Vocabulaire, Poèmes

Part 1

Chapter 13,983 wordsPublic domain

JEAN COCTEAU

VOCABULAIRE

POÈMES

PARIS

ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

39, Boulevard Malesherbes

1922

À

Francis Poulenc Darius Milhaud Arthur Honegger Louis Durey Georges Auric Germaine Tailleferre

TABLE DES MATIÈRES HOTEL DE FRANCE ET DE LA POÉSIE STOP SONNET DE LA BAIGNEUSE LA MORT DE L'AMIRAL MIROIR DES SPORTS PIÈCE DE CIRCONSTANCE UN BONJOUR D'ARCACHON TRILLES OBJET DIFFICILE À RAMASSER MYOSOTIS SOUVENIR DE NAPLES CIEL D'AVRIL ÉCUME DE MER PAIN ENCHANTÉ LA BELLE BLEUE EN VOILÀ UNE SURPRISE PLACE D'OMBRE LES AMANTS DE VENISE AURORE AMOUR MISS AÉROGYNE, FEMME VOLANTE BAIGNEUSE MARINE MORT D'UN CYGNE IDOLE CHEVEUX D'ANGES COUTUMES DU NORD

LE MIRLITON D'IRÈNE ROSIER FRUIT CHAT VÉSUVE TROUVILLE PRISE SUR LE FAIT ACCORDÉON MINUIT LES CHEVEUX GRIS, QUAND JEUNESSE LES PORTE... DOS D'ANGE LES CHIENS ABOIENT DE PRÈS... LE PARISIEN LE POÈTE DE TRENTE ANS NOCTURNE LES YEUX DOUX DIEU VOIT DERRIÈRE SA NUIT... L'INCENDIE DE CHANTER AMOUR QUI NOUS MORD... À FORCE DE PLAISIRS...

TOMBEAUX DE SAPHO DE SOCRATE DE NARCISSE D'UN FLEUVE DE DON JUAN DU CHIEN D'ALCIBIADE LES MESAVENTURES D'UN ROSIER ALERTE LA PEUR DONNANT DES AILES AU COURAGE ANGÉLUS PANOPLIE MIRACLES GABRIEL AU VILLAGE CANNE DE JONC LES OISEAUX SONT EN NEIGE EMBOUCHURE DES PENSÉES DIVINES ROSIER SAUVAGE CONTREBANDE LA CABANE ABANDONNÉE PRIMEURS CRUELLES COSTUME DE SPORT CHANGEMENTS À VUE CALENDRIER MÉCANIQUE LES ANGES MALADROITS... ARCHE MOUCHES, DISTRACTIONS SONNET GRECO L'ENDROIT ET L'ENVERS M'ENTENDEZ-VOUS AINSI?

HOTEL DE FRANCE ET DE LA POÉSIE

Arbre, bocal d'oiseaux, feu de bengale entre les îles! Le soleil fait chanter les tramways dans la ville. Le ciel est un marin assis sur les maisons.

En soi même noyé Narcisse, N'aime pas les glaces d'hiver. Les anglais écrivent des vers Comme il leur pousse du gazon; Souvent nagent mieux que narcisses Entre deux eaux, entre deux draps; Et le cygne qui dort le menton sur son bras Plus blanc que la neige de Suisse.

Flamme, petit poisson ronge du lampion. Orchestre par dessous, le vent venu des îles, Met le feu, aussitôt de terribles lions Sortent, qui se cachaient dans le bocal fragile. L'arbre et l'aérostat se dépassent chacun; Alors le carnaval des pompiers fend la foule. Parfois une maison, une rose s'écroulent, En soulevant une colonne de parfum.

Mon cœur tourne à l'envers du vôtre, c'est la vie. Ce manège fait mal au cœur. Oh! que j'ai mal.

L'âme de votre fils va vous être ravie Jeune mère, si Tong l'enferme dans la malle.

Le fils que l'éventail fait revoir à sa mère Et que l'aide chinois ramène à son fauteuil Ne parle plus jamais... Il périra en mer.

Dans le théâtre, un arbre avec toutes ses feuilles; L'arbre dormait debout, couronné d'émeraude.

Lâchez tout! Gambetta part en ballon captif.

Montgolfière d'amour, monte dans la nuit chaude Les étoiles, chacune indique les récifs.

Vieux ascenseurs fanés dont se penche la tige, D'être ailleurs étendu, toute l'âme à l'envers, Le décapité voit un drôle d'univers; Son corps, en un clin d'œil, succombe à ce vertige.

Irai-je en un miroir où nous recommençons, Engloutir le poitrail fabuleux du quadrige De cuirassiers mourant parmi les écussons.

Il est des jours, la mer, pour enjôler le mousse, Lui découvre ses lits, agite ses dessous, Débouche bruyamment un champagne qui mousse, Mauvais livre de poche acheté quatre sous. (Ses yeux, demain, feront sourire l'équipage)

Ballon! bocal d'oiseaux légers pris au filet.

Le manège à vapeur enroule son voyage; On ne monte plus: C'EST COMPLET.

Voici qu'on dépose l'actrice Et son ventriloque inhumain; Pour cacher quelque cicatrice Elle effeuille ses vieilles mains. Une anglaise qui l'avait prise Pour Venise, part pour Venise; Elle se suicide en chemin.

Adieu, bocal, vélocipèdes! Fantômes de visage en feu; La nuit n'a pas assez d'éloges Pour le palais du mal de mer; Ses opéras d'or et ses loges Roulent sur les vagues de l'air.

Au milieu chante la sirène À cheval. Son visage vert Est transparent comme le verre, Sa robe en velours rouge traîne Dans les moulures de la mer.

Parfois on la voit à l'envers Si elle plonge les mains jointes, Car les sirènes sont des saintes.

D'autres sirènes ont des ailes Et des becs de chauve-souris; D'autres nagent sous des ombrelles Et on meurt si elles sourient.

Perle! perles, je vous rapporte Du fond des miroirs machinés;

Jeunesse, épave des mers mortes, Miroirs déformants de l'amour Où chacun cherche à se puiser;

Une femme, une aérogyne, En nous envoyant des baisers Faisait de gracieux mensonges;

Elle a découvert la machine Qui permet de voler en songe;

C'était simple comme bonjour.

STOP

Beaux clowns vous êtes fox-terriers. Le sucre et les maisons de plâtre, Sans la chaleur de nos théâtres Seraient le tombeau des guerriers.

Si la palme qui nous apporte Le plus doux mal de la mer N'est pas un geste de morte, Vienne l'antique steamer.

Le soleil du ciel d'Europe, Dorant les galons du chef, Fait grandir le télescope, Ô boussole: fleur des nefs.

Moi je reste au bord de la vague, Laissant des mousses de savon Sale, et toute une barbe d'algues Sur le sable où nous écrivons.

Chaque matin, mon capitaine, Vous jetez des bouteilles d'encre Pour votre compagne lointaine. Vous feriez mieux de jeter l'ancre.

SONNET DE LA BAIGNEUSE

Ce torse debout n'ose encore Être, nu, ce dont il a l'air, À savoir le haut d'un centaure Dont la croupe serait la mer.

D'une rose où cesse la chair Que quelque frisuree décore, Commence le pelage vert; Mais un même sang les colore.

Pauvre fille des semi-dieux Combien vous aimeriez mieux Pour une baigneuse être prise,

Par trop, feignant d'avoir quitté Notre terre et votre chemise. Infidèle à l'antiquité.

LA MORT DE L'AMIRAL

Les savons, les neiges, la rage, le rire du cheval sauvage, sortant nu de chez le barbier.

Nos mains, capucines de l'âtre, et le couteau de la colombe et la momie en son herbier

et l'amiral debout: il sombre comme un rideau de théâtre, applaudi par tout le rivage.

MIROIR DES SPORTS

Grands yeux, l'orage vous fait voler bas. Sous le piston d'amour Bastien caracole. Paris, joli voyou qui se frotte le bras, Mélancoliquement après la Haute-École.

Coureurs, nageurs, orgueil des berges de Paris, Parfois votre faiblesse est votre pire audace! À cheval sur un cœur, cycliste, tu souris, Dans les pneus enroulés comme le cor de chasse.

Grands yeux, l'orage vous fait voler bas. Le drapeau du lavoir était de la partie. Vénus! chatouille un peu, sans chemise et sans bas, Le cycliste rêvant, la main sur ses parties.

PIÈCE DE CIRCONSTANCE

Gravez votre nom dans un arbre Qui poussera jusqu'au nadir. Un arbre vaut mieux que le marbre, Car on y voit les noms grandir.

UN BONJOUR D'ARCACHON

Une cage de poissons rouges Tombe des cieux infidèles. Votre tonnerre déjà bouge Dans l'écurie des hirondelles.

La gondole est une autre seiche, Parfois veuve instantanément, Lorsque l'attaque avec sa bêche Quelque féroce garnement.

Dans un élégant sarcophage Voyez descendre, au fil de l'eau, (Ce jeu convient-il à votre âge) La belle rameuse en maillot.

Tous plaisirs ce temps les empêche; Mais, si nous ne l'effarouchons, Elle apportera de la pêche: Un cœur, souvenir d'Arcachon.

TRILLES

Plis de l'eau, les giroflées Ou pantoufles de demoiselles.

Ils en eurent les mains enflées De trop courir après elles.

Le varech, tabac d'Angleterre, Entre l'Océan et la terre Charme les canotiers bien mis.

Une petite vague fume Sa première pipe d'écume;

Nous sommes ses meilleurs amis.

OBJET DIFFICILE À RAMASSER

Les chats enrubannés, les casquettes de chasse, Les coquelicots et les confettis; Que voulez-vous que la modiste fasse Avec le Tour de France, trop petit.

Comme la plume au vent, les mains d'après nature Blessent ton cœur, bel inconnu. Qu'il prenne garde à la peinture; Car le zèbre est Arlequin tout nu.

MYOSOTIS

Pipe au coeur de cendre si tendre Qu'il plonge en ton champagne amer Mer matinale aux pieds d'éponge, Un souvenir de Saint-Omer.

Un matelot coupe une orange: C'est la mer rouge. Le rideau Fait l'autre matelot un ange Ayant ses voiles dans le dos.

Qu'il entre, Marie, et qu'il parte Jouer ailleurs son seul atout: Il a mis du bleu sur les cartes, Et son col de l'ancre partout.

SOUVENIR DE NAPLES

Le Paradis, tombant, s'était cassé dans l'ombre. Les coups de pistolet, d'où naissent les colombes, Faisaient mille marins s'envoler des vaisseaux, Pour chercher, à tâtons, ses chiffres, ses morceaux.

On accrochait partout des balcons, des échelles; Les femmes, n'ayant rien à se mettre sur elles, Appelaient au secours de leur lit aux pieds d'or; Les matelots entraient et changeaient le décor.

Une morte, riant dans son cercueil de verre, Conduisait les chevaux de son char, ventre à terre; (Ce char appartenait au marchand de coco.) C'était Herculanum, Pompéï, Jéricho.

Jamais je n'ai rien vu de plus fou sur la terre.

CIEL D'AVRIL

Bengalis babillards fleur de vélo l'ombre des cages la vague est une cloche à melons sous laquelle ondine, te besogne un bras rameur nu rose

Charme les pneus si tu l'oses! Saut du lit billard du printemps.

ÉCUME DE MER PAIN ENCHANTÉ

Le gant rouge du crime* Le cortège du serpent* Sa tête qui est un revolver* La gangrène* Le jeune marin qui colle un timbre* As de trèfle* Oh! mon Dieu! que fait-il de son pouce? il se condamne à mort* Vénus, toute rose, assise dans mille calèches démolies contre la muraille* La menthe, le bluet, le tambour, la grenadine* Et le pain enchanté qui s'envole par dessus le toit.

LA BELLE BLEUE

L'ouverture du ciel faisait Ah! en feu d'artifice cœur parachute bleu bouche ouverte on lui voit le ciel étoilé jusqu'au fond de la gorge et s'il fait Ah! et Oh! tout Dieu tombe avec lenteur comme un rideau d'Opéra.

EN VOILÀ UNE SURPRISE

N'ayez pas peur, explorateur! L'explosion de salpêtre babil, c'étaient cent mille canaris dans la grotte en miroirs à devenir sourd. Le chasse mouches, petit balais, petit chasse bouche malais, qui rafraîchit tout le palais, comme une menthe mon palais.

PLAGE D'OMBRE

Quand le tonnerre cessa, il roucoulait. Dieu descendit, et dans le crêpe espagnol apparut la rose tuée. C'était le cœur du toréador, planté sur la corne du porte-manteau.

LES AMANTS DE VENISE

_Fête galante_

Un Londrès retrouve la bague Sous les arbres. Pianos d'ombre.

Si se détache votre cendre Mon avenir se divulgue.

Ô Musset! Ô Georges Sand! Ô Venise! vieille guitare Pleine de musique et d'eau,

Un simple tremblement de terre Brouillera tes dominos.

AURORE

Par file à droite!

Le feu du cabinet particulier était un buisson d'écrevisses.

Chaque cavalier attribue secrètement à une dame le nom d'Ida. Le prince dé Monaco accroche des insignes de Touring-Club, des cravates blanches, des fausses moustaches. La rose, messieurs, dit-il, est le pétard du matin! C'est aussi la roulette à dormir debout sur la mer.

Les touristes se relayent. Ils échangent leurs alpenstocks contre des vélocipèdes. Le coq chante. Et chacun rentre chez soi.

AMOUR

Le cœur, une éponge avalée, Effacera la craie du coq. La crête en ardoise salée, L'océan y casse des bocks.

MISS AÉROGYNE, FEMME VOLANTE

Pigeon vole! Aérogyne. Elle ment avec son corps Mieux que l'esprit n'imagine Les mensonges du décor.

Aérogyne, pigeon vole! Rêve, allège le dormeur lourd; Eloa, dompteuse d'Eole, Dans un océan de velours.

BAIGNEUSE

Bon nègre, ce qui vous effarouche, C'est de croire madame nue en plein air; Or c'est son éventail en plumes d'autruches Que vous prenez pour l'écume de mer.

L'océan n'est pas un troupeau d'autruches. Bien qu'il mange des cailloux, des algues; Ce serait facile de devenir riches En arrachant toutes les plumes des vagues.

Ses initiales sont sur l'éventail; Il ne s'agit pas de sable par terre. Ne voyez-vous pas d'où s'élance sa taille? C'est le bal de l'ambassade d'Angleterre.

MARINE

Bouteilles vous cassez sur la mer vos tessons. Le mur, méchante mer en tessons de bouteilles. À la pipe réclame un nuage s'essaye. Et, du reste, la mer est le ciel des poissons.

MORT D'UN CYGNE

_Aux yeux ouverts la dentelle en marche_

Rameurs vous empoignez la morte, Debout dans ses plis orageux. Des oiseaux migrateurs l'escorte Où jamais aucun ne dit: Je.

Tors-toi le cou, noble statue De sel, vite retourne-toi; Car la jeunesse qui nous tue Se sauve ensuite par le toit.

Jeunesse ne montre sa tête, Mais à ce couteau dans mon sein, Ce couteau d'un tir de la fête, On devine un jeune assassin.

Du ciel la perle est maladie. Oh! venez, plongeurs ou rameurs. À ma touchante mélodie, N'entendez-vous pas que je meurs?

Un nœud embaumé se dénoue, Lâche ses pourpres et son miel, Car un ange qui fait la roue Est frappé par le feu du ciel.

Nuage en croix êtes-vous Gilles, Écartant ses bras de satin, Ou Gilles de Retz, plus agile À rougir le ciel du matin?

Les hauts nuages sont Europe Qui vogue, ils sont aussi cheval. Souvent le naïf télescope Y découvre un combat naval.

Ouvre ton éventail de plumes Onde cruelle à qui je plus Déjà je fonds, je suis écume... Bientôt je ne chanterai plus.

IDOLE

Toutes ses vieilles cicatrices Terre font le charme de ta figure de guerrier

CHEVEUX D'ANGES

Aïe! Les anges s'accrochent les cheveux dans l'arbre de Noël. Leurs jupes flambent comme du papier de soie. Aussi ont-ils peur des bougies, des bûches. Quelquefois la fiancée de l'aviateur lui ôte un cheveu d'ange. Il existe même une figure de cotillon appelée: CHEVEUX D'ANGES. Les cavaliers s'asseyent; les dames crient à tour de rôle: Cheveux d'ange! Cheveux d'ange! Aussitôt les cavaliers se lèvent et s'envolent.

Les anges sont soldats, boxeurs nègres, matelots, championnes de tennis. Après leur mort on les enterre sous l'Arc de Triomphe.

TOUS LES QUINZE JOURS JE CHANGE DE SPECTACLE

COUTUMES DU NORD

Prisonnier de quelque banquise, Passe, debout, l'amiral mort.

Cygne dont la voix est exquise, Meurs en scène comme un ténor.

L'amiral, par la force acquise, Se promène en la mer du Nord Depuis cent ans, chamarré d'or.

Ici, Carolines, Marquises, Sont vitrines de costumier. L'amiral tient sa longue-vue; Ainsi, Napoléon premier Passait ses grognards en revue.

Mais ici grognards sont les ours, Buvant du lait, faisant l'amour.

Sa veuve est morte sans nouvelles Et l'amiral se meurt d'ennui, N'ayant aucune lettre d'elle À lire au soleil de minuit.

La nuit, quelquefois, les étoiles Ont faim. On allume du bois Sur la neige. Les chiens aboient. On fait aussi feux de bengale, Feux de la Saint-Jean, feux de joie, Pour sauver le traîneau à voiles.

Le matin, les gens étonnés Ont des binocles, des faux nez, Ignorant tout du Carnaval, Des règles du combat naval Qui dure toute la journée.

Des danseurs, chaussés de patins Et portant des manchons d'hermine Valsent sur la glace sans tain, Y écrivent le nom d'Hermine Qu'un joli paraphe termine.

Simple programme de matin.

Le soir, les loups du ciel s'allument, Le traîneau stoppe de nouveau Devant le passage-à-niveau.

Ce sont là, du Nord, les coutumes.

LE MIRLITON D'IRÈNE

ROSIER

Afin que leur fantaisie Ne soit pas que du carton, Rosier de la poésie, Grimpe autour des mirlitons.

FRUIT

Un lampion du dimanche, S'il est mûri par le vent, Peut mettre le feu aux branches; Il faut le cueillir avant.

CHAT

Le feu: jolis poissons rouges, Endormait le chat fermé. Si, par mégarde, je bouge, Le chat peut se transformer.

Il ne faut jamais que cesse Le rouet des vieilles tours; Car se changer en princesse Est le moindre de ses tours.

VÉSUVE

Naples, ses tarentelles Montrent son joli pied; Mais la belle en dentelles Fume comme un troupier.

TROUVILLE

L'océan, comme émeraude. A certes quelques défauts; Mais la baigneuse nigaude Aime mieux les bijoux faux.

PRISE SUR LE FAIT

Jeu de cartes ou éventail?

Elle triche.

ACCORDÉON

Accordéon, cheval de fiacre, Le dernier soupir arraché, Tu meurs, en riant de la nacre, Sur les genoux de ton cocher.

MINUIT

L'enfant dort. À Noël il fait semblant. (Jeune mère cela vous met à l'aise.) À côté veille, assis sur la chaise, Son ange gardien, ramoneur blanc.

LES CHEVEUX GRIS, QUAND JEUNESSE LES PORTE...

Les cheveux gris, quand jeunesse les porte, Font doux les yeux et le teint éclatant; Je trouve un plaisir de la même sorte À vous voir, beaux oliviers du printemps.

La mer de sa fraîche et lente salive Imprégna le sol du rivage grec, Pour que votre fruit ambigu, l'olive, Contienne Vénus et Cybèle avec.

Tout de votre adolescence chenue Me plaît, moi qui suis le soleil d'hiver, Et qui, comme vous, sur la rose nue, Penche un jeune front de cendres couvert.

DOS D'ANGE

Une fausse rue en rêve Et ce piston irréel Sont mensonges que soulève Un ange venu du ciel.

Que ce soit songe ou pas songe, En le voyant par dessus On découvre le mensonge, Car les anges sont bossus.

Du moins bossue est leur ombre Contre le mur de ma chambre.

LES CHIENS ABOIENT DE PRÈS...

Les chiens aboient de près et de loin le coq chante. C'est votre façon d'être, ô campagne méchante. Mais Avril change tout le lendemain matin, Fait aux arbres fruitiers mâtures de satin, Sur vigne et papillon frotte le même soufre, Augmente le soleil sans que la terre en souffre, Dans le vin de la rose enivre les bourdons, Et d'amour dénoué réunit les cordons.

Ainsi chante un poète aimé des dieux farouches, Et qui, comme Janus, possède plusieurs bouches.

LE PARISIEN

Ton ingénuité met un genou en terre, Brebis de toison d'or, lainage d'Angleterre!

Ile faite en ardoise, en pelouse et en fleurs, Depuis toujours la Manche efface votre craie.

Pour endormir un coq de toutes les couleurs, Il suffit de tracer lentement une raie À la craie. Aussitôt, sans forces, laisse choir Le coq son bec orné de rouges testicules.

Souvent coqs de combat craignent le ridicule, Mais un coq endormi reste sur son perchoir.

Londres! que de maisons faciles à confondre. Londres mieux que la craie ou le pavot endort; Elle a ses chapeliers et ses poètes morts. Je n'étais pas heureux à Londres.

Je ne me sentis à mon aise qu'au retour, En revoyant Paris fait comme un tour de cartes, Les boulevards, la Seine petite et la Tour Eiffel qui les jambes écarte.

LE POÈTE DE TRENTE ANS

Me voici maintenant au milieu de mon âge, Je me tiens à cheval sur ma belle maison; Des deux côtés je vois le même paysage, Mais il n'est pas vêtu de la même saison.

Ici la terre rouge est de vigne encornée Comme un jeune chevreuil. Le linge suspendu, De rires, de signaux, accueille la journée. Là se montre l'hiver et l'honneur qui m'est dû.

Je veux bien, tu me dis encore que tu m'aimes, Vénus. Si je n'avais pourtant parlé de toi, Si ma maison n'était faite avec mes poèmes, Je sentirais le vide et tomberais du toit.

NOCTURNE

Rose en hiver ailleurs partie Dites où vous avez été. L'Europe aux couleurs assorties Change la place des étés.

La rose, dont souvent je parle, Orne avec l'ancre et le pompon, Vénus faite comme une perle Et pliant toujours ses jupons.

Ce compromis de chair, d'écume, Forme les plus étranges nœuds Entre les poissons épineux Et, Vénus, vos ramiers de plume.

Dans le bocage de mes os, Dans l'arbre bleu de mes artères, Mêlez-vous, fleurs, poissons, oiseaux, Si mal réunis sur la terre.

LES YEUX DOUX

Tristesse, engrais de mes bonheurs. Il nous termine, Ce grillage, partout sorti des encriers. Napoléon, apiculteur aux gants d'hermine Le jour du sacre, avec un bonnet de lauriers Et des pantoufles de nacre.

Cygne mourant, si doux à entendre crier, Fais le sang noir en quoi sont écrites ces lignes.

DIEU VOIT DERRIÈRE SA NUIT...

Dieu voit derrière sa nuit de pommiers debout.

Dépêchons-nous, faisons le gros dos et fuyons; C'est la neige du Sphinx, la tourmente de sable; C'est le mica d'asphalte et la grêle d'amour.

Quelque chose de Dieu serait-il périssable Qu'il redoute la jungle où boivent les lions?

La nuit d'Avril est votre prie-Dieu, Sainte-Vierge! On en ferait le tour sans recevoir de boue.

Pour combien, pour combien, Vierge, de millions De diamants volés et de larmes de mères Dans ta corbeille ronde où tout tient à l'envers.

Ces lions, ce sont les lionnes de la mer, S'aplatissant, sautant, léchant les espadrilles.

Voyez-vous s'approcher un marin porte-cierge, Les femmes du village et quatre bataillons? Ils jouaient la trompette et dansaient le quadrille Et semaient leurs enfants mâles dans tes sillons.

Aussi repousse-t-il des navires, des voiles, Et toujours au zénith de nouvelles étoiles.

L'INCENDIE

Joyeux épouvantail! Quel drame. Les cerises (Celles du haut surtout) en perdent la raison. Quoi, la pure Aglaé d'un pompier s'est éprise Et cet amour est su de toute la maison.

Pour ses larmes, maison, pardonne lui sa faute; Car elles ont fait fuir le diable du quartier. Tout bas elle pleurait. Grâce à l'amour, sa haute Et puissante douleur délivre le fruitier.

DE CHANTER AMOUR QUI NOUS MORD...

De chanter amour qui nous mord Le cœur, je ne sens nulle envie, Il occupe toute ma vie. Non. J'aime mieux chanter la mort.

Comme eut grande soif de lui-même, Narcisse, penché sur une eau Où se voyait de bas en haut, Donnant, recevant le baptême,

Je pense à cet amour complet Que sera ma mort, à cet ange Qui, d'un coup d'avirons, mélange L'original et le reflet.

Afin que le tour réussisse Il ne faut pas trace de sang, Et Narcisse disparaissant Ôte le reflet de Narcisse.

Car si l'ange manque le tour, Hélas! ce qui souvent arrive, Narcisse n'est plus sur la rive, Son reflet reste et meurt d'amour.

Certain silence nous dénonce Plus que des cris. Niaise Echo Que cherchez-vous le long de l'eau Courante, nymphe au cœur de bronze?

Ce parfum de petite fleur Blanche, vous fait rougir de honte; Si vous croyez ce qu'on raconte Vous jouez deux fois de malheur.

Vous ne savez pas vous y prendre, Echo! Patientez un peu: L'eau fraîche n'éteint pas le feu Dont Narcisse est la salamandre.

Vous mentez selon le décor, Soit dit sans vous faire un reproche; Ne cassez pas contre une roche Votre voix. Elle vaut de l'or.

Répétez tout! c'est de votre âge. Narcisse, invisible à nos yeux, Désirait se connaître mieux: Il habite enfin son image.

À FORCE DE PLAISIRS...

À force de plaisirs notre bonheur s'abîme. Que faites-vous de mal, abeilles de ma vie? Votre ruche déserte étant maison de crime, Je n'ai plus, d'être heureux, ni l'espoir, ni l'envie.

Sous un tigre royal, la rose aux chairs crispées, Meurt de peur; il est vrai que ce tigre a des ailes. Mais l'ange gardien qui casse nos poupées, A des ailes aussi comme une demoiselle.

Les anges, quelquefois, tachés d'encre et de neige, Car ils font leur journal à la polycopie, Leurs ailes sur le dos, s'échappent du collège, Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.

La neige est vite marbre aux mains prédestinées; Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche, Et du sel à la chair enfin la voilà née Sur la plage où chacun se baigne le Dimanche.

Mais, sachant les détours de la chair aux statues, Vénus s'endort debout et se réveille au Louvre. Elle ne risque rien. Chaque fois qu'elle tue, C'est seulement mille ans après qu'on la découvre.

Endormez-vous au bruit de la machine à coudre Enfance, cœur cruel amoureux des supplices. Voici la guêpe morte et l'odeur de la poudre Et les soleils cloués pour vos feux d'artifice.

Christ, larrons, cloués haut en face du village. La veille, les soldats jouaient de la musique; On attendait le soir, on redoutait l'orage, Et leur mort écrivait: VIVE LA RÉPUBLIQUE.

D'un seul soupir d'amour vit et meurt la fusée. Elle ouvre ses yeux bleus: ainsi chante le cygne. Mais voyant de sa mort une foule amusée Les referme, rend l'âme et tombe dans les vignes.

Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille; De la rose du soir ne soyez pas le chancre. J'ai le vertige en haut des maisons de ma ville, Mon ombre se répand de moi comme de l'encre.

Voici le miel que font mes abeilles, c'est l'ombre Qui me vide. Je suis plus léger que le liège Plus léger que l'écume, et cependant je sombre, Entraîné par Vénus et par l'homme de neige.

TOMBEAUX

DE SAPHO