Voyage autour de mon jardin

Part 3

Chapter 33,808 wordsPublic domain

Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.

Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire que ce que je vois en ce moment.

A l'extrémité des jeunes pousses du rosier sont des myriades de très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de pucerons différente des autres:

Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert presque jaune, sur le poirier, couleur de café.

Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.

Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs oeufs; comme d'autres insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père, si cela ne leur était parfaitement égal.

Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées. J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes de la mite invisible du fromage que dans ceux du boeuf ou de l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.

On nous représente Dieu comme un homme exagéré; on lui prête nos passions, nos préférences, nos colères, notre visage, notre forme, des mains comme les nôtres; puis, par un perfectionnement bizarre, on a fait de lui une sorte de commissaire de police chargé spécialement de réprimer et de punir les infractions des hommes aux lois qu'il leur a plu à eux-mêmes d'établir.

Ces pensées, qui nous sont présentées sans cesse depuis notre enfance, nous donnent une pauvre idée de la grandeur et de la puissance du Créateur de toutes choses, à tel point que nous regardons comme plus difficile pour lui ce qui nous semble le devoir être pour nous, eu égard à la grosseur et à la maladresse de nos doigts.

Un gros puceron met quelquefois une vingtaine de petits au monde dans une seule journée, c'est-à-dire un volume dix ou douze fois égal à celui de son corps.

Un seul puceron qui, au commencement de la belle saison, mettrait au monde quatre-vingt-dix pucerons qui, douze jours après, en auraient produit chacun quatre-vingt-dix, se trouverait, à la cinquième génération, auteur de cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent mille pucerons, ce qui fait déjà beaucoup de pucerons. Or, un puceron est, dans une année, la souche d'une vingtaine de générations. Je doute fort qu'il y eut pour eux assez de place sur tous les arbres et sur toutes les plantes. La terre entière serait consacrée aux pucerons; mais cette fécondité, dont il y a tant d'exemple dans la nature, n'a rien qui doive inquiéter. Un pied de pavot produit trente-deux mille graines, un pied de tabac, trois cent soixante mille; chacune de ces graines en produisant à son tour trente-deux mille ou trois cent soixante mille, pensez-vous qu'au bout de cinq ans la terre fût bien loin d'être entièrement couverte de tabacs et de pavots? Une carpe pond à la fois près de trois cent cinquante mille oeufs.

Mais la vie et la mort ne sont que des transformations. La mort est l'aliment de la vie.

Les pucerons sont un gibier qui nourrit plusieurs autres insectes, dont se nourrissent les oiseaux que nous mangeons. Puis, nous sommes rendus aux éléments, et nous servons d'engrais à l'herbe et aux fleurs, où viennent revivre d'autres pucerons.

Nous n'irons pas bien loin pour chercher les ennemis des pucerons. Tenez: voici, paisible sur un bouton de rose, un petit insecte bien connu des enfants: il a la forme d'une tortue et la grosseur d'une lentille; les naturalistes l'appellent coccinelle, et les enfants bête-à-Dieu. Elle est maintenant bien innocente, mais elle n'a pas été toujours ainsi. Avant d'avoir sa jolie forme et son écaille polie, orange, jaune, noire ou rouge, semée de points noirs ou bruns, c'était un ver plat et large, à six pattes, d'un gris sale, piqueté de quelques points jaunes; ces vers, qui proviennent d'oeufs couleur d'ambre, que les femelles déposent sur les feuilles, ne sont pas plutôt nés qu'ils se mettent en route pour aller à la chasse aux pucerons. Quand ils ont trouvé une branche chargée de gibier, ils s'établissent au milieu et ne se laissent manquer de rien, jusqu'au moment où ils sentent qu'ils vont se transformer; alors ils vont s'établir sur quelque feuille solitaire, où ils attendent, dans l'abstinence, qu'ils soient devenus de véritables coccinelles.

Il resterait encore bien des pucerons, si les coccinelles étaient leurs seuls ennemis. Mais voyez-vous planer au-dessus d'une des roses une mouche qui paraît immobile, tant est rapide le mouvement de ses deux ailes. Vous n'oseriez la prendre, tant elle ressemble aux abeilles, et surtout aux guêpes. Son corps est rayé de jaune et de noir, mais au lieu d'être arrondi comme celui des deux mouches que vous craignez, il est remarquablement aplati; de plus, celle-ci n'a que deux ailes, et je ne crois pas qu'aucune mouche à deux ailes ait un aiguillon dangereux. Elle ne paraît pas s'occuper des pucerons qui couvrent la branche voisine. C'est une parvenue. Elle a oublié l'humilité de sa jeunesse, alors qu'elle n'avait pas son riche vêtement jaune et noir, et surtout qu'elle n'avait pas ses ailes. Elle a été autrefois une sorte de ver informe, d'une couleur peu apparente, d'un vert sale, avec une raie jaunâtre sur la longueur du corps. Placé sur un lit de gibier, ce ver saisit les pucerons l'un après l'autre, avec une sorte de trident creux, au travers duquel il les suce, en ayant soin de rejeter chaque fois la peau tout à fait vide et sèche. Un de ces vers mange à peu près un puceron par minute, pour ce qui est des pucerons, cela paraît leur être parfaitement indifférent, on n'en voit jamais un faire le moindre effort pour éviter d'être mangé.

Un empereur romain qui voyait sa fin approcher s'écria, faisant allusion à l'habitude de décerner l'apothéose aux empereurs morts: «Je sens que je deviens dieu.» Il y a un moment où ce ver sent qu'il va devenir mouche; comme celui de la coccinelle, il cherche un endroit écarté pour se préparer à cette métamorphose.

Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable ennemi, celui que le savant et spirituel _Réaumur_ appelait le _Lion des pucerons_. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus! En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont d'un vert très pâle, offrent à l'oeil des nervures d'un vert plus foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches dentelles; de chaque côté de la tête est un oeil couleur de feu rouge, dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.

Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux, supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur a fait voir que c'était les oeufs de la jolie mouche dont nous venons de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se transformer en mouche.

J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent, procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!

Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas. Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.

Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le coeur de la fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination. Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.

Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des oeufs qui deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux d'innocentes amours.

Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres, il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce rosier des bois.

Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit oeuf vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les graines; les graines sont des oeufs que les plantes laissent couver à la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs oeufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une. Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'oeillet n'a que dix époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul; celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.

Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.

La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants, chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.

Alors _nous quittâmes_ le rosier blanc, et, faisant trois pas, _nous nous trouvâmes_ dans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?

Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions; ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.

Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes partagez-vous votre couche?

_Vale._

LETTRE VI.

LES SAVANTS.

Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.

Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet, et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux parler des savants.

Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre ennuyeux le reste de leur vie.

Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes, épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux, adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.

Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour. Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.

Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.

L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses félicités.

Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.

Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs; pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas.

J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.

Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide, prétentieux.

Ils mettent les fleurs à l'empois.

Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en horreur.

Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait ajouter un caillou.

Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cette _fête de la vue_, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très petite partie de ceux usités entre ces messieurs: