiles; et ces _canots à feu_ (bateaux à vapeur) qui transportent en peu de jours, avec armes et bagages des villages entiers d’un pays à un autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que j’avais vu des blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer au milieu des nues comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement fut à son comble, et tous mirent leur main sur la bouche en poussant un cri d’admiration: «Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses favoris.»
C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser; quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient, disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre ces paroles du Grand-Esprit dont on leur avait dit tant de merveilles.
Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés furent dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis; les malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les drapeaux avec mes dix néophytes _têtes-plates_, et entourés de cette multitude avide d’entendre la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai d’abord deux cantiques; vint ensuite la récitation de toutes les prières, qui leur furent interprétées; puis les chants recommencèrent, suivis de l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance _de les prendre en pitié_, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi qu’à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le Grand-Esprit. Je leur promis qu’une _Robe-noire_ les visiterait, mais à condition que les chefs s’engageraient à faire cesser les vols si communs parmi eux, et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade.
Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient demandé dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui ravageait le camp, et de leur procurer l’abondance, c’est-à-dire de remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon instruction, que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs maux; que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur, ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi; que, dans sa colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages (Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; que les _Corbeaux_, suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir par les maladies, par la guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, ils pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient éviter tous ces maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre: «_Robe-noire_, je t’entends: tu nous as dit la vérité; de mon oreille tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur: je voudrais que tous pussent le comprendre.» Et, s’adressant à sa nation, il répétait avec force: «Oui, _Corbeaux_, la _Robe-noire_ nous a dit la vérité; nous sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos enfants.»
J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en conseil; je leur proposai l’exemple des _Têtes-plates_ et des _Pends-d’oreilles_, dont les chefs se faisaient un devoir d’exhorter leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de déployer au besoin, dans l’intérêt même des coupables, une juste sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m’assurant que je les trouverais mieux disposés à mon retour. J’ai lieu de croire que cette visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des _Têtes-plates_ opéreront du changement parmi les _Corbeaux_. Une de leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, c’est qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons enivrantes dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de feu? disait leur chef aux marchands qui l’importunaient. Elle brûle la gorge et l’estomac; elle rend l’homme semblable à un ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu ne fait que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, et leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n’en voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.»
Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni. Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les assistants suivirent son exemple.
Je me trouvais dans le village des _Corbeaux_, lorsqu’on leur annonça que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une trahison des _Pieds-noirs_. Des hérauts firent le tour du camp, proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air, s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et traînant à leur suite tout le village.
Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons _Têtes-plates_ et aux _Corbeaux_; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie, nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants, voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas, l’interprète _Corbeau_, qui avait séjourné onze ans dans le pays, régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les _Corbeaux_, les _Pieds-noirs_, les _Scioux_, les _Sheyennes_, les _Assiniboins_, les _Arikaras_ et les _Minatarées_ vident leurs querelles interminables, se vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres.