Part 2
Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.
......J'ai si longtemps aimé Un tout petit jardin sentant le renfermé.
Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard. Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous vieillard?
Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard assuré et limpide, le coeur allègre et joyeux; il aime tout, et tout semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien plus encore.
Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois, tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs mystérieux.
Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le coeur noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne fleurissent pas en même temps dans tous les coeurs. Chez celui-ci, elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.
Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou blancs, ou une perruque; les belles fleurs dont nous parlions y portent leurs fruits inattendus: l'incrédulité, l'égoïsme, la défiance, l'avarice, l'ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d'autres que vous prenez encore au sérieux: les places, les croix, les cordons de diverses couleurs, les honneurs, les dignités.
Car il ne sert de rien à l'homme qu'il vieillisse, A chaque âge, il arrive ignorant et novice, Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint, La sagesse versant une lumière pâle, Brille comme la lune aux doux rayons d'opale, Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.
Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse; les premiers ont tué successivement vos croyances, vos passions, vos vertus, vos bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille; elle a abattu vos cheveux et vos dents, elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre mémoire, elle vise au coeur, elle vise à la vie.
Alors tout vous est ennemi--dans la jeunesse, les belles nuits d'été vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries; elles n'ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.
Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu'ils doivent hériter de votre argent; ils héritent déjà de votre jeunesse, de vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.
Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.
Dites-le moi, sommes-nous aujourd'hui ce que nous étions hier, ce que nous serons demain? N'avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes un spectacle curieux?
Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route; car je finirais par trouver que c'est encore trop se donner de mouvement que de faire le tour du jardin.
_Vale_.
LETTRE IV.
Je suis en route, mon bon ami, et deux choses déjà m'embarrassent. D'abord, je ne sais pas bien à quelle distance précise du point de départ il faut être, pour avoir le droit de se servir dans le récit de ce prétérit emphatique qui donne tant d'importance aux voyageurs: _Nous partîmes, nous cinglâmes, nous vîmes, nous aperçûmes, nous bûmes, etc._
Ai-je bien le droit d'employer ce langage qui est la vraie langue des voyages?
Et si je ne l'emploie pas, mon voyage sera-t-il un vrai voyage?
Seconde difficulté: dans les récits que, sans doute, vous me faites en même temps que j'écris pour vous mes voyages, vous avez sur moi un avantage inappréciable. Si à quelque narration un peu extraordinaire, à quelque description surnaturelle, je m'avise d'un _oh! oh!_ ou d'un geste d'incrédulité ou même d'admiration mêlée de défiance, vous me répondrez: _Allez-y voir!_ C'est à trois mille lieues d'ici. Vous savez bien que je ne le ferai pas. Si, au contraire, je vous étonne par quelque chose d'inusité ou de prodigieux, je n'ai pas la même ressource; je ne puis que vous dire: Regardez vous-même, c'est à droite ou à gauche, c'est sur ce rosier qui est au bout de l'allée, ou c'est sur cette pervenche qui est à vos pieds; ou, dérangez-vous un peu, ce que je vous raconte est dans la mousse sur laquelle vous marchez: vous écrasez ma preuve. Je n'ai donc à vous dire que la vérité, tandis que vous, persuadé qu'on croit toujours que les voyageurs mentent, vous ne vous renfermerez pas dans une vertu qui ne vous rapporterait aucun honneur, et qui vous ferait simplement accuser de sécheresse et de pauvreté d'imagination.
J'ai vu votre costume de voyage, mon cher ami; je vous dois la description du mien: c'est une vieille robe de chambre de velours noir que vous me connaissez, avec un bonnet pareil et des pantoufles de maroquin jaune; je ne suis point armé.
Je sors de mon cabinet de travail à six heures moins un quart; le soleil monte à l'horizon; ses rayons scintillent comme une poussière de feu à travers les feuilles de grands sorbiers, et viennent colorer ma maison d'une teinte douce mêlée de rose et de safran; je descends trois marches:
Nous voici en Chine.
Vous m'arrêtez à mon premier pas avec un sourire de dédain. Ma maison est entièrement tapissée par une glycine. La glycine est un arbrisseau grimpant et sarmenteux qui a un feuillage à peu près semblable à celui des acacias, et duquel pendent de nombreuses et grandes grappes de fleurs d'un bleu pâle, qui exhalent la plus suave odeur. Cette magnifique plante vient de la Chine: peut-être l'admirez-vous là-bas quand je la contemple ici.
Je ne crois pas exagérer, même pour vous, quand je vous dirai que je trouve cela mille fois plus beau que les plus riches palais, cette maison de bois toute verte, toute fleurie, toute parfumée, qui, tous les ans a plus de verdure, plus de fleurs et plus de parfums.
Sous le toit qui avance est un nid de roitelet, un tout petit oiseau ou plutôt une pincée de plumes brunes et grises comme celles d'une perdrix, qui court sur les vieux murs et fait de mousse et d'herbe un nid qui a la forme d'une bouteille. Je te salue, petit oiseau, qui seras mon hôte pour cette année! sois le bien-venu dans ma maison et dans mon jardin! soigne et élève ta nombreuse famille, je te promets paix et tranquillité; on respectera ton repos, et surtout ta confiance. Il y a de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées des brins d'herbe de la pelouse récemment fauchée. Le voilà sur le bord de son nid, il me regarde avec ses beaux yeux noirs; il a peur, mais il ne se sauve pas.
Le petit roitelet n'est pas le seul hôte de ma vieille maison.
Entre les solives, l'intervalle est rempli par des moellons et du plâtre. Sur la façade, qui est exposée au midi, il y a un trou dans lequel vous ne feriez pas entrer le tuyau d'une plume: c'est encore là une demeure, c'est encore là un nid; il appartient à une sorte d'abeille qui vit solitaire. Voyez-la revenir de la provision; ses pattes postérieures sont chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise sur les _étamines_ des fleurs; elle entre dans ce trou: quand elle en sortira, elle n'aura plus de _pollen_ aux pattes; avec du miel qu'elle sait dégorger, elle en aura au fond de son nid fait une pâtée savoureuse.
Voici peut-être son dixième voyage d'aujourd'hui, et elle n'est pas près de se reposer.
Tous ces soins sont pour un oeuf qu'elle a pondu, pour un oeuf qu'elle ne verra jamais éclore; d'ailleurs, ce qui sortira de cet oeuf, ce n'est pas une mouche comme elle, c'est un ver qui ne se métamorphosera en mouche que quelque temps après.
Cependant elle l'a caché dans un trou, et elle sait précisément de combien de nourriture il aura besoin pour arriver à l'état d'accroissement qui précède la transformation en mouche. Cette nourriture, elle va la chercher, et elle l'assaisonne et la prépare. La voici partie.
Mon Dieu! quelle est donc cette autre petite mouche si brillante qui marche sur la maison? Son _corselet_ est vert et son _abdomen_ est d'un rouge de pourpre; mais ces deux couleurs sont si éclatantes, que je suis fâché de n'avoir pas de mots plus splendides pour les exprimer que les noms d'une émeraude et d'un rubis joints ensemble.
Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle _chrysis_. J'ose à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.
C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un oeuf, d'où sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle ne verra jamais.
Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais, plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser le _pollen_ des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.
Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille solitaire; elle va pondre dans son nid; son oeuf à elle doit éclore plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui, lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.
La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle entre.
Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort; mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.
L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions; puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.
La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue, se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de son ennemie?
Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son oeuf dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement: par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois, l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle, maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger. Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.
La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant, qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises; elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement on a tant abusé.
Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses; peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.
Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait, restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets des fleurs qu'elle aimait: des oeillets, des juliennes, des tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa sainte idée, et on la relâcha.
Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je pouvais voir un arbre!»
La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.
Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des oeillets.
L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur, se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit remplir sa chambre de tubéreuses.
_Vale_.
LETTRE V.
SUR UN ROSIER.
J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses attendent le mois de juin pour s'épanouir.
N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme moi, des _teints de lys et de rose_ dont on affuble les femmes ce qui serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des _belles_ qui sont des _roses_; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder. Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.
Ce sont des _prairies émaillées de fleurs_.
De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux disent qu'elles sont de _mille couleurs_.
Les _bords fleuris des ruisseaux_!
Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en sait pas davantage. _Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le_ même _zéphyr caresse la rose à demi éclose_.
Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la _rose à demi éclose_, à cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué _fraîche éclose_; et on s'en est tenu là.
Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs roses ou blanches, c'est un _glaïeul_. Les poëtes en parlent quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à _tilleul_: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des _glaïeuls_ sous les _tilleuls_, ce que je ne ferais pour rien au monde dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les _tilleuls_ sous les _glaïeuls_; cela rimerait aussi bien.
Revenons à la rose. Nous ne l'appellerons pas _Reine des fleurs_: nous éviterons tous les lieux communs dont elle a été l'objet et dont elle a triomphé; regardons-la seulement, et disons ce que nous voyons. Il n'est pas de pays qui ne possède des roses, depuis la Suède jusque sur les côtes d'Afrique; depuis le Kamtschatka jusqu'au Bengale, jusque sur les montagnes du Mexique, la rose fleurit dans tous les climats, dans tous les terrains; c'est une des grandes prodigalités de la nature.
Le rosier devant lequel nous nous arrêtons est couvert de fleurs blanches.
D'autres ont des fleurs depuis le rose le plus pâle jusqu'au cramoisi et au violet foncé, depuis le blanc jaunâtre jusqu'au jaune le plus éclatant et à la couleur capucine. Le bleu est la seule couleur que la nature lui ait refusée. Il y a très-peu de fleurs bleues.
Le bleu pur est un privilège qu'à quelques exceptions près, elle n'a accordé qu'aux fleurs des champs et des prairies. La nature est avare de bleu: le bleu est la couleur du ciel, elle ne la donne qu'aux pauvres, qu'elle aime avant tous les autres.
Les botanistes, qui ne font aucun cas, ni de la couleur, ni des parfums, prétendent que les roses doubles sont des monstres. Comment appellerons-nous les botanistes? Nous ne finirons pas ce voyage sans nous arrêter un peu aux botanistes.
Ce rosier a été un rosier sauvage, un églantier qui se couvrait, dans quelque coin d'un bois, de petites roses simples, composées chacune de cinq pétales. Un jour, on lui a coupé la tête et les bras, puis on a fendu la peau d'un des moignons qu'on lui avait laissés. Entre l'écorce et le bois on a glissé un petit morceau d'écorce d'un autre rosier, sur lequel était un bourgeon à peine indiqué.
Depuis ce jour, toute sa force, toute sa sève, toute sa vie, sont consacrés à nourrir ce bourgeon. La blessure s'est fermée, mais on voit encore la cicatrice. L'églantier n'a plus de fleurs à lui, c'est un esclave qui travaille pour un maître superbe. Cette belle touffe de feuilles, de fleurs, ce ne sont ni ses feuilles ni ses fleurs.
Prenez garde cependant; voici, sur sa tige verte, au-dessous de la greffe, un bourgeon rose qui commence à poindre. Ce bourgeon deviendra une branche; cette branche lui appartient. Oh! alors la nature a repris tous ses droits, le tyran qui est en haut le beau rosier, le rosier cultivé, attend en vain le tribut qu'on lui a payé jusqu'ici; la sève ne monte plus jusqu'à lui, elle est pour ce cher rejeton; il n'y en a pas trop pour lui.
Mais le jardinier s'est aperçu de cette tentative de rébellion; il a coupé le prétendant, et tout est rentré dans l'ordre. Cependant, quelque jours après, de nouveau la tête du rosier s'allanguit, la pourpre du roi se décolore, le feuillage jaunit et se fane, et pourtant la tige de l'églantier est lisse et unie. Cherchez bien, le pauvre esclave est ingénieux et obstiné; il a glissé sous la terre un drageon, et c'est loin de là qu'il lui a permis de voir le jour. Allez à deux pas, à trois pas; derrière cette giroflée, dans le silence et à l'ombre, s'élève un petit rosier. Il ressemble à ce qu'était son père; comme lui, il a des tiges flexibles et des feuilles étroites. Attendez un an, et il deviendra un églantier. Froissez son feuillage, il exhale une odeur d'ananas particulière à une espèce d'églantier; c'est ainsi qu'était son père quand il avait des branches et des feuilles à lui. Le voici en bouton, le voici en fleurs.
Mais le despote que nous avons laissé là-bas est mort, et d'une mort horrible: il est mort de faim. L'esclave révolté qui le portait a conduit depuis longtemps par dessous terre toute sa sève à son fils bien-aimé. Cette belle couronne de roses doubles s'est desséchée; lui-même, son esclave, est malade et mourra bientôt, car il n'a rien gardé pour lui; mais il meurt libre, il meurt vengé. Il laisse un rejeton jeune, fort et vigoureux, sur lequel s'épanouiront les petites églantines des bois.
Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.
Mais quelle émeraude se cache dans le coeur de la rose! L'émeraude est vivante, c'est une _cétoine_; c'est un insecte plat et carré, avec des ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle; c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée, mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger, pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à pis que cela.