Vie de Rancé

Part 6

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Qu’un vaste empire tombe, Qu’est-ce au loin pour ma tombe, Qu’un vain bruit qui se perd? Et les rois qui s’assemblent, Et leurs sceptres qui tremblent, Que les joncs du désert?

Quand l’abbé de Rancé introduisait la réforme dans son abbaye, les moines eux-mêmes n’étaient plus que des ruines de religieux. Réduits au nombre de sept, ce reste de cénobites était dénaturé par l’abondance ou par le malheur. Les moines, depuis long-temps, avaient mérité des reproches: dès le onzième siècle, Adalbéron déclare «qu’un moine est transformé en soldat.» En Normandie, un supérieur ayant prétendu admonester ses moines fut flagellé par eux après sa mort. Abailard, qui tenta en Bretagne d’user de sévérité, se vit exposé au poison: «J’habite un pays barbare, disait-il, dont la langue m’est inconnue; mes promenades sont les bords d’une mer agitée, et mes moines ne sont connus que par leur débauche.» Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours.

Rancé courut de semblables dangers: aussitôt qu’il eut parlé de réforme, on parla de le poignarder, de l’empoisonner, ou de le jeter dans les étangs. Un gentilhomme du voisinage, M. de Saint-Louis, accourut à son secours: M. de Saint-Louis avait passé sa vie à la guerre; le roi l’estimait, M. de Turenne l’aimait. Selon Saint-Simon, «c’était un vrai guerrier, sans lettres aucunes, avec peu d’esprit, mais un sens le plus droit et le plus juste que j’aie vu à personne, un excellent cœur et une droiture, une franchise et une fidélité admirables[10].» Rancé refusa la généreuse assistance, disant que les apôtres avaient établi l’Évangile malgré les puissances de la terre, et qu’après tout le plus grand bonheur était de mourir pour la justice.

[10] Saint-Simon, tom. V, p. 131.

L’abbé menaça ses religieux d’informer le roi de leur dérèglement: ce nom du roi avait pénétré au fond des plus obscures retraites.

Jusque alors nous n’avions senti que le despotisme irrégulier des rois qui marchaient à regret avec des libertés publiques, ouvrages des états-généraux, et exécutées par les parlements; mais la France n’avait point encore obéi à ce grand despotisme qui imposait l’ordre sans permettre d’en discuter les principes. Sous Louis XIV, la liberté ne fut plus que le despotisme des lois, au-dessus desquelles s’élevait, comme régulateur, l’inviolable arbitraire. Cette liberté esclave avait quelques avantages: ce qu’on perdait en franchises dans l’intérieur, on le gagnait au dehors en domination: le Français était enchaîné, la France libre.

Les moines donnèrent à regret leur consentement à la réforme. Un contrat fut passé; 400 livres de pension furent accordées à chacun des sept demeurants, avec permission de rester dans l’enceinte de l’abbaye ou de se retirer ailleurs; le contrat mutuel fut homologué au parlement de Paris, le 6 février 1663.

Rancé était toujours perplexe sur lui-même. Deux frères de l’Étroite Observance, appelés de Perseigne, arrivèrent et prirent possession de la Trappe.

Un accident survenu le 1er novembre 1662 contribua à fixer la résolution de Rancé. Sa chambre, dans le monastère qu’il avait achevé de réparer, s’écroula et pensa l’écraser: «Voilà, s’écria-t-il, ce que c’est que la vie!» Il se retira aussitôt dans un coin de l’église. Il entendit chanter le psaume: _Qui confidunt in Domino_. Frappé d’une lumière soudaine, il se dit: «Pourquoi craindrais-je de m’engager dans la profession monastique?» Les difficultés de son esprit s’évanouirent.

Il partit pour Paris, afin de demander au roi la permission de tenir en règle l’abbaye de la Trappe. Quelques hommes saints essayèrent de le détourner de sa résolution; mais il dit à l’abbé de Prières, vicaire général de l’Étroite Observance: «Je ne vois point d’autre porte à laquelle je puisse frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître; je n’ai d’autre ressource, après tant de désordre, que de me revêtir d’un sac et d’un cilice en repassant mes jours dans l’amertume de mon cœur.»

L’abbé lui répondit: «Je ne sais, monsieur, si vous comprenez bien ce que vous demandez: _nescis quid petis_. Vous êtes prêtre, docteur de Sorbonne, d’ailleurs homme de condition; nourri dans la délicatesse et dans le luxe; vous êtes accoutumé à avoir grand train et à faire bonne chère; vous êtes en passe d’être évêque au premier jour; votre tempérament est extrêmement faible, et vous demandez d’être moine, qui est l’état le plus abject de l’Église, le plus pénitent, le plus caché et même le plus méprisé. Il vous faudra dorénavant vivre dans les larmes, dans les travaux, dans la retraite, et n’étudier que Jésus crucifié. Pensez-y sérieusement.» Alors l’abbé de Rancé répondit: «Il est vrai, je suis prêtre, mais j’ai vécu jusqu’ici d’une manière indigne de mon caractère; je suis docteur, mais je ne sais pas l’alphabet du christianisme; je fais quelque figure dans le monde, mais j’ai été semblable à ces bornes qui montrent les chemins aux voyageurs et qui ne se remuent jamais.»

L’abbé de Prières fut vaincu.

Dans quelques lettres qu’a bien voulu me communiquer M. Cousin, Rancé fait l’histoire des combats qu’il eut à soutenir à cette époque. Les quatre premières s’étendent de l’an 1661 à l’an 1664; elles sont écrites à l’évêque d’Aleth.

«Je ne puis comprendre, dit-il, que j’aie la hardiesse d’entreprendre une profession qui ne veut que des âmes détachées, et que, mes passions étant aussi vivantes en moi qu’elles sont, j’ose entrer dans un état d’une véritable mort. Je vous conjure, monseigneur, de demander à Dieu ma conversion dans une conjoncture qui doit être la décision de mon éternité, et qu’après avoir violé tant de fois les vœux de mon baptême, il me donne la grâce de garder ceux que je lui vais faire, qui en sont comme un renouvellement, avec tant de fidélité que je répare en quelques manières les égarements de ma vie passée.»

Rancé écrivait à ses amis, le 13 avril 1663: «Je suis persuadé que vous serez surpris quand vous saurez la résolution que j’ai formée de donner le reste de ma vie à la pénitence. Si je n’étais retenu par le poids de mes péchés, plusieurs siècles de la vie que je veux embrasser ne pourraient satisfaire pour un moment de celle que j’ai passée dans le monde.»

L’abbé de Prières s’employa principalement auprès de la reine mère afin d’obtenir du roi pour que Rancé pût tenir son abbaye en règle. Louis XIV agréa la requête, mais à la condition qu’à la mort de cet abbé régulier, la Trappe retournerait en commende. Le roi tenait aux traités de sa race. Le brevet fut expédié le 10 mai 1663, et envoyé à Rome pour être confirmé par Sa Sainteté. L’évêque de Comminges ayant su que Rancé était à l’institution à Perseigne pour commencer son noviciat, l’alla trouver, et lui dit qu’il craignait que, dans son ardeur, il n’allât si loin que personne ne le pourrait suivre. L’abbé répliqua qu’il se modérerait, et il trompa l’évêque: conversation entre deux soldats; l’un a appris à mesurer le péril, l’autre ne l’a jamais calculé.

En 1662 Rancé était allé visiter la Trappe et jeter un coup d’œil sur la solitude éternelle qu’il devait habiter. Il avait vu les étangs qui se retirent et s’élèvent en montant dans l’ancienne forêt du Perche et dont plusieurs sont aujourd’hui supprimés. Il avait vu partout ces grandes feuilles solitaires qui flottaient sur les eaux comme un plancher, et à travers lesquelles les oiseaux aquatiques faisaient entendre quelques cris. Il hésita entre cette profonde retraite et son prieuré de Boulogne-Chambor, qui lui plaisait, parce qu’il était dans des bois; mais enfin il se décida pour la Trappe, à cause de certaine affinité secrète entre les solitudes de la religion et les solitudes du passé. Il appela auprès de lui l’abbé Barbery.

Rancé dans ces jours-là écrivait à M. l’évêque d’Aleth: «Comme les choses que je quitte et ma séparation des embarras extérieurs sont les moindres attachements de ma vie, que je ne puis me défaire de moi-même, puisque je me trouve partout aussi misérable que je l’ai toujours été, je vous supplie de demander à Dieu ma conversion.»

L’évêque d’Aleth, Nicolas Pavillon, n’était pas un guide sûr. Dans la confusion des doctrines du temps, l’ami sur le bras duquel vous vous souteniez prenait au premier détour une autre route, et vous laissait là.

Rancé, sentant qu’il était environné de chancelants compagnons, se décida: il sortit des rangs, rompit la ligne; déserteur d’une armée qui ne le suivait pas, il alla droit de Paris à Perseigne apprendre la nouvelle profession qu’il s’était promis d’embrasser. L’abbé de Perseigne le reçut avec joie, mais avec tremblement. Au bout de cinq mois de noviciat, il se déclara chez Rancé une maladie dont il parle dans ses lettres, maladie d’autant plus dangereuse qu’elle avait été long-temps dissimulée. Les médecins le condamnèrent s’il ne quittait la vie monastique; l’abbé s’obstina, se fit transporter à la Trappe, et guérit. Retourné à Perseigne, il écrivit à l’évêque d’Aleth: «Le temps de mes épreuves est près de finir: mon cœur n’en est pas moins rempli de misères. Je ne puis comprendre que j’aie la hardiesse de prendre une profession qui ne veut que des âmes détachées, et que mes passions étant aussi vivantes en moi qu’elles le sont, j’ose entrer dans un état d’une véritable mort.»

Il fit un adieu général au monde. D’une course nouvelle, il s’élança après le Fils de Dieu, et ne s’arrêta qu’à la croix.

On l’employa utilement pour son ordre pendant son noviciat. La réforme avait été établie au monastère de Champagne. Les moines résistaient; la noblesse appuyait les moines: l’esprit frondeur n’était pas encore éteint: restait à rendre l’arrière-faix de la discorde. Ce moment de péril interrompit le noviciat de Rancé: on le fit courir au secours de l’Étroite Observance. Vingt-cinq gentilshommes, conduits par le marquis de Vassé, sous prétexte d’une partie de chasse, se présentèrent à une abbaye dans le dessein d’en expulser le parti des réformes. Rancé arrivait; il leur demanda ce qu’ils voulaient: il fut reconnu par Vassé, auquel il avait rendu jadis un important service. Vassé courut à lui, l’embrassa, et consentit à laisser en paix les religieux.

Revenu à Perseigne, le prieur parla d’envoyer en Touraine l’abbé, dont le noviciat n’était pas encore achevé. Le postulant s’y refusa, disant que cette tournée l’exposerait à des _périls_. L’historien se sert deux fois de ce mot sans le comprendre: l’explication est que Véretz, tout vendu qu’il était, barrait le chemin; les périls qui menaçaient Rancé étaient des souvenirs. Étonné de la résistance, le prieur manda à l’abbé de Prières que le nouveau moine lui paraissait un homme attaché à son sens. L’abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le charma, car l’abbé Le Bouthillier avait des bienséances difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la vie passée de l’homme du monde, plongeait dans les rudesses de la Foi.

Avant de prononcer ses vœux à Perseigne, Rancé retourna à la Trappe: il y lut son testament; il donne ce qui lui reste à son monastère. Il s’accuse d’avoir été, par son insouciance, la cause d’un grand nombre de malversations; il déclare parler sans exagération et sans excès; il proteste que sa confession est aussi sincère que s’il était devant le tribunal de Jésus-Christ; il abandonne à ses frères tous ses meubles; il leur remet particulièrement ses livres. «Si, par des événements qu’on ne peut prévoir, dit-il, la réforme cessait d’être à la Trappe, je donne ma bibliothèque à l’Hôtel-Dieu de Paris pour être vendue au profit des pauvres et des malades.»

Rancé a l’air d’avoir un pressentiment des malheurs qui fondirent un siècle et demi plus tard sur son abbaye. Il laissa sa bibliothèque à ses religieux, lui qui ne voulait pas qu’un moine s’occupât d’études.

Ici on aperçoit madame de Montbazon pour la dernière fois. Astre du soir, charmant et funeste, qui va pour toujours descendre sous l’horizon. Aux dires de dom Gervaise, Rancé avait nombre de lettres de cette femme et deux portraits d’elle: l’un la représentait telle qu’elle était à son mariage, l’autre telle qu’elle était au moment où elle devint veuve. Ces secrets d’amour étaient à la garde de la religion. La mère Louise avait pour surveiller ses dépôts, la faiblesse et la force nécessaires, l’indulgence d’une femme qui a failli et le courage d’une femme qui se repent. Le matin même de ses vœux, Rancé écrivit à Tours pour donner l’ordre de jeter les lettres au feu et pour faire renvoyer les portraits à M. de Soubise, fils de madame de Montbazon[11]. Rompre avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec les souvenirs! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalités dans l’homme.

[11] Dom Gervaise, etc.

Une autre lettre écrite à la mère Louise, le 14 juin 1664, porte: «J’attends avec une humble patience l’heureux moment qui doit m’immoler pour toujours à la justice de Dieu. Tous mes moments sont employés à me préparer à cette grande action. Je n’appréhende rien davantage, sinon que l’odeur de mon sacrifice ne soit pas agréable à Dieu; car il ne suffit pas de se donner, et vous savez que le feu du ciel ne descendait point sur le sacrifice de ce malheureux qui offrait à Dieu des victimes qui ne lui étaient point agréables.»

On n’a jamais fait attention à cette plainte, qui sort du cœur de Rancé comme de ces boîtes harmonieuses faites dans les montagnes, qui répètent le même son; cette plainte n’indique point son objet elle se confond avec les accusations dont le souffrant charge la vie. Résolu de s’ensevelir à la Trappe, Rancé fit d’abord un voyage à son prieuré de Boulogne, puis il partit pour la Trappe, résolu de s’ensevelir au milieu de ces jardins solitaires, comme jadis les souverains à Babylone.

Les expéditions de la cour de Rome pour tenir en règle l’abbaye de la Trappe arrivèrent. Rancé aurait voulu se régénérer avec dom Bernier, ancien religieux de la Trappe mal vivant jusqu’alors, et enfin touché de la grâce; mais dom Bernier ne fut prêt que quatre mois plus tard. Le 26 juin 1664, Rancé fit profession entre les mains de dom Michel de Guiton, commissaire de l’abbé de Prières, avec deux autres novices, dont l’un, appelé Antoine, avait été domestique de Rancé. De serviteur qu’il était, il devint l’égal de son maître dans les aplanissements du ciel. Quatre jours après, Pierre Félibien prit, au nom de l’abbé de Rancé, possession de l’abbaye de la Trappe en qualité d’abbé régulier. Rancé reçut la bénédiction abbatiale des mains de l’évêque irlandais d’Arda, assisté de l’abbé de Saint-Martin de Séez. L’abbé de la Trappe se rendit dès le lendemain à son monastère. Et pourtant il écrivait à un de ses amis: «Ma disposition n’est qu’une pure résignation à la Providence. Priez pour moi.»

Ce premier séjour de Rancé à la Trappe ne fut pas long. Il faisait réparer de tous les côtés l’abbaye; mais tandis qu’il donnait des règlements nouveaux, il fut appelé à Paris à l’assemblée générale des communautés régularisées. Ce jeune homme, naguère si dépendant de l’opinion du monde, se rendit au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation dont il ne put débarrasser sa vie. L’assemblée le nomma pour aller en cour de Rome plaider la cause de la réforme. Avant son départ, il s’aboucha avec le cardinal de Retz, qui s’était avancé jusqu’à Commercy. Ensuite Rancé retourna quelques jours à la Trappe. Il s’occupait comme un humble frère. Il disait: «Sommes-nous moins pécheurs que les premiers religieux de Cîteaux? Avons-nous moins besoin de pénitence?» On lui représentait que, plus faibles, on ne pouvait plus pratiquer les mêmes austérités: «Dites, répondait-il, que nous avons moins de zèle.» D’un consentement unanime, les religieux se privèrent de l’usage du vin et de celui du poisson; ils s’interdirent la viande et les œufs. Il s’introduisit une manière honnête de parler et d’agir les uns avec les autres; ils respectaient en eux l’homme racheté, s’ils méprisaient l’homme tombé.

Dans la distribution du travail, une portion d’un terrain inculte était échue à Rancé: au premier coup de bêche, il rencontra quelque chose de dur: c’était d’anciennes pièces d’or d’Angleterre. Il y en avait soixante, chacune valant sept francs: ce présent de la Providence aide Rancé à faire son voyage. Ayant convoqué ses moines il leur fit ses adieux: «J’ai à peine le temps, leur dit-il, de vous remettre devant les yeux cette parole de saint Bernard: _Mon fils, si vous saviez quelles sont les obligations d’un moine, vous ne mangeriez pas une bouchée de pain sans l’arroser de vos larmes._» Puis il ajouta: «Je prie Dieu d’avoir pitié de vous comme de moi. S’il nous sépare dans le temps, qu’il nous réunisse dans l’éternité.»

Les religieux se prosternèrent pour demander à Dieu la conservation de leur abbé.

Le nouveau Tobie partit pour Ninive: il n’allait pas épouser la fille de Raguel; la fille de Raguel n’était plus. Le voyageur qui accompagnait Rancé n’était pas Raphaël, mais l’Esprit de la pénitence; cet Esprit ne se mettait pas en route pour réclamer de l’argent, mais la misère. Lorsqu’on erre à travers les saintes et impérissables Écritures où manquent la mesure et le temps, on n’est frappé que du bruit de la chute de quelque chose qui tombe de l’éternité.

Le grand expiateur avait retrouvé à Châlons-sur-Saône l’abbé du Val-Richer, son compagnon désigné de voyage. A Lyon, il baisa la boîte qui renfermait le cœur de saint François de Sales. Il traversa les Alpes, et arriva à Turin: il n’y vit point le saint suaire. A Milan le tombeau de saint Charles Borromée l’appela: heureux les morts quand ils sont saints! ils retrouvent leur matin dans le ciel. Sainte Catherine à Bologne attira la vénération de Rancé: c’étaient là les antiquités qu’il cherchait: il faisait consister sa repentance à ne rien voir; ses yeux étaient fermés à ces ruines dont l’abbé de La Mennais nous fait une peinture admirable:

«De superbes palais, dit-il, se dégradent d’année en année, montrant encore, à travers leurs élégantes fenêtres ouvertes à la pluie et à tous les vents, les vestiges d’un faste que rien ne rappelle dans nos chétives constructions modernes, d’un luxe grandiose et délicat dont les arts divers avaient à l’envi réalisé les merveilles. La nature qui ne vieillit jamais s’empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres altières de l’homme et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes nicher sur des corniches d’une salle peinte par Raphaël, le câprier sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints, et le lichen les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches.»

De Bologne à Florence, Rancé, sur une route triste dans les Apennins, fut renversé à terre de son cheval par le vent. A Florence le pèlerin ne s’enquit point de Dante et de Michel-Ange: quand, à mon tour, j’ai cheminé parmi ces débris, j’étais interdit. Rancé reçut les honneurs de la duchesse de Toscane. On regrette qu’il ne se soit pas arrêté plus loin au vallon d’Égérie: il aurait pu mener des Lémures saluer Néère et Hostia là où tant de femmes avaient passé. Enfin il entra dans la ville des saints apôtres. O Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? Malheur à l’âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays enchantés où rien ne vous attend sont arides: quelles aimables ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur une tête blanchie!

Rancé était arrivé le 16 novembre 1664, six semaines après l’abbé de Cîteaux accouru pour combattre l’Étroite Observance. Il fut appelé à l’audience du pape le 2 de décembre 1664, à Monte-Cavallo. Il lui dit: _Beatissime pater, ad Sanctitatis Vestræ pedes humiliter accedimus[12]._ Alexandre VII l’accueillit par ces paroles: _Adventus vester non solum gratus est nobis, sed expectavimus eum._ «Votre venue ne nous est pas seulement agréable, mais nous l’attendions.» Sa Sainteté reçut avec respect des lettres de la Reine-Mère, de Mademoiselle, du prince de Conti et de madame de Longueville, dont les signatures étaient en contraste avec les vertus de Rancé. Malheureusement alors les rangs comptaient plus que les mœurs. Rancé fit entendre ces paroles soumises: «Très-saint père, sorti des monastères où nos péchés nous ont obligé de nous retirer, nous venons écouter Votre Sainteté comme l’oracle par lequel le Seigneur veut nous faire connaître ses volontés.»

[12] Maupeou, tom. I, page. 58.

Cette soumission ne rassura pas tellement le pape que Rancé ne se crût obligé de s’expliquer: «Les Pères de la Trappe, dit-il, n’avaient pas prétendu se soustraire à la juridiction ecclésiastique, pour aller devant les tribunaux séculiers.» Point délicat par lequel Rancé sut déterminer ensuite en sa faveur les décisions de Louis XIV. Il fut résolu que Sa Sainteté commettrait l’examen de l’Étroite Observance au jugement d’une congrégation de cardinaux. Rancé se retira satisfait, il écrivit: «Je fus auprès de Sa Sainteté une heure et demie; on ne pourrait attendre plus de marques de bénignité et de bonté que Sa Sainteté n’en fit paraître.»

Rancé alla voir le Père Bona, qui, devenu cardinal, lui conserva de l’amitié. Des commissaires furent nommés par le pape pour étudier l’affaire. On instruisit Rancé qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait. Au commencement de l’année 1665, Rancé apprit que les décisions des cardinaux ne lui seraient pas favorables, et que des lettres venues de France lui faisaient tort: il se présenta au Vatican, où l’on bénit la ville et le monde.

L’affaire pour laquelle Rancé était venu ne plaisait point. D’un autre côté, les ordres monastiques de la Commune Observance traitaient les réformateurs d’hommes singuliers, voisins du schisme; la règle étroite ne trouva parmi les grandes congrégations de Rome que la voix de quelques moines inconnus d’une vallée du Perche. En vain Rancé fut protégé par Anne d’Autriche, la perspicacité italienne voyait que la mère de Louis XIV se mourait; or, la tombe, toute souveraine qu’elle est, a peu de crédit. Alors Rancé, voyant sa cause perdue, se remit en route pour la Trappe. A peine fut-il sorti de Rome que son entreprise fut surnommée _une furie française, una furia francese_, comme on appelle notre courage. En arrivant à Lyon il se hâta d’écrire:

«Tous mes proches commencent à être d’un même sentiment sur mon sujet, et j’ai reçu hier une lettre qui vous surprendrait si vous l’aviez vue. Mon départ fit pourtant quitter Rome à M. de Cîteaux, qui nous était un très-grand obstacle, lequel, croyant me devoir suivre en France, sursit dans l’esprit de nos juges les desseins qu’ils avaient sur notre affaire.»

L’abbé de Prières, ayant appris l’arrivée de Rancé, lui manda, le 24 février 1665, de retourner en Italie. Prières était une abbaye de Bernardins fondée en 1250, à trois lieues de La Roche-Bernard, à l’embouchure de la Villaine, dans ma pauvre patrie. Bien que Rancé fût persuadé de l’inutilité de ce second voyage, il obéit. Une personne inconnue voulut faire accepter à Rancé une bourse où il y avait quarante louis: Rancé n’en prit que quatorze.