Part 2
Tout ce système d’amour, quintessencié par mademoiselle de Scudéri, et géographié sur la carte du royaume de Tendre, se vint perdre dans la Fronde, gourme du siècle de Louis XIV encore au pâturage. Voiture fut presque le premier bourgeois qui s’introduisit dans la haute société; on a des lettres de lui à Julie d’Angennes. Naturellement fat, il voulut baiser le bras de Julie, de laquelle il fut vivement repoussé; le grand Condé le trouvait insupportable: il n’a pas, quoi qu’on en dise, décrit Grenade et l’Alhambra. Puis venaient Vaugelas, Ménage, Gombault, Malherbe, Racan, Balzac, Chapelain, Cottin, Benserade, Saint-Evremond, Corneille, La Fontaine, Fléchier, Bossuet. Les cardinaux de La Valette et de Richelieu passèrent à l’hôtel de Rambouillet, qui toutefois résista à la puissance du maître de Louis XIII. En femmes, on vit successivement venir la marquise de Sablé, Charlotte de Montmorency et mademoiselle de Scudéri, moins jeune et moins simple que madame de Scudéri; enfin, au bout du rôle paraît madame de Sévigné.
Mademoiselle de Scudéri était la grande romancière du temps, et jouissait d’une réputation fabuleuse. Elle avait gâté et soutenu à la fois le grand style, accoutumant les esprits à passer de _Clélie_ à _Andromaque_. Nous n’avons rien à regretter de cette époque. Madame Sand l’emporte sur les femmes qui commencèrent la gloire de la France: l’art vivra sous la plume de l’auteur de _Lélia_. L’insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l’abîme son talent, comme j’ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et plaintive sur laquelle s’expriment la religion et le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel.
Montausier, que la différence de religion avait d’abord empêché d’épouser Julie d’Angennes, rompit par son mariage la première société de l’hôtel de Rambouillet. La _Guirlande de Julie_, un peu fanée, est arrivée jusqu’à nous; la _Violette_ y fait entendre encore sa langue parfumée.
Lorsqu’on a à raconter une série d’événements, et qu’on pousse son récit jusqu’à la mort des personnages, on parvient à cette gravité des enseignements, qui résulte des variations de la vie. La marquise de Rambouillet mourut à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1665. Il y avait déjà long-temps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des jours qui ennuient. Elle avait fait son épitaphe:
Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs, Tu n’auras qu’à compter les moments de sa vie.
Tel est le secret de ces moments qui passent pour heureux.
Madame de Montausier expira le 13 avril 1671, à l’âge de 64 ans. Nommée gouvernante des enfants de France lors de la grossesse de Marie-Thérèse d’Autriche, ensuite dame d’honneur de la reine lorsque la duchesse de Navailles donna sa démission, elle fut effrayée de l’apparition de M. de Montespan, ce mari de l’Alcmène de Molière, qu’elle crut voir dans un passage obscur et qui la menaçait. Julie d’Angennes se reprochait la flatterie de son silence. Responsable des devoirs que lui imposait le nom de son mari, elle semblait avoir ouï l’apostrophe de l’orateur aux cendres de Montausier: «Ce tombeau s’ouvrirait, ses cendres se ranimeraient pour me dire: Pourquoi viens-tu mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour personne?» Madame de Montausier se retira, languit et disparut: on entendit à peine se refermer sa tombe.
Hélas! une des plus belles renommées commencées à l’hôtel de Rambouillet s’ensevelit à Grignan, à la source de son immortalité. Madame de Sévigné ne s’était pas fait illusion sur sa jeunesse, comme Madame de Montausier. Elle écrivait à sa fille: «Je vois le temps accourir et m’apporter en passant l’affreuse vieillesse.» Elle écrivait encore à ses enfants: «Vous voilà donc à nos pauvres Rochers.» Et c’était là qu’avait habité long-temps madame de Sévigné elle-même. La lettre datée de Grignan, du 29 mars 1696, quatre ans avant la mort de Rancé, regarde le jeune Blanchefort, «_arraché comme une fleur que le vent emporte_». Cette lettre est une des dernières de l’Épistolaire; plainte du vent qui passe sur un tombeau. «Je mérite, dit-elle, d’être mise dans la hotte où vous mettez ceux qui vous aiment, mais je crains que vous n’ayez point de hottes pour ces derniers.» Ces hottes ne pèsent guère; elles ne portent que des songes. On se plaît mélancoliquement à voir dans quel cercle roulaient les idées dernières de madame de Sévigné: on ne dit pas quelle fut sa parole fatidique. On aimerait à avoir un recueil des derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le vocabulaire de cette région énigmatique des sphinx par qui en Égypte l’on communique du monde au désert.
A Rome qu’avait habitée madame des Ursins, alliée de madame de Rambouillet, madame des Ursins ne se pouvait résoudre à retourner proscrite et vieille: «Occupée du monde, dit Saint-Simon, de ce qu’elle avait été et de ce qu’elle n’était plus, elle eut le plaisir de voir madame de Maintenon, oubliée, s’anéantir dans Saint-Cyr.»
Et pourtant M. le duc de Noailles vient de faire de Saint-Cyr une restauration admirable. En nous parlant du plaisir que devait trouver madame des Ursins à prolonger ses jours parmi des ruines, Saint-Simon regardait apparemment comme plaisir la plus dure des afflictions, le survivre. Heureux l’homme expiré en ouvrant les yeux! il meurt aux bras de ces femmes du berceau, qui ne sont dans le monde qu’un sourire.
Des débris de cette société se forma une multitude d’autres sociétés qui conservèrent les défauts de l’hôtel de Rambouillet sans en avoir les qualités. Rancé rencontra ces sociétés; il n’y put gâter son esprit, mais il y gâta ses mœurs; il eut plusieurs duels, à l’exemple du cardinal de Retz, s’il faut en croire quelques écrits dont on doit néanmoins se défier.
L’hôtel d’Albret et l’hôtel de Richelieu furent les deux grandes dérivations de cette première source d’où sortirent l’hôtel de Longueville et l’hôtel de Mme de La Fayette, en attendant les jardins de La Rochefoucauld que j’ai vus encore entiers dans la petite rue des Marais. On tenait ruelle; Paris était distribué en quartiers qui portaient des noms merveilleux; on les peut voir dans le _Dictionnaire des Précieuses_. Le faubourg Saint-Germain s’appelait la Petite Athènes; la place Royale, la Place Dorique; le Marais, le quartier des Scholies; l’île Notre-Dame, la place de Délos. Tous les personnages du commencement du XVIe siècle avaient changé d’appellation; témoin le discours de Boileau sur les _héros de roman_. Madame d’Aragonnais était la princesse _Philoxène_; madame d’Aligre, _Thelamyre_; Sarrasin, _Polyandre_; Conrard, _Théodamas_; Saint-Aignan, _Artaban_; Godeau, le _mage de Sidon_.
Loin de là se trouvait une autre société qui prenait le nom du Marais et dont les personnages se mêlaient parfois à ceux de l’hôtel de Rambouillet. Là régnait le grand Condé, et passait Molière; on y rencontrait La Rochefoucauld, Longueville, d’Estrées, La Châtre. Condé avait quitté les _petits-maîtres_, ses premiers compagnons, et n’apprenait plus à monter à cheval avec Arnauld d’Andilly. Molière puisa dans une conversation avec Ninon, qui se trouvait là, la peinture de l’hypocrite, dont il fit ensuite le Tartufe.
Ninon, puisque l’histoire, qui malheureusement ne sait point rougir, force à prononcer son nom, paraîtrait cependant n’avoir pas été connue de Rancé. Elle était impie; de là la faveur dont elle a joui dans le XVIIIe siècle; philosophe et courtisane, c’était la perfection. On a fait trop de bruit de la fidélité que mademoiselle de Lenclos mit à rendre un dépôt: cela prouve qu’elle ne volait pas. Son incrédulité passait sous la protection de son esprit: il fallait qu’elle en eût beaucoup pour que mesdames de La Suze, de Castelnau, de La Ferté, de Sully, de Fiesque, de La Fayette, ne fissent aucune difficulté de la voir. Madame de Maintenon, n’étant encore que madame Scarron, était liée avec elle; elle voulut l’appeler à Saint-Cyr. La comtesse Sandwich la recherchait; la reine Christine, s’efforçant de l’emmener à Rome, l’appelait l’_illustre_ Ninon; Port-Royal prétendit la convertir. Elle avait exclu Chapelle de sa société pour son ivrognerie; Chapelle jura que pendant un mois il ne se coucherait pas sans être ivre et sans avoir fait une chanson contre Ninon.
Les œuvres de Saint-Évremond renferment huit lettres de mademoiselle de Lenclos, écrites pour l’exilé qui, n’ayant pu obtenir un tombeau dans sa patrie, a un mausolée à Westminster. Saint-Évremond apercevait Paris à l’envers, du fond de Londres; il est vrai qu’il avait auprès de lui le chevalier de Grammont, et, comme Français, l’_Écossais_ Hamilton, sans compter les Italiennes Mazarini. Les lettres de Ninon sont fines de style et de goût:
«Je crois comme vous, dit-elle à Saint-Évremond, que les rides sont les marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous attristent point.»
Madame de Sévigné aurait-elle parlé plus agréablement de ses _vertus extérieures_?
Le siècle de Louis XIV achève de défiler derrière ce transparent tendu par la main d’une nouvelle habitante de Céa.
On n’a jamais bien su la cause de la disgrâce du correspondant de Ninon et de l’implacabilité de Louis XIV. La lettre politique citée par Saint-Simon, malgré la susceptibilité du roi (fort naturelle après les troubles de sa minorité), ne saurait être la vraie cause de sa disgrâce; il faut qu’il y ait eu quelque blessure secrète: Saint-Évremond avait été lié avec Fouquet, et Fouquet touchait aux lettres de madame de La Vallière.
Les lettres de Saint-Évremond, en réponse à mademoiselle de Lenclos, sont agréables sans être naturelles. On reconnaissait parmi les étrangers ces éclats détachés de la planète de la France, et qui formaient de petites sphères indépendantes de la région dans laquelle elles tournaient. Il est à peu près certain que Saint-Évremond est l’auteur de la conversation du père Canaye avec le maréchal d’Hocquincourt.
L’_Anacréon du Temple_, ainsi appelait-on Chaulieu, parlant de la vieille mademoiselle de Lenclos, assurait que l’amour s’était retiré jusque dans ses rides; toute cette jeune société avait plus de quatre-vingts ans. Voltaire, au sortir du collége, fut présenté à Ninon. Elle lui laissa deux mille francs pour acquérir des livres, et apparemment le cercueil que l’Égypte faisait tourner autour de la table du festin. Ninon, dévorée du temps, n’avait plus que quelques os entrelacés, comme on en voit dans les cryptes de Rome. Les temps de Louis XIV ne rendent pas innocent ce qui sera éternellement coupable, mais ils agrandissent tout; placez-la hors de ces temps, que serait-ce aujourd’hui que Ninon?
Au moment que paraît Ninon se lève un nouvel astre, madame Scarron. Elle demeurait avec son mari vers la rue du Mouton. Scarron, étant au Mans, s’était enduit de miel, et roulé dans un tas de plumes; il avait jouté dans les rues en façon de coq. Tout cul-de-jatte qu’il était, il épousa mademoiselle d’Aubigné, belle et pauvre, née dans les prisons de la conciergerie de Niort, élevée au Château-Trompette où Agrippa d’Aubigné avait été transféré. Elle revenait d’Amérique; son père Agrippa y avait passé. L’amiral Coligny avait voulu, dans les Florides, fonder une colonie.
Selon Segrais, mademoiselle d’Aubigné fut recherchée dans son enfance par un serpent: Alexandre est au fond de toute l’histoire. Retirée chez madame de Villette, calviniste, et chez madame de Neuillant, avare, madame de Maintenon commandait dans la basse-cour. Ce fut par ce gouvernement que commença son règne. L’auteur du Roman comique produisit sa femme à l’aide du chevalier de Méré qui appelait la femme de son joyeux ami, sa _jeune Indienne_. Madame Scarron éleva d’abord les bâtards de Louis et de madame de Montespan, dans une maison isolée, au milieu de la plaine de Vaugirard. Ce qui lui fournit l’occasion de voir Louis, dont elle parvint à devenir la femme. Scarron fut chargé de la sorte d’une grande destinée: les nègres nourrissent pour leur maître d’élégantes créatures du désert.
Au centre de la société commençaient les fêtes des Tuileries, bals, comédies, promenades en calèche. Les différents jardins de Fontainebleau paraissaient des jardins enchantés, et, comme on disait, les _déserts des Champs-Élysées_. Louis XIV suivait alors Madame, Henriette d’Angleterre, qui épousa Monsieur.
Mademoiselle de Montpensier raconte que l’on fut une fois trois jours à accommoder sa parure; sa robe était chamarrée de diamants avec des houppes incarnates, blanches et noires: la reine d’Angleterre avait prêté une partie de ses diamants. Mademoiselle, qui se vantait de sa belle taille, de sa blancheur et de l’éclat de ses cheveux blonds, était laide; elle avait les dents noires, ce dont elle s’enorgueillissait comme d’une preuve de sa descendance. Sous le cardinal de Richelieu, Mademoiselle avait déjà paru dans le ballet du _Triomphe de la beauté_: elle représentait la Perfection; mademoiselle de Bourbon, l’Admiration; mademoiselle de Vendôme, la Victoire.
Les contrastes assaisonnaient ces joies. Mademoiselle pendant la Fronde, après avoir saisi Orléans pour Monsieur, traversait le Petit-Pont à Paris; son carrosse s’accroche à la charrette que l’on menait toutes les nuits pleine de morts; elle ne fit que changer de portière _de crainte que quelques pieds ou mains ne lui donnassent par le nez_. Durant cette révolution, on vivait dans la rue comme en 1792. Mademoiselle fit une visite à Port-Royal; elle projetait d’avoir dans son désert un couvent de carmélites: confusion scandaleuse de sujets et d’idées que l’on retrouve à chaque pas dans ces temps où rien n’était encore classé.
Le cardinal de Retz était partout: il fréquentait l’hôtel de Chevreuse. Enfin, au Marais et dans l’île Saint-Louis, demeuraient Lamoignon et d’Aguesseau, graves magistrats; on en égalisait le poids dans leur jeunesse avec un pain, lorsqu’une grosse cavale les portait l’un vis-à-vis de l’autre dans deux paniers. Jadis Henri III aimait à surprendre ces compagnies retirées, et s’asseyait au milieu d’elles sur un bahut.
Sociétés depuis long-temps évanouies, combien d’autres vous ont succédé! les danses s’établissent sur la poussière des morts, et les tombeaux poussent sous les pas de la joie. Nous rions et nous chantons sur les lieux arrosés du sang de nos amis. Où sont aujourd’hui les maux d’hier? Où seront demain les félicités d’aujourd’hui? Quelle importance pourrions-nous attacher aux choses de ce monde? L’amitié? Elle disparaît quand celui qui est aimé tombe dans le malheur, ou quand celui qui aime devient puissant. L’amour? il est trompé, fugitif ou coupable. La renommée? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune? pourrait-on compter comme un bien cette frivolité? Restent ces jours dits heureux qui coulent ignorés dans l’obscurité des soins domestiques, et qui ne laissent à l’homme ni l’envie de perdre ni de recommencer la vie.
Rancé avait l’entrée des salons que je viens de peindre par ses amis de la Fronde, personnages dont nous le verrons porter les lettres de recommandation à Rome. Le cardinal de Retz le logea chez lui près du Vatican. Champvallon, archevêque de Paris, était son familier. Champvallon avait l’habileté et l’audace des Sancy; il agréait à Louis XIV: on croit que le prince le choisit pour la célébration de son mariage avec madame de Maintenon. Celle-ci expia son ambition en osant écrire qu’elle s’ennuyait d’un roi qui n’était plus amusable. Champvallon contraria Bossuet dans l’assemblée du clergé en 1682. Il mourut à Conflans, qu’il avait acheté et qui est resté à l’archevêché de Paris.
Rancé était encore le compagnon de Châteauneuf et de Montrésor, petit-fils de Brantôme. Il chassait avec le duc de Beaufort. Enfin il tenait à tous ces êtres futiles par les familiers de l’hôtel de Montbazon, où sa liaison avec la duchesse de Montbazon l’avait introduit.
Au sortir de la Fronde, l’abbé Le Bouthillier résidait tantôt à Paris, tantôt à Veretz, terre de son patrimoine et l’une des plus agréables des environs de Tours. Il embellissait chaque année sa châtellenie; il y perdait ses jours à la manière de saint Jérôme et de saint Augustin, comme quand dans les oisivetés de ma jeunesse, je les conduisis sur les flots du golfe de Naples. Rancé inventait des plaisirs: ses fêtes étaient brillantes, ses festins somptueux; il rêvait de délices, et il ne pouvait arriver à ce qu’il cherchait. Un jour, avec trois gentilshommes de son âge, il résolut d’entreprendre un voyage à l’imitation des chevaliers de la Table ronde; ils firent une bourse en commun, et se préparèrent à courir les aventures: le projet s’en alla en fumée. Il n’y avait pas loin de ces rêves de la jeunesse aux réalités de la Trappe.
Ainsi que Catherine de Médicis, dont on voit encore la tour des sortiléges accolée à la rotonde du Marché au blé, Rancé donna dans l’astrologie. Le fonds de religion qu’il avait reçu de son éducation chrétienne combattait ses superstitions; les avertissements qu’il croyait recevoir des astres tournaient au profit de sa conversion future. De même que les anciens observateurs des révolutions sidérales, il connaissait les montagnes de la lune avant que les montagnes de la terre lui fussent connues. Un jour, derrière Notre-Dame, à la pointe de l’île, il abattait des oiseaux: d’autres chasseurs tirèrent sur lui du bord opposé de la rivière; il fut frappé; il ne dut la vie qu’à la chaîne d’acier de sa gibecière: «Que serais-je devenu, dit-il, si Dieu m’avait appelé dans ce moment?» Réveil surprenant de la conscience[3]!
[3] _Jugement critique_ de dom Gervaise.
Une autre fois, à Veretz, il entend des chasseurs dans les avenues de son château: il court, tombe au milieu d’une troupe d’officiers à la tête desquels était un gentilhomme renommé par ses duels. Rancé s’élance sur le délinquant et le désarme. «Il faut, disait après le braconnier noble, que le ciel ait protégé Rancé, car je ne puis comprendre ce qui m’a empêché de le tuer.» On trouve une autre version de cette aventure: Rancé à cheval fut couché en joue par des chasseurs; il n’était accompagné que d’un jockey, qu’on appelait alors un _petit laquais_: il se jette dans la bande, la fait reculer, et la force à lui demander des excuses.
Avant qu’il eût pris sa route en bas, son ambition le poussait à monter. Tonsuré le 21 décembre 1635, bachelier en théologie en 1647, licencié en 1649, il reçut en 1653 le bonnet de docteur de la faculté de Navarre; dès 1651 l’archevêque de Tours, dans l’église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, lui avait conféré à la fois les quatre mineurs, le sous-diaconat et le diaconat; quelques mois après, le 22 janvier 1651, il fut ordonné prêtre.
L’imposition des mains étant faite, il ne restait plus qu’à passer à une cérémonie redoutable. J’ai entendu, au pied des Alpes vénitiennes, carillonner la nuit en l’honneur d’un pauvre lévite qui devait dire sa première messe le lendemain. Pour Rancé, les ornements et les vêtements préparés à la lumière du jour, étaient magnifiques; mais soit qu’il fût saisi des terreurs du ciel, soit qu’il regardât comme des licences sacriléges celles qu’il avait obtenues, soit qu’il ressentît cette épouvante qui saisissait un trop jeune coupable quand la Rome païenne lui délivrait des dispenses d’âge pour mourir, Rancé s’alla cacher aux Chartreux. Dieu seul le vit à l’autel. Le futur habitant du désert consacra sur la montagne, à l’orient de Jérusalem, les prémices de sa solitude.
«Ce que le monde appelle les belles passions, dit un des historiens de Rancé, occupait son cœur: les plaisirs le cherchaient, et il ne les fuyait pas. Jamais homme n’eut les mains plus nettes, n’aima mieux à donner et moins à prendre.»
L’abbé Marsollier, dont je rapporte les paroles, était chargé d’écrire la vie du réformateur par les ordres du roi et de la reine d’Angleterre. Les injonctions de ces majestés tombées impriment à l’expression du serviteur de Dieu ce quelque chose de tempérant et de grave qu’inspire l’infortune.
Mazarin n’aimait pas les hommes qui sortaient de la Fronde; il aimait encore moins les protégés de son devancier et s’opposait à l’avancement de Rancé, Rancé lui-même ne se prêtait pas à cet avancement quand il n’y trouvait pas sa convenance. Peu de temps après avoir reçu la prêtrise, il refusa l’évêché de Léon; il n’en trouvait pas le revenu assez considérable, et la Bretagne était trop loin de la cour. Dom Gervaise raconte que la chasse était un de ses amusements favoris: «On l’a vu plus d’une fois, dit-il, après avoir chassé trois ou quatre heures le matin, venir le même jour en poste de douze ou quinze lieues, soutenir une thèse en Sorbonne ou prêcher à Paris avec autant de tranquillité d’esprit que s’il fût sorti de son cabinet.» Champvallon l’ayant rencontré dans les rues, lui dit: «Où vas-tu, l’abbé? que fais-tu aujourd’hui?--Ce matin, répondit-il, prêcher comme un ange, et ce soir chasser comme un diable[4].»
[4] _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu M. l’abbé de Rancé_ (GERVAISE.)
L’abbé de Marolles, dans ses Mémoires, cite Rancé: «Cet abbé, dit-il, de qui l’humeur est si douce et l’esprit si éclairé, s’il avait plu au roi de le nommer coadjuteur de monsieur l’archevêque de Tours, son oncle, son oncle en eût été ravi, autant pour les avantages de son diocèse que pour l’honneur de sa famille.» «L’archevêque crut d’abord, continue Marolles, que ce n’était de ma part que pures civilités; mais comme il connut que j’y prenais quelque sorte d’intérêt pour les grandes espérances que je concevais de la capacité de l’abbé de Rancé, il me remercia.» La mère de l’abbé de Marolles, dont il est ici question, allait à la messe dans un chariot mené par quatre chevaux blancs pris sur les Turcs, en Hongrie. Elle portait son fils à une fontaine qui coulait au travers d’une saulaie.
L’inclination militaire de Rancé le poussait dans les lieux d’escrime. Quand il parvenait à faire sauter le fleuret d’un prévôt d’armes, rien n’égalait sa joie.
L’habit de fantaisie de celui qui devait revêtir la bure était un justaucorps violet d’une étoffe précieuse; il portait une chevelure longue et frisée, deux émeraudes à ses manchettes, un diamant de prix à son doigt. A la campagne ou à la chasse, on ne voyait sur lui aucune marque des autels: «Il avoit, continue Gervaise, l’épée au côté, deux pistolets à l’arçon de sa selle, un habit couleur de biche, une cravate de taffetas noir où pendait une broderie d’or. Si, dans les compagnies plus sérieuses qui le venoient voir, il prenoit un justaucorps de velours noir avec des boutons d’or, il croyoit beaucoup faire et se mettre régulièrement. Pour la messe, il la disoit peu.»
Il reste quelques pages de Rancé, intitulées: _Mémoire des dangers que j’ai courus durant ma vie, et dont je n’ai été préservé que par la bonté de Dieu_. «A l’âge de quatre ans, dit l’auteur du _Memento_, je fus attaqué d’une hydropisie de laquelle je ne guéris que contre le sentiment de tout le monde. A l’âge de quatorze ans, j’eus la petite-vérole. Une fois, en essayant un cheval dans une cour, l’ayant poussé plusieurs fois et arrêté devant la porte d’une écurie, le cheval m’emporta; et, comme l’écurie était retranchée, il passa deux portes: ce fut une espèce de miracle que cela se pût faire sans me tuer.»
Suit cinq à six autres accidents de chevaux; ils font honneur au courage et à la présence d’esprit de Rancé. J’ai vu des brouillons de la jeunesse de Bonaparte; il jalonnait le chemin de la gloire comme Rancé le chemin du ciel.