Vie de Rancé

Part 7

Chapter 73,926 wordsPublic domain

L’Apennin revit sur ses sommets ce voyageur qui n’écrivait ni ne faisait de journal. A Monte-Luco, parmi des bois d’yeuses, Rancé put apercevoir des ermitages blancs déjà habités de son temps, et où le comte Potoski s’est depuis caché. Rancé portait avec lui une chère remembrance, mais c’était la première fois qu’il voyageait: il n’avait pas été dix-sept ans, comme Camoëns, exilé au bout de la terre, ainsi que le raconte si bien M. Magnin; il ne pouvait pas dire sur un vaisseau, en présence des rochers de Bab-el-Mandeb: «Madame, je demande de vos nouvelles aux vents qui viennent de la contrée que vous habitez, aux oiseaux qui vous ont vue.» Le souffle de la religion et la voix des anges ne laissaient arriver jusqu’à Rancé que des souvenirs expiatoires. Le soldat de la nouvelle légion chrétienne rentra le 2 d’avril 1665 à ce camp vide des prétoriens, où l’on ne voit plus que des martres et la fumeterre des chèvres, qui tremble sur les murs. «Rome, dit Montaigne, seule ville commune et universelle! Pour être des princes de cet état, il ne faut qu’être de chrétienté. Il n’est lieu ici-bas que le ciel ait embrassé avec telle influence de faveur et telle constance: sa ruine même est glorieuse et enflée.»

Rancé monta au Vatican; il parcourut inutilement le grand escalier désert foulé par tant de pas effacés, d’où descendirent tant de fois les destinées du monde. Il adressa une supplique aux cardinaux. Un d’entre eux s’emporta: les réclamations de l’indigence le mettaient en colère. L’abbé de Rancé répondit: «Ce n’est point la passion, monseigneur, qui me fait parler; c’est la justice.»

«Ce grand homme, dit Pierre Le Nain, traitait les affaires à la façon des anges, avec la paix de son cœur et une parfaite soumission aux ordres du ciel.»

Lorsque Rancé parut à Rome en 1664, et qu’il y revint au mois d’avril 1665, Alexandre VII, Fabio Chigi, occupait la tiare. On recherchait les traces de l’ambition de dona Olympia sous Innocent X comme on visite les dégâts d’un siége levé. Il n’est resté des Pamphili que la villa de ce nom. «Quant à Alexandre VII, dit le cardinal de Retz, il se communiquait peu; mais ce peu qu’il se communiquait était mesuré et sage, _savio col silentio_.»

Dans d’autres courses à Rome, le cardinal de Retz trouva qu’il s’était trompé, et que Chigi n’était pas grand’chose. Après l’élection de Chigi, Barillon avait dit au coadjuteur: «Je suis résolu de compter les carrosses pour en rendre ce soir un compte exact à M. de Lionne: il ne faut pas lui épargner cette joie.» Tels étaient le langage, la politique et les mœurs que Rancé rencontra au tombeau des saints apôtres. Innocent X avait condamné les cinq propositions; Alexandre VII changea quelques mots au _Formulaire_. Ces changements furent agréés par Louis XIV; mais en même temps, pour réparation d’une insulte faite au duc de Créqui, il exigea qu’une pyramide fût élevée devant l’ancien corps de garde des Corses, pyramide qui ne fut abattue que sous Clément IX. Alexandre VII canonisa saint François de Sales, créa une nouvelle bibliothèque, et s’occupa lui-même de lettres. On a de lui un volume de poésie intitulé: _Philomati Musæ juveniles_, seul rapport qu’il eut avec l’éditeur des œuvres d’Anacréon, si ce n’est le cercueil qu’il fit mettre sous son lit le jour de son exaltation au pontificat.

Pendant le voyage de Rancé à Lyon, le cardinal de Retz était revenu à Rome. Il reçut bien son ami le converti, et le força d’accepter chez lui un logement. Rancé ne tira aucun fruit du passage du coadjuteur à Rome, si ce n’est quelques audiences inutiles qu’il lui fit obtenir du pape. Le rôle actif du chef de la Fronde était fini: il y a un terme à tout ce qui n’est pas de la grande nature humaine.

Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains; il ne savait pas se _boutonner_. La duchesse de Nemours confirme ce portrait de Tallemant des Réaux: «Le coadjuteur vint, dit-elle, en habit déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite, en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses jambes tortues; et il ajouta encore à tout le ridicule qu’il lui donna que s’il revenait une seconde fois déguisé, il l’en avertirait, afin qu’il se cachât pour le voir et que cela le ferait rire.»

Les portraits du cardinal de Retz n’offrent pas ces difformités: dans l’air du visage il a quelque chose de froid et d’arrogant de M. de Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l’évêque d’Autun.

Né à Montmirail au mois d’octobre 1614 d’une famille florentine qui conseilla la Saint-Barthélemy, le cardinal ne montra pas les vertus que tâcha de lui inspirer saint Vincent de Paul, son précepteur: l’homme du bien, en ces temps-là, touchait à l’homme du mal, et il restait dans celui-ci quelque impression de la main qui l’avait modelé. Retz écrivit la Conjuration de Fiesque, ce qui fit dire au cardinal de Richelieu: «Voilà un dangereux esprit.» La pourpre romaine avait cela d’avantageux qu’elle créait un homme indépendant au milieu des cours. Retz professait du respect pour quiconque avait été chef de parti, parce qu’il avait honoré ce nom dans les Vies de Plutarque: l’antiquité a long-temps gâté la France. Il disait qu’à son âge César avait six fois plus de dettes que lui: après cela il fallait conquérir le monde, et Retz conquit Broussel, une douzaine de bourgeois, et fut au moment d’être étranglé entre deux portes par le duc de Larochefoucauld.

Retz, à son début, aima sa cousine, mademoiselle de Retz: elle montrait, dit-il, tout ce que la _morbidezza_ a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant.

Suspect à Richelieu, ayant eu l’audace de muguetter ses femmes, le lovelace tortu et batailleur fut obligé de s’enfuir. Il alla à Venise, où il pensa se faire assassiner pour la signora Vendradina; il erra dans la Lombardie, se rendit à Rome, discuta à la Sapience, eut une querelle avec le prince de Schomberg, et revint en France. Ses mésintelligences avec le cardinal de Richelieu continuèrent à propos de madame de la Meilleraie. Il lui passa par la tête de hasarder un assassinat sur le cardinal; mais il sentit _ce qui pouvait être une peur_. Bassompière, prisonnier à la Bastille, l’engagea avec des intrigants. La bataille de la Marfée eut lieu; le comte de Soissons la gagna et fut tué. Cette mort contribua à fixer le cardinal de Retz dans la profession ecclésiastique. Une dispute commencée avec un ministre protestant lui acquit quelque renom. Il se lia avec mademoiselle de Vendôme par l’aventure où il rivalisa de courage avec M. de Turenne contre des capucins qui se baignaient à Neuilly: les conditions peu morales de cette liaison sont rapportées dans les _Mémoires_. Enfin, en vertu des protections de ces temps, il fut nommé coadjuteur de Paris, dont son oncle, M. de Gondy, occupait le siége.

Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur au château de Vincennes; de là transféré au château de Nantes, il s’en évada: quatre gentilshommes l’attendaient au bas de la tour, dont il se laissa dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et madame de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul, parce qu’il avait enterré son dernier paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz respirait l’air qu’avait respiré Vannozia. Embarqué pour l’Italie, à Maïorque le vice-roi le reçut: il entendit des filles pieuses à la grille d’un couvent: elles chantaient. Après trois jours il traversa le canal de la Corse, alors inconnu, aujourd’hui fameux. Il arriva à Porto-Longone; il se rendit à Porto-Ferraïo, qui plus tard reçut Bonaparte, homme d’un autre monde, changé d’empire, jamais détrôné. Enfin il prit terre à Piombino, et poursuivit sa route vers Rome.

Un conclave s’ouvrit en 1655 par la mort d’Innocent X. Le cardinal de Retz s’attacha à l’escadron volant: Chigi fut élu sous le nom d’Alexandre VII. Retz fit courir le bruit qu’il avait contribué à l’élection: Joly, son secrétaire, assure qu’il n’en fut rien.

Retz se retira à Besançon, séjourna à Constance, puis à Ulm, et il alla voir en Angleterre Charles II, dont il avait secouru la mère pendant la Fronde.

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Rentré en France, Retz entreprit deux ouvrages: l’un, sa généalogie (insipidité du temps: on compte ses aïeux lorsqu’on ne compte plus); l’autre, une histoire latine des troubles de la Fronde, de même que Sylla écrivit en grec ses proscriptions. Le cardinal vint saluer le roi à Fontainebleau. Reçu avec froideur, les jeunes gens se demandaient comment cet avorton avait jamais pu être quelque chose: ils n’avaient pas vu Couthon. Alors commença ou plutôt se renoua la liaison du cardinal et de madame de Sévigné.

Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, ne pouvait se garantir de la raillerie, même envers les gens qu’elle croyait aimer: elle appelait le cardinal de Retz le _héros du bréviaire_. Le cardinal était à Saint-Denis en 1649. Madame de Sévigné annonce, nombre d’années après, au vieil acrobate mitré, que Molière lui lira, à lui, _Trissotin_, et que Despréaux lui fera connaître son _Lutrin_. Elle parle du _bon cardinal_; elle nous apprend qu’il se fait peindre par un religieux de Saint-Victor, qu’il donnera son image à madame de Grignan, laquelle ne s’en souciait pas du tout. Madame de Sévigné se promène comme une bonne avec le malade; elle insiste pour que sa fille accepte une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. On peut lire là-dessus une excellente leçon de M. Ampère. Mais à mesure que l’on approche de la fin du cardinal, l’admiration de madame de Sévigné baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d’esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions testamentaires qu’elle supposait au coadjuteur.

Joly, la duchesse de Nemours, La Rochefoucauld, madame de Sévigné, le président Hénault et cent autres, ont écrit du cardinal Retz: c’est l’idole des mauvais sujets. Il représentait son temps, dont il était à la fois l’objet et le réflecteur. De l’esprit comme homme, du talent comme écrivain (et c’était là sa vraie supériorité) l’ont fait prendre pour un personnage de génie. Encore faut-il remarquer qu’en qualité d’écrivain il était court comme dans tout le reste: au bout des trois quarts du premier volume de ses _Mémoires_, il expire en entrant dans la raison. Quant à ses actions politiques, il avait derrière lui la puissance du parlement, une partie de la cour et la faction populaire, et il ne vainquit rien. Devant lui il n’avait qu’un prêtre étranger, méprisé, haï, et il ne le renversa pas: le moindre de nos révolutionnaires eût brisé dans une heure ce qui arrêta Retz toute sa vie. Le prétendu homme d’État ne fut qu’un homme de trouble. Celui qui joua le grand rôle était Mazarin; il brava les orages enveloppé dans la pourpre romaine: obligé de se retirer en face de la haine publique, il revint par la passion fidèle d’une femme, et nous amenant Louis XIV par la main.

Le coadjuteur finit ses jours en silence, vieux réveille-matin détraqué. Réduit à lui-même et privé des événements, il se montra inoffensif: non qu’il subît une de ces métamorphoses avant-coureurs du dernier départ, mais parce qu’il avait la faculté de changer de forme comme certains scarabées vénéneux. Privé du sens moral, cette privation était sa force. Sous le rapport de l’argent il fut noble; il paya les dettes de sa royauté de la rue, par la seule raison qu’il s’appelait _M. de Retz_. Peu lui importait du reste sa personne: ne s’est-il pas exposé lui-même au coin de la borne? On le pressait de dicter ses aventures, et le romancier transformé en politique les adresse à une femme sans nom, chimère de ses corruptions idéalisées: «Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, néanmoins, comme vous me l’avez demandée, je vous obéis.»

N’ayant plus où se prendre, il s’était fait le familier de Dieu, comme en sa jeunesse il avait serré la main des quarteniers de Paris. Il passait ses jours aux églises; on prêtait l’oreille pour ouïr son cri du fond de l’abîme, pour pleurer aux Psaumes de la pénitence ou aux versets du _Miserere_, et l’on écoutait en vain. Les sépulcres, les images du Christ ne l’enseignaient pas: uniquement épris de sa personne, il ne se rappelait que le rôle qu’il avait joué, sans s’embarrasser de sa vie morale. Il inspectait les lambeaux de ce qu’il fut pour se reconnaître; il éventait ses iniquités, afin de se former une idée semblable de lui-même; puis il venait écrire les scandales de ses souvenirs. En l’exhumant de ses _Mémoires_ on a trouvé un mort enterré vivant qui s’était dévoré dans son cercueil.

Joueur jusqu’à la fin, ne lui vint-il pas dans l’esprit de se retirer à la Trappe, et d’écrire ses Mémoires sur la table où Rancé écrivait ses Maximes! Rancé fut obligé d’aller à Commercy pour détourner le cardinal de son pieux dessein. Bossuet s’était malheureusement écrié: «Le coadjuteur menace Mazarin de ses tristes et intrépides regards.» Les grands génies doivent peser leurs paroles; elles restent, et c’est une beauté irréparable.

Homme de beaucoup d’esprit, mais prélat sans jugement et évêque sacrilége, Retz contraria l’avenir de Dieu: il ne se douta jamais qu’il y eût plus de gloire dans un chapelet récité avec foi que dans tous les hauts et les bas de la destinée. Esprit aux maximes propres à des brouilleries plutôt qu’à des révolutions, il essaya la Fronde à Saint-Jean-de-Latran, se croyant toujours dans la _Cour des Miracles_. Indifférent et mélancolieux, cet Italien francisé se trouva sur le pavé lorsque Louis XIV eut jeté les baladins à la porte, même en respectant beaucoup trop en eux leur vie passée et l’habit qu’ils avaient sali. Place entre la Fronde, qui permettait tout, et le maître de Versailles, qui ne souffrait rien, le coadjuteur s’écriait: «Est-il quelqu’un pire que moi?» avec le même orgueil que Rousseau s’écrie: «Est-il quelqu’un meilleur que moi?» Retz continua ses passepieds jusqu’à sa mort: mais il faut être Richelieu pour ne pas s’amoindrir en dansant une sarabande, castagnettes aux doigts, et en pantalon de velours vert.

Ce n’est donc pas à l’hôtel du cardinal de Retz que Rancé aurait pu apprendre à se plaire dans la capitale du monde chrétien. La société de Rome ne pouvait lui offrir aucune ressource.

Néanmoins à l’époque de Rancé, Rome n’était pas dépourvue de Français dignes de lui: en 1664 Poussin avait acheté, de la dot de sa femme, une maison sur le mont Pincio, auprès d’un casino de Claude Lorrain, en face de l’ancienne retraite de Raphaël, au bas des jardins de la villa Borghèse; noms qui suffisent pour jeter l’immortalité sur cette scène. Le Poussin mourut au mois de novembre 1665 et fut enterré dans _Saint-Laurent in Lucinia_. Si Rancé eût attendu seulement cinq ou six mois, il aurait pu assister à des funérailles avec l’abbé Nicaise, auteur d’un voyage à la Trappe, là où je n’ai eu que l’honneur de placer un buste. Le réformateur aimait les tableaux, témoin ceux qu’il avait lui-même esquissés: en voyant le cercueil du Poussin, il aurait été touché, tandis que se serait augmenté son mépris pour la gloire humaine. «J’ai rencontré Poussin, dit Bonaventure d’Argonne, dans les débris de Rome, ou dessinant sur les bords du Tibre.» L’abbé Antoine Arnauld, de la génération de Port-Royal, affilié depuis à la Trappe, avait aussi fréquenté l’auteur du tableau du Déluge. Ce tableau rappelle quelque chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard: admirable tremblement du temps! souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d’œuvre: c’est leur âme qui s’envole.

Enfin la _Léonora_ de Milton pouvait, à la rigueur, exister: Mazarin l’avait fait venir à ses concerts; peut-être était-elle là, ne rendant plus aucun bruit; lyre sans cordes. Rancé ne fut pas touché de la grandeur des campagnes romaines, ces sortes d’idées n’étaient pas encore nées: toutefois saint François avait chanté la beauté de la création éclose de la bonté de Dieu. Il y avait bien des images dignes de la mélancolie dans cette terre de tous les regrets; Rancé eût pu marcher avec les derniers pas du jour sur le sommet du Soracte; du haut du mont Marius, il eût aperçu les plages de Civita-Vecchia; à Ostie il eût rejoint le sable facile à se creuser. Lord Byron avait marqué sa fosse aux grèves de l’Adriatique. Mais rien ne plaisait à Rancé, dont le cœur était plus triste que la pensée.

Et cependant, s’il ne s’était trop enseveli dans la préoccupation de ses fautes, il eût rencontré dans Rome même de quoi contenter sa ferveur. Partout se présentaient à lui des oratoires dans des parcours abandonnés semés de fleurs, dans ces asiles dont le Père Lacordaire a fait cette peinture:

«Au son d’une cloche toutes les portes du cloître s’ouvraient avec une sorte de douceur et de respect. Des vieillards blanchis et sereins, des hommes d’une maturité précoce, des adolescents en qui la pénitence et la jeunesse laissaient une nuance de beauté inconnue du monde, tous les temps de la vie apparaissaient ensemble sous un même vêtement. La cellule des cénobites était pauvre, assez grande pour contenir une couche de paille ou de crin, une table et deux chaises; un crucifix et quelques images pieuses en étaient tout l’ornement. De ce tombeau qu’il habitait pendant ses années mortelles, le religieux passait au tombeau qui précède l’immortalité. Là même il n’était point séparé de ses frères vivants et morts. On le couchait, enveloppé de ses habits, sous le pavé du chœur; sa poussière se mêlait à la poussière de ses aïeux, pendant que les louanges du Seigneur chantées par ses contemporains et ses descendants du cloître remuaient encore ce qui restait de sensible dans ses reliques. O maisons aimables et saintes! on a bâti sur la terre d’augustes palais, on a élevé de sublimes sépultures; on a fait à Dieu des demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne sont jamais allés plus loin que dans la création du monastère.»

Déjoué dans ses négociations comme dans ses sentiments, Rancé s’enferma dans sa vie. Il soigna un serviteur qui pensa mourir: inflexible pour lui, il pliait sa vie pour les autres. Il ne buvait que de l’eau, ne mangeait que du pain; sa dépense par jour ne passait pas six oboles, prix d’une couple de colombes; mais il s’abstenait de ces doux oiseaux qui coûtent si peu cher. Ne pouvant faire auprès des hommes les affaires de Dieu, il tâchait de faire auprès de Dieu les affaires des hommes.

«Il ne voulait voir, dit Maupeou, ni les anciens monastères, ni les anciens monuments de la magnificence romaine, cirques, théâtres, arcs de triomphe, trophées, portiques, colonnes, pyramides, statues et palais, imitant en cela le célèbre Ammonius, qui accompagnant Athanase à Rome n’y voulut voir que le fameux temple dédié aux apôtres saint Pierre et saint Paul.» Rancé fréquentait les églises, passant les heures à prier dans ces habitacles oubliés sur tant de collines célèbres.

La pénitence sortie de Rome errait à l’entour; pauvre _Piferario_ des Abruzzes, elle faisait entendre le son de sa musette devant une madone. Rancé s’avançait quelquefois seul devant le labyrinthe des cercueils, soubassement de la cité vivante. Il n’y a peut-être rien de plus considérable dans l’histoire des chrétiens que Rancé inconnu priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs des Césars à la porte des catacombes; l’eau se jetait avec bruit par-dessus les murailles de la ville éternelle, tandis que la mort entrait silencieusement au-dessous par la tombe.

Rancé avait désiré accomplir les fêtes de Noël dans un couvent de son ordre; il y renonça lorsqu’il eut appris d’un vieux moine qu’on ne faisait point à table de lecture pieuse et qu’on jouait aux cartes après souper. Confiné dans sa maison, il écrivait: «Je passe ici ma vie dans une langueur et dans une misère que je ne puis vous exprimer. Rome m’est aussi peu supportable que la cour me l’était autrefois. Je ne vous dirai rien des curiosités de Rome: je ne les vois point et je ne me sens touché d’aucun désir de les voir. Mon unique consolation est celle que je trouve au tombeau des princes des apôtres et des saints martyrs, où je me retire le plus souvent qu’il est possible.»

Enfin, ayant tout épuisé, Rancé songea à son retour: il emportait quelques reliques que lui avait données l’évêque de Porphyre, sacriste d’Alexandre VII. Saint Bernard retourna, jeune encore, à son couvent avec une dent de saint Césaire: ne vieillissons point en quelque lieu que ce soit, de peur de voir mourir autour de nous, jusqu’à notre renommée. Avant de quitter Rome, Rancé obtint du pape la licence de se retirer à la Grande Chartreuse: ce permis existe; il est resté comme le bref d’un songe. Rancé n’exécuta pas tout le bien qu’il avait rêvé: en compensation des bonnes intentions perdues on aperçoit dans les _Olim_ des intentions de fautes qui n’ont jamais été commises. L’esprit du réformateur errait partout où il n’y avait point d’hommes; il ne s’arrêtait qu’à l’orée d’un champ, au feu de chaume du pâtre. Descendu de l’Italie, Rancé visita dans la _Vallée d’Absinthe_ la poussière du grand abbé de Clairvaux, si toutefois elle renferme cette poussière: il y voulut demeurer; on le refusa. L’abbé de Prières avait mis Rancé sous la conduite de l’abbé du Val-Richer, qu’on appelait dans le siècle Dominique-Georges: les héros d’Homère avaient des noms vulgaires pour les peuples.

On ne vit donc point Rancé suspendu dans les abîmes de saint Bruno, ou attaché à la tombe de saint Bernard: c’eût été plus éclatant pour le poète, moins grand pour le saint. Dieu, qui avait ses conseils, rappela Rancé à la Trappe, afin d’y établir la Sparte chrétienne.

Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Il partit au mois d’avril, accompagné du jugement du pontife qui condamnait l’étroite observance. De nos jours, l’auteur de l’_Indifférence en matière de religion_, repoussé dans ses réformes, a continué de croire qu’elles s’accompliraient: une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d’où; l’Esprit de sainteté, d’amour, de vérité remplira de nouveau la terre régénérée.

Voilà ce que pense l’immortel compatriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s’accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l’abbé de La Mennais s’est incliné sur l’homme: réussira-t-il? L’homme est fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l’avait pris pour appui.

LIVRE TROISIÈME

Ici commence la nouvelle vie de Rancé: nous entrons dans la région du profond silence. Rancé rompt avec sa jeunesse, il la chasse et ne la revoit plus. Nous l’avons rencontré dans ses égarements, nous allons le retrouver dans ses austérités. La pénitence était son arrière-garde; il se mettait à sa tête, se retournait, et donnait avec elle sur le monde. Il paraissait dans son extérieur, disent les historiens, une majesté qui ne prévoit venir que du Dieu de majesté. Ceux à qui leur conscience reprocha quelque chose ne l’osaient venir rechercher, persuadés qu’il connaissait divinement ce qu’ils avaient de plus caché. «Qui me donnera, s’écriait-il, les ailes de la colombe pour fuir la société des hommes!» Dans mes temps de poésie, j’ai mis moi-même ces paroles de l’Écriture dans un chant de femme[13]. L’hymne de Rancé se termine par ces mots: «Les créatures me suivent partout; elles m’importunent, par mes yeux elles entrent dans mon esprit et portent avec elles l’inquiétude. Fermons les yeux, ô mon âme! tenons-nous si éloignés de toutes ces choses que nous ne puissions les voir et en être vus.»

[13] Cymodocée.