Vocabulaire, Poèmes

Part 2

Chapter 23,315 wordsPublic domain

Voici, toute en cendres, Sapho, Dont ce fut le moindre défaut D'aimer, Vénus, les coquillages Que vous entr'ouvrez sur les plages.

Le feu qu'elle éteint dans la mer N'était pas la flamme des cierges; Comme fleurs rougissent les vierges, Sapho rougit comme le fer.

Ce feu dont ne reste que poudre, Tua jadis une cité. Mais soyons justes, car la foudre Y tomba d'un autre côté.

Non. Sapho vous apprit à lire, Vierges, dans son propre roman; Elle repose maintenant Entre les jambes de sa lyre.

Sur ce beau corps mélodieux Elle repose chez les dieux: Sapho, déesse médiane Entre Cupidon et Diane.

DE SOCRATE

Ce qui distingue cette tombe Des autres, soit dit en passant, C'est que n'y viennent les colombes, Mais, parfois, deux agneaux paissant.

Visiteuse, que ne vous vexe Ce sage victime des sots: C'est la grâce de votre sexe Qu'il aimait chez les jouvenceaux.

DE NARCISSE

Celui qui dans cette eau séjourne Démasqué, vécut s'intriguant. La mort, pour rire, le retourne À l'envers, comme un doigt de gant.

D'UN FLEUVE

Aglaé, sœur d'Ophélie, Prise sans en avoir l'air Par son mal, par sa folie, Va se jeter dans la mer.

DE DON JUAN

En Espagne, on orne la rue Avec des loges d'opéra. Quelle est cette belle inconnue? C'est la mort. Don Juan l'aura.

DU CHIEN D'ALCIBIADE

Plus d'un, qui dans la sombre barque, Traversa le fleuve de mort, Aurait voulu qu'on le remarque Pour le contraire de ton sort.

Maintenant, à la mort fidèle, Dédaigne ton maître inhumain: Couche-toi, sans queue, auprès d'elle, Médor, et lèche-lui la main.

LES MESAVENTURES D'UN ROSIER

Rougis des Hespérides! Et des formes que prend Le diable au Paradis.

Verges que Noël pose Dans les sabots, quel feu! Quelle eau!

Un radis, c'est la rose En bouton, à l'envers Dans le tombeau.

Pour tenir chaud l'hiver Penche l'arbre des pommes Sur ce rosier.

La rose sans épines, Dépêchez-vous, garçons; Elle se ride.

Prenez garde à la berge. Dans le fleuve de verre Bouge l'ondine,

Qui mollit les bâtons Et les montre cassés Si on l'agace.

Et si change de place Le rosier en boutons, La source rit.

Sur sa mousse un pleur d'or Toucherait-il ce chêne Au cœur chenu?

Pas même, source blanche, Larmes du marbre nu Qui sortent.

Et la rose, la rose Qui veut imiter l'arbre, C'est un peu fort!

Une moindre secousse Dénonce le pari Champêtre.

Ne laisse pas la voile Encor, bateau timide, Cacher ton mât.

Car chaque fois qu'il penche, Ondine ta maîtresse Baise tes hanches.

Rose prends donc courage: La houle et la houlette Sont sœurs.

Si ce chêne refuse L'offre de ton odeur Célèbre,

Rappelle-toi son âge; Vraiment sa vieille moelle L'excuse.

Dépâme, rose rouge, Vois pour cacher ta honte D'autres boutons.

Rentre dans la vallée Neige en feu, c'est la fonte Des Alpes.

Rose que l'aube mouille, Entre ses seins te place La bergère.

Si tu mouilles sa robe Ton audace exagère; Que dira-t-on?

Rose rouge du crime, On doit trouver la trace De l'assassin.

À moins que quelque louve Vienne lécher le doigt De la victime.

Sur ce buisson ardent Arrête-lui la main Bel ange.

Car une autre bergère, Qui fut soldat, périt Sur un bûcher.

Pour l'endormir, échange Ton sang, contre le lait De Proserpine.

Il suffit de toucher Le pavot qui allaite, Avec vos dents,

Pour que l'ange s'envole Et laisse une cuisson Légère.

Chacune des épines Du rosier rouge blessent L'amour.

Mieux valait le bocage Où Narcisse se joue Seul du pipeau.

Et cet autre vertige D'un chat noir pelotant La braise.

Braises du rosier rouge, Ôtez sur votre peau Un peu de boue.

Vous avez bien le temps D'être l'oiseau qui baise Sa cage

Il faudra redescendre, Roses du ciel de lit Louis Seize;

On ne peut pas toujours Vivre à cette hauteur D'âme.

Parfois la bière blonde Succède au lait. La rage Mollit.

Seul, le grand Alexandre, Ne versant d'autres larmes, Les parfumait.

Debout, rosier de mai, Ce demi-dieu te change En violette.

Et Cybèle qui pâme, Change en roses le sang Des armes.

Rose à la fraîche croupe Fais vite ta toilette Du soir.

Épanouis ta gorge, Tes genoux, tes épaules Puissants;

Lave ce vieil orage, Va sur l'enfant de troupe T'asseoir.

Ce jardin de nounous Te convient à merveille, Un dimanche.

Tu peux, malgré ton âge, Tenir encor un rôle De sucre d'orge.

L'ondine, dans sa chambre De verre, n'en peut plus De rire.

Car la rose naïve Cherche un nouvel endroit Pour sommeiller.

Elle roule sa lèvre Et ses nombreuses joues Froides.

Elle penche vers l'eau Sur le talus, sa moue, Sa fièvre.

Allons! tenez-vous droit Beau rosier. Faites roides Vos membres.

L'ondine nous observe, Et s'amuse beaucoup À vos dépens.

Jadis, sur l'eau profonde, Vers Léda vint le cygne Humain.

La belle, avec sa main, Flatte le bec, énerve Le cou.

Or, la fille de l'onde Songe au feuillage où pend La vigne;

Et regarde à travers Le verre du plafond La rose éteinte.

Rose qu'avez-vous fait Trop tôt pour que vous tue L'hiver?

Est-ce là tout l'effet Jeunesse, que vous font Les statues?

Et l'ondine, et la feinte Fontaine sur le socle De Pan.

Rose, rentre en toi-même, Et pleure comme Achille Patrocle.

C'est parfois difficile D'être seul, quand on s'aime À deux.

L'ondine de la roche N'a jamais de hideux Anges son compte.

Elle prend sa voix d'orgue Au fond du transparent Repaire.

Vois son œil bleu, sa paire De seins que l'eau convexe Rapproche.

Tremblez, pauvres parents, Car la belle fournit La morgue.

Va, rosier de la honte, L'ondine a défini Ton sexe.

ALERTE

Rose de Jéricho, les clairons militaires Mettent partout les murs, les pétales par terre; Les hôtels, les villas, les kiosques à musique, La carte en relief, ses cascades, ses chaînes De montagnes, ses pics qui changent nuit et jour.

Humide est le corail, porte-chance d'amour! Il te faut rebâtir, rose de vitre et d'arbres, Parfois bock sur le quai, parfois cime d'un chêne, Pommier d'Avril souvent, mais plus lourd que le marbre.

On y pose dessus: quêteuses, jeux nautiques, Le char de la déesse et le combat naval.

Mais la rose s'écroule. Écoutez ce tapage Nocturne. Car Vénus a découvert le vol De ses perles, et réveille tous les étages.

LA PEUR DONNANT DES AILES AU COURAGE

(_Allégorie_)

Mon mal hésite. Un mal s'enfonce. Il entre mal. Sainte Vierge, ton cœur est trop grand pour le Louvre, Trop hérissé de fleurs, de flammes, de couteaux. Gagne le vase bleu de ciel, pour qu'aussitôt L'assassin disparu, son couteau le découvre. Une chambre d'hôtel, un ancien journal;

L'odeur des pots rangés intimide la serre.

L'aube était dans ce vieux journal plié en deux, Froide et difficile à reconnaître. _Madame_ _La reconnaissez-vous?_ Ciel! c'est la Sainte Vierge, La Sainte Vierge faite en fleurs, flammes et lames: Lames de fer, de mer, larmes d'yeux et de cierges, Et les morceaux cassés de notre vase bleu. Oui, je la reconnais monsieur le commissaire.

Comment donc firent-ils pour naître d'une trappe Jésus, Vénus? Noël est ramoneur de neige; Neige aussi Jeanne d'Arc devant la cheminée.

Mais vous, on construisait dessus, pour votre mois, Terrasses de mouchoirs, de muguet, de bobèches.

Mon mal semble suspect? mettez la main sur moi: Le vin rouge du crime est resté sur la nappe.

ANGÉLUS

Coq masqué de viande crue, Tu es un bourreau, qui l'eût cru? Voici le ciel, les champs qui saignent, Et les femmes qui se signent.

PANOPLIE

La figure du tigre est un feu de braise Qu'on agace avec un tisonnier. Beau dompteur, dans votre cage à l'aise, C'est nous qui sommes vos prisonniers.

MIRACLES

Dans votre ville d'eaux, est-il vrai Sainte Vierge, Que vous apparaissez aux borgnes, aux boiteux? Des matelots bretons vous virent dans les vergues, Ce n'est pas moi qui le raconte, ce sont eux. Vous aviez, dirent-ils, costume d'hirondelle Sur fond myosotis, sur papier de dentelle: Au cri du goëland ressemblait votre cri Quand vous disparaissiez, laissant leur nom écrit.

GABRIEL AU VILLAGE

_Mademoiselle Marie_ _Vous êtes grosse, dit l'ange_, _Vous aurez un fils sans mari_; _Pardonnez si je vous dérange._

Cette façon d'annoncer Les choses par la fenêtre, Étonne un peu la fiancée Qui son amour voudrait connaître.

L'ange s'en va, comme fonte Des neiges, vers l'inhumain. La petite a un peu honte Et se cache dans ses mains.

CANNE DE JONC

Oreilles, rougissez: je parle Aux singes de ma volière.

Selon la plume que j'y trempe La nuit montre le soleil d'Arles, Ou bien elle allume la rampe Sur un marquis de Molière, Rosier aux pattes de pigeon.

Un pigeon vole, un rosier rampe Ou grimpe, et grimpe le lierre Et les clownesses de Molier.

Ce poème, particulier Par la fraîcheur du badigeon. S'intitule: CANNE DE JONC.

LES OISEAUX SONT EN NEIGE

Les oiseaux sont en neige et ils changent de sexe. Une robe de chambre a trompé nos parents Et le frivole amour dont Elise se vexe. Rébus des papillons, vous m'êtes transparents!

Je te connais, beau masque, et saute sur ta croupe D'épouvantail naïf qu'une flûte charmait. On voit dans les romans lus par l'enfant de troupe Les cerisiers en fleurs, drapeaux du mois de mai.

Lit, folle bergerie, écume Louis Seize, Notre épitaphe est faite en graines de pavot; Son souvenir, images debout sur la braise, D'un tendre madrigal compose un deuil nouveau.

Comme le traîneau russe illumine les louves, À l'envers, à l'endroit, Narcisse, ton hymen Inhumain, est-ce un crime après tout? se retrouve, Trésor de l'onde avare où se lave ta main.

EMBOUCHURE DES PENSÉES DIVINES

Salamine avez-vous un coq dans votre écu?

Et Jeanne d'Arc, dont l'âme est une salamandre.

Voici ma montre en or. Elle n'est pas à vendre. Âme de nos soldats, secouez votre cendre.

L'encre de chine prend l'empreinte du vaincu. Le tambour du jazz-band est mon violon d'Ingres.

Capitaine, une noce aurait froid en décembre, Malgré l'oiseau qui porte un poème en son bec.

Tendre myosotis, œil de la cage aux tigres, Tigres dont le théâtre est une cheminée, Brasillez, ronronnez, ne jouez pas avec La cycliste rêvant, un cœur entre les jambes.

Un tigre, capitaine, aurait-il peur de vous, De vous, tigre royal! héros de la journée? Soufflez-lui dans les yeux du Scaferlati doux.

ROSIER SAUVAGE

L'églantine est un piège, Un cruel ornement Des guerres enfantines.

Sade, marquis charmant, Voleur des églantines, Rougit sa main d'amant.

Il signe sur la neige, Et sur la glace ment Avec un diamant.

CONTREBANDE

Encor Vénus reine des reines, Bel œuf de Pâques entr'ouvert. Le coq laisse tomber ses graines D'un bec fraîchement peint en vert.

C'est fait! Avant qu'il ne retombe, Un couteau planté dans le sein, Ce coq, espèce de colombe, Dit le nom de son assassin.

Coq de l'île d'amour. Pédale, Cycliste rose! Un blond tabac Humide cache le scandale: Charmant numéro d'Alhambra.

Une mandoline, c'est celle Qui sur la Marne naviguait; Maintenant la voici ta selle Que mouille un bouquet de muguet.

LA CABANE ABANDONNÉE

L'écriture des églantines Est un vrai fantôme grivois; Hirondelles sont tes bottines Annonçant l'orage. Les voix (Rires et rondes enfantines) Doivent sortir d'un appareil À celui de Jeanne pareil.

Souvent l'indiscret photographe Sous un jupon voit le soleil. Cœur tu savais mal l'orthographe, Mais l'ancre dénonce un marin, Et sa vague sur ce terrain Vague, te baptisa. Parrain, Recopiez-nous l'épitaphe.

PRIMEURS CRUELLES

Une flèche, parfois, guérit un cœur malade. Hallucinations, ouvrez-moi cet oursin D'aurore. Je veux être aussi le médecin Qui, voleur de joyaux, éventre une grenade.

La Sainte-Vierge avait envoyé ce dessin D'un bleu miraculeux à chaque camarade. Ils n'en soufflèrent mot avant d'entrer en rade; C'était un petit peu à gauche sous le sein.

Pourquoi mentir, sommeil? S'il vous faut des otages, Voici la caisse à fleurs, monticule d'étages Parfumés, et la corde et l'œuf des scorpions.

Car si le douanier agrandit votre fente Grenades, simulant robes et lampions, Il met la main sur tous les rubis de l'infante.

COSTUME DE SPORT

Le vent de la mer renversa Sur la baigneuse une cabine. C'est du tir à la carabine, Zèbre joli comme un forçat.

Le tout s'il raye son plumage (Et le mieux serait le plus tôt) Pour un arrangement d'images À la façon de Jean Cocteau.

CHANGEMENTS À VUE

Clef de sol, êtes-vous la clef des champs? Je raye Ta vitrine, fleuriste, éprise de wagons. La mer, la mer murmure au fond de notre oreille; S'il faut partir, je pars, tu pars, nous naviguons.

Ces livres sont trop gros pour la belle qui charme Les serpents enroulés aux arbres interdits. Méfions-nous: souvent le serpent est une arme, Sa tête un revolver dans la main des bandits.

L'hercule du tréteau, qui mange de la neige, Vous a vaincu, monsieur l'athlète déloyal! Rendez cinquante francs, on vous tendait un piège; On ne s'attaque pas au vieux tigre royal.

La princesse imprudente a meublé sa piscine Avec des anges nus, habitants de Chaillot. Dame, si vous voulez que l'on vous assassine, C'est simple, montrez-leur votre grâce en maillot.

Dans ce chiffre superbe, écrit en majuscules, On voit singes grimpeurs, œuvre de l'amiral, Qui dessinait parfois, ou bien, au crépuscule, En bouteille mettait lui-même son journal.

CALENDRIER MÉCANIQUE

D'ici, de là, d'ailleurs joufflue, Vénus fait le tour de l'îlot. Et les pneus, elle les regonfle, Rien qu'en caressant son vélo.

Ce vélo nargue nos régates, Nos bras nus, nos nœuds papillons; Mon enfance est loin, nougatine Qui me colle encore aux papilles.

Car, protectrice des artistes, La reine quitte son château, Vient à bicyclette et baptise De champagne notre bateau.

LES ANGES MALADROITS...

Les anges maladroits vous imitent, pigeons. Vous saluez Marie. Eux, devant les guérites, Gardent la France. Hélas! nous les décourageons. Toute la nuit, le ciel cueille des marguerites: La dernière cueillie on ouvre les volets.

Voici venir l'automne et la chute des anges; Les anges répandus comme le pot au lait.

Arbre en or l'Opéra donne beaucoup d'oranges; C'est surtout vers le haut que le public les mange. Car, vers le bas, manger des oranges déplaît.

Ce poème en dix vers est-il beau, est-il laid? Il n'est ni laid ni beau, il a d'autres mérites.

ARCHE

Vent, démolis nos casernes. Sur ma fenêtre, le coq Veut la tête d'Holopherne Aveugle et le cou en loques.

Clairon, réveille Palerme, Ville aimant dormir en pente. Mille étoiles sous le poing Du nègre nu, mille bombes, Dans l'île feront l'appoint.

Crête rouge de Colomb Annonce la mer repeinte Chez la reine des colombes.

MOUCHES, DISTRACTIONS

Plutôt que voir tout nu ce nègre à l'île d'Ambre Virginie en mourant fait mine de dormir. Miracle! mon fauteuil s'envole de la chambre, Sur un air d'opéra, sur un tapis d'Emir.

Quel beau feu d'artifice, un ange! Dans l'étable, Après, il se repose et ferme ses ciseaux. Le même ange indiscret, scandale épouvantable, Découvrit Saint-François, marchant sur les oiseaux.

L'hiver est caramel, boîte au lait, pot à colle, Plâtre grec dont l'oeil cabre un antique cheval. Aux classes de dessin, le dernier à l'école, Pour cacher son amour n'eut jamais de rival.

SONNET

Aujourd'hui le soleil, redoutable artifice, Pousse vers la vitrine un nouveau bûcheron; Le diamant d'amour y fait sa cicatrice Lisible sur le ciel blessé par le clairon.

Feu! pour mes longs hivers la flamme est écrevisse Joyeuse, ou bien Diane en chasse à l'escadron. Absinthe verte ou vert billard, un même vice, Fait de votre journal l'unique liseron.

Hôtel peu cher devant la Méditerranée, De tous les matelots morgue où Vénus est née, Char fleuri sous l'orage, et rage de Didon

Qui meurt debout sur un lustre de tragédie, Forçat, zèbre craintif caché sous l'édredon, Votre troupe en chemise excite l'incendie.

GRECO

Puis-je, grenouille morte, en l'eau vous trouver laide, Semblable aux jeunes gens du peintre de Tolède, Ainsi leur jambe flotte et leurs doigts écartés.

Les nuages de linge et d'électricité, Bâtissent les maisons, les rocs de leur cité. Ils attirent la foudre, ils appellent à l'aide.

Morte vue à l'envers et de tous les côtés.

L'ENDROIT ET L'ENVERS

Je vois la mort en bas, du haut de ce bel âge Où je me trouve, hélas! au milieu du voyage; La jeunesse me quitte et j'ai son coup reçu. Elle emporte en riant ma couronne de roses. Mort, à l'envers de nous vivante, tu composes La trame de notre tissu.

Nous ne pouvons te voir et te sentons mêlée Aux plaisirs, à l'amour dont la chaleur ailée Fait les cœurs les plus durs, comme neige dissous; Bien que tes habitants reposassent dans l'herbe, Nous marchions sans souci sur l'étoffe superbe, Et, soudain, nous sommes dessous.

Nous sommes tellement proche la douce vie Qu'à peine par la mort elle nous est ravie, Elle ouvre le passage et nous lâche la main. Quelquefois nous cherchons à vaincre le mystère, Par le même chemin revenir sur la terre; Il n'existe plus de chemin.

Vivants nous avons beau, toute notre existence, De la terre au soleil mesurer la distance Et pour ne point mourir faire nombre d'apprêts; Nous lisons un côté de la page du livre; L'autre nous est caché. Nous ne pouvons plus suivre, Savoir ce qui se passe après.

Je vois la mer trop courte et qui toujours enlève À la grève un baiser pour baiser l'autre grève: La menteuse fort bien arrange ses instants. Bientôt l'imitera ma maîtresse fidèle, Cherchant ailleurs Avril, ainsi que l'hirondelle. Hélas! je vais avoir trente ans.

Trente ans! Vous moquez-vous? C'est la grâce des marbres, Le soleil de midi qui tombe sur les arbres, Votre pas de trente ans est votre premier pas. Jusqu'alors vous étiez une folle semaille; Vous allez... Taisez-vous. Regardez-moi. Je baille. Je ne vous écouterai pas.

Je ne veux mensonger avec ce qui me joue, La rose de mon cœur ses pétales dénoue, Et, même si je dois vivre longtemps encor, Qu'importent le soleil et les marbres de Grèce; Jusqu'ici j'apprenais la vie; elle me blesse. Il me faut apprendre la mort.

Car votre auberge, ô mort, ne porte aucune enseigne. J'y voudrais voir, de loin, un beau cygne qui saigne Et chante, cependant que lui tordez le cou. Ainsi je connaîtrais ce dont je ne me doute: L'endroit où le sommeil interrompra ma route. Et s'il me faut marcher beaucoup.

Certes, vous vous couchez comme un ange de neige, Plus que le bronze lourd, plus léger que le liège, Sur l'amant dont le spasme enfin vous réjouit; Sous votre feu glacé la chair se fait statue, Mais, à la longue, il faut, mort, que je m'habitue À vous recevoir dans mon lit.

Votre désir ne sait ni l'âge ni le sexe, Nul d'entre les plus beaux que votre dédain vexe, Malgré tout, votre amour attire les amants. Votre baiser, parfois, d'une honte les venge, Ou bien vous vous couchez entre les deux, bel ange, Pour d'obscurs assouvissements.

Mieux que Vénus, ô mort, vous habitez nos couches, Vous arrêtez nos cœurs, vous tourmentez nos bouches, Vous nous fermez les yeux et vous nous rendez sourd. Vous donnez à Vénus un visage ordinaire, Car, jusqu'à maintenant où je crains de vous plaire, J'avais peur ainsi de l'amour.

Rivale de Vénus, qu'on me roule et me couse À jamais dans les draps où votre ange m'épouse; Qu'il ne me quitte plus, je suis un fils de roi. Et, qu'à l'envers couché, sentant son aile contre. Il me parle de vous, mais jamais ne me montre Tout ce que je laisse à l'endroit.

M'ENTENDEZ-VOUS AINSI?

France gentille et verdoyante, Qui fait les femmes et le vin Comme on en chercherait en vain Sur toute Europe environnante,

Si je te chante à ma façon, Chacun se détourne et me moque, Mais un jour arrive l'époque Où l'oreille entend la chanson.

Tel qui jadis me voulut mordre, Voyant ma figure à l'envers, Comprendra soudain que mes vers Furent les serviteurs de l'ordre.

Il sera vite mon ami, Disant: Commit-il autres crimes Que de distribuer ses rimes Tant au bout des vers que parmi.

Courage! Ronsard te l'enseigne; Car, s'il est aujourd'hui vainqueur, La rose lui perça le cœur Comme oiseau dont la gorge saigne.

L'homme ne ressent pas l'effet D'un rossignol au chant diurne. Et mieux le convainc, dans une urne, Notre cœur en cendres défait.