Vie de Rancé

Part 1

Chapter 13,797 wordsPublic domain

VIE DE RANCÉ,

PAR M. LE Vte DE CHATEAUBRIAND.

SECONDE ÉDITION, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE

PARIS H.-L. DELLOYE, Éditeur.

SE VEND: A LA LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES PALAIS-ROYAL, PÉRISTYLE MONTPENSIER, 214.

IMPRIMÉ PAR BÉTHUNE ET PLON, A PARIS.

TABLE

Dédicace VII Avertissement de cette seconde édition IX Avertissement de la première édition XI Livre premier 4 Livre deuxième 53 Livre troisième 137 Livre quatrième 165

DÉDICACE

A la mémoire de l’abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice, né à Carpentras le 8 août 1748, mort à Paris, à 95 ans, le 19 avril 1843.

CHATEAUBRIAND.

AVERTISSEMENT

DE CETTE SECONDE ÉDITION

J’ai suivi dans cette édition tous les changements qui m’ont été indiqués. On ne peut me faire plus de plaisir que de m’avertir quand je me suis trompé: on a toujours plus de lumière et plus de savoir que moi.

AVERTISSEMENT

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie: l’une à Napoléon, l’autre à l’abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa bénédiction aux victimes qui mouraient à l’échafaud, que l’homme qui gagnait des victoires. Lorsque j’allais voir, il y a plus de vingt ans, mesdemoiselles d’Acosta (cousines de madame de Châteaubriand, alors au nombre de quatre, et qui ne sont plus que deux), je rencontrais, rue du Petit-Bourbon, un prêtre vêtu d’une soutane relevée dans ses poches: une calotte noire à l’italienne lui couvrait la tête; il s’appuyait sur une canne, et allait, en marmottant son bréviaire, confesser, dans le faubourg Saint-Honoré, madame de Montboissier, fille de M. de Malesherbes. Je le retrouvai plusieurs fois aux environs de Saint-Sulpice; il avait peine à se défendre d’une troupe de mendiantes qui portaient dans leurs bras des enfants empruntés. Je ne tardai pas à connaître plus intimement cette proie des pauvres, et je le visitais dans sa maison, rue Servandoni, nº 16. J’entrais dans une petite cour mal pavée; le concierge allemand ne se dérangeait pas pour moi: l’escalier s’ouvrait à gauche au fond de la cour, les marches en étaient rompues; je montais au second étage; je frappais; une vieille bonne vêtue de noir venait m’ouvrir: elle m’introduisait dans une antichambre sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une chaise. De là je pénétrais dans un cabinet orné d’un grand crucifix de bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un paravent, me reconnaissait à la voix: ne pouvant se lever, il me donnait sa bénédiction et me demandait des nouvelles de ma femme. Il me racontait que sa mère lui disait souvent dans le langage figuré de son pays: «Rappelez-vous que la robe des prêtres ne doit jamais être brodée d’avarice.» La sienne était brodée de pauvreté. Il avait eu trois frères, prêtres comme lui, et tous quatre avaient dit la messe ensemble dans l’église paroissiale de Sainte-Maure. Ils allèrent aussi se prosterner à Carpentras sur le tombeau de leur mère. L’abbé Séguin refusa de prêter le serment: poursuivi pendant la révolution, il traversa un jour en courant le jardin du Luxembourg, et se sauva chez M. de Jussieu, rue Saint-Dominique-d’Enfer. En quittant le Luxembourg pour la dernière fois en 1830, je passai de même à travers le jardin solitaire avec mon ami, M. Hyde de Neuville. De tristes échos se réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions.

L’abbé Séguin rassemblait, dans les lieux cachés, les chrétiens persécutés. L’abbé Antoine, son frère, fut arrêté, mis aux Carmes et massacré le 2 septembre. Quand cette nouvelle parvint à Jean-Marie, il entonna le _Te Deum_. Il allait déguisé, de faubourg en faubourg, administrer des secours aux fidèles. Il était souvent accompagné de femmes pieuses et dévouées; madame Choque passait pour sa fille; elle faisait le guet et était chargée d’avertir le confesseur. Comme il était grand et fort, on l’enrôla dans la garde nationale. Dès le lendemain de cet enrôlement, il fut envoyé avec quatre hommes, visiter une maison, rue Cassette. Le ciel lui apprit ce qu’il avait à faire: il demande avec fracas que les appartements lui soient ouverts. Il aperçoit un tableau placé contre un mur et qui cachait ce qu’il ne voulait pas trouver. Il en approche, soulève avec sa baïonnette un coin de ce tableau, et s’aperçoit qu’il bouche une porte. Aussitôt, changeant de ton, il reproche à ses camarades leur inactivité, leur donne l’ordre d’aller visiter les chambres en face du cabinet que dérobait le tableau. Pendant que la religion inspirait ainsi l’héroïsme à des femmes et à des prêtres, l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées: jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. Dans la suite l’abbé Séguin, ayant vu quel parti on pouvait tirer de la garde nationale, était toujours prêt à s’y présenter. Le mensonge était sublime, mais il n’en offensait pas moins l’abbé Séguin, parce qu’il était mensonge. Au milieu de ses violents sacrifices, il tombait dans un silence consterné qui épouvantait ses amis. Il fut délivré de ses tourments par suite du changement des choses humaines. On passa du crime à la gloire, de la république à l’empire.

C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie de Rancé.

Voilà tout ce que j’avais à dire. Mon premier ouvrage a été fait à Londres en 1797, mon dernier à Paris en 1844. Entre ces deux dates, il n’y a pas moins de quarante-sept ans, trois fois l’espace que Tacite appelle une longue partie de la vie humaine: «_Quindecim annos, grande mortalis ævi spatium._» Je ne serai lu de personne, excepté de quelques arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. Le temps s’est écoulé; j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte; c’est une dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde? Il n’est pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. Autrefois je barbouillais du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée; chimères qui ont été chercher ailleurs la jeunesse. On remarque des traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps embellissent le chef-d’œuvre du grand peintre, mais on ne m’excusera pas: je ne suis pas Poussin, je n’habite point au bord du Tibre, et j’ai un mauvais soleil.

VIE DE RANCÉ.

LIVRE PREMIER

Don Pierre Le Nain, religieux et prieur de l’abbaye de la Trappe, frère du grand Tillemont et presque aussi savant que lui, est reconnu comme le plus complet historien de Rancé. Il commence ainsi la vie de l’abbé réformateur:

«L’illustre et pieux abbé du monastère de Notre-Dame de la Trappe, l’un des plus beaux monuments de l’ordre de Cîteaux, le parfait miroir de la pénitence, le modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes et religieuses, le digne fils et le fidèle imitateur du grand saint Bernard, le révérend père _dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé_, de qui, avec le secours du ciel, nous entreprenons d’écrire l’histoire, naquit à Paris, le 9 janvier 1626, d’une des plus anciennes et illustres familles du royaume. Il n’y a personne qui ne sache qu’elle a donné à l’Église monseigneur Victor Le Bouthillier, évêque de Boulogne, depuis archevêque de Tours, premier aumônier de M. le duc d’Orléans; monseigneur Sébastien Le Bouthillier, évêque d’Aire, prélat d’une piété singulière; et à l’État Claude Le Bouthillier, sieur de Pons et de Foligny, qui fut d’abord conseiller au parlement de Paris, ensuite secrétaire d’État, et quelques années après surintendant des finances et grand-trésorier des ordres du roi. Cette famille, qui tirait son origine de Bretagne et touchait de parenté aux ducs de cette province, a été encore plus ennoblie par la sainteté de celui dont nous écrivons la vie.

»Son père se nommait Denis Le Bouthillier, seigneur de Rancé, maître des requêtes, président en la chambre des comptes et secrétaire de la reine Marie de Médicis. Il épousa Charlotte Joly, de laquelle il eut huit enfants: cinq filles, qui se firent religieuses presque toutes, et trois garçons. Le premier, Denis-François Le Bouthillier, fut chanoine de Notre-Dame de Paris; le second fut notre digne abbé; le troisième est le chevalier de Rancé, qui servit Sa Majesté en qualité de capitaine du port du Marseille et de chef d’escadre.

»Comme notre abbé avait été baptisé en la maison de son père sans les cérémonies ordinaires de l’Église, elles furent suppléées le 30 mai 1627 en la paroisse de Saint-Côme et Saint-Damien. L’éminentissime cardinal de Richelieu fut son parrain, et lui donna le nom d’Armand-Jean; il eut pour marraine Marie de Fourcy, femme du marquis d’Effiat, surintendant des finances.»

Tel est le début du Père Le Nain. Le désert se réjouit, le réformateur de la Trappe se montre au monde entre Richelieu, son protecteur et Bossuet, son ami. Il fallait que le prêtre fût grand pour ne pas disparaître entre ses acolytes.

Le frère aîné de Rancé, Denis-François, le chanoine de Notre-Dame, était, dès le berceau, abbé commendataire de la Trappe; la mort de Denis rendit Armand le chef de sa famille: il hérita de l’abbaye de son frère par cet abus des bénéfices convertis en espèce de biens patrimoniaux. Admis dans l’ordre de Malte, quoiqu’il fût devenu l’aîné, ses parents le laissèrent dans la carrière de l’Église.

Le père de Rancé, frappé des dispositions de son fils, lui donna trois précepteurs: le premier lui montrait le grec, le second le latin, le troisième veillait sur ses mœurs; traditions d’éducation qui remontaient à Montaigne. Les parlementaires étaient alors très-érudits, témoin Pasquier et le président Cousin. A peine sorti des langes, Armand expliquait les poètes de la Grèce et de Rome. Un bénéfice étant venu à vaquer, on mit sur la liste des recommandés le filleul du cardinal de Richelieu; le clergé murmura, le P. Caussin, jésuite et confesseur du roi, fit appeler l’abbé en jaquette. Caussin avait un _Homère_ sur sa table, il le présenta à Rancé: le petit savant expliqua un passage à livre ouvert. Le jésuite pensa que l’enfant s’aidait du latin placé en regard du texte, il prit les gants de l’écolier, et en couvrit la glose. L’écolier continua de traduire le grec. Le P. Caussin s’écria: _Habes linceos oculos_; il embrassa l’enfant, et ne s’opposa plus aux faveurs de la cour.

A l’âge de douze ans (1638), Rancé donna son _Anacréon_. Cette précocité de science est suffisamment démontrée possible par ce que l’on sait de Saumaise et des enfants célèbres. Rancé, à 68 ans, dans une lettre à l’abbé Nicaise, s’avoue l’auteur du commentaire.

L’_Anacréon_ grec parut sous la protection du cardinal de Richelieu; Chardon de La Rochette a fourni la traduction de l’épître dédicatoire. On la pourrait faire plus précise, non plus exacte. Il est curieux d’entendre celui qui devait dédaigner le monde parler à celui qui n’aspirait qu’à en devenir le maître: l’ambition est de toutes les âmes; elle mène les petites, les grandes la mènent.

L’épître ouvre par ces mots:

«Au grand Armand-Jean, cardinal de Richelieu, Armand-Jean Le Bouthillier, abbé,

»Salut et longue prospérité. Ayant appris de bonne heure à me pénétrer des sentiments de reconnaissance, etc.

»La langue grecque est aussi la langue des saintes Écritures, etc.

»J’ai donné à l’étude de cette langue les mêmes soins qu’à celle des Romains, etc.

»Me dévouant tout entier au service de votre Éminence...»

C’est une des immortalités contradictoires de Richelieu d’avoir eu pour panégyristes Rancé, scoliaste d’_Anacréon_, et Corneille, qui devint à son tour pénitent: _les Horaces_ sont dédiés au persécuteur du _Cid_.

Les scolies, dans l’_Anacréon_ de Rancé, suivent une à une les odes: les pièces à la louange du jeune traducteur, imprimées à la tête de l’ouvrage, ne donnent guère une idée de l’avenir du saint. Dans les colléges il y avait une sorte d’enfance mythologique, qui passait d’une génération à l’autre. «Quels vœux formes-tu, chantre de Téos, dit un des rapsodes de ces pièces, brûles-tu pour Bathille, pour Bacchus, pour Cythérée? Aimes-tu les danses des jeunes vierges, voici Armand (de Rancé) qui l’emporte sur Bathille et sur les jeunes vierges; si tu possèdes Armand, vis heureux.»

Singulière annonciation du saint. Je me souviens qu’un de nos régents nous expliquait en classe l’églogue d’Alexis: Alexis était un écolier indocile, qui refusait d’écouter les paroles de son affectueux maître. Candide pudeur chrétienne!

Rancé subséquemment jeta au feu ce qu’il lui restait du tirage de l’_Anacréon_, dont on trouve néanmoins des exemplaires à la Bibliothèque du roi. Un voyageur anonyme, qu’on sait être aujourd’hui l’abbé Nicaise, dans un voyage fait à la Trappe du vivant de Rancé, raconte une conversation qu’il eut avec l’abbé. Celui-ci lui dit: «qu’il n’avait gardé dans sa bibliothèque qu’un exemplaire de l’_Anacréon_, qu’il avait donné cet exemplaire à M. Pellisson, non pas comme un bon livre, mais comme un livre fort propre et fort bien relié, que dans les deux premières années de sa retraite, avant que d’être religieux, il avait voulu lire les poètes, mais que cela ne faisait que rappeler ses anciennes idées, et qu’il y a dans cette lecture un poison subtil, caché sous des fleurs, qui est très-dangereux, et qu’enfin il avait quitté tout cela[1].»

[1] _Correspondances de l’abbé Nicaise_, 5 vol. in-4º (Bib. royale).

Il écrivait à l’abbé Nicaise, le 6 avril 1692: «Ce que j’ai fait sur _Anacréon_ n’est rien de considérable; qu’est-ce que l’on peut penser à l’âge de douze ans qui mérite qu’on l’approuve! j’aimais les lettres et je m’y plaisais, voilà tout.»

Protégé de Richelieu et chéri de la reine-mère, Rancé entrait dans la vie sous les auspices les plus heureux. Marie de Médicis avait pour lui une tendresse d’aïeule; elle le tenait sur ses genoux, le portait, le baisait; elle dit un jour au père de Rancé: «Pourquoi ne m’avez-vous pas encore amené mon fils? je ne prétends pas être si long-temps sans le voir!» On aurait pris ces caresses pour le comble de la fortune; mais elles venaient de la veuve de Henri IV et de la mère de la femme de Charles Ier. Il ne manquait rien à l’opulence de l’écolier: pourvu d’un canonicat de Notre-Dame de Paris, et abbé de la Trappe, il jouissait du prieuré de Boulogne près de Chambor, de l’abbaye de Notre-Dame-du-Val, de Saint-Symphorien de Beauvais; il était prieur de Saint-Clémentin en Poitou, archidiacre d’Outre-Mayenne dans l’église d’Angers et chanoine de Tours, faveurs obtenues de Richelieu par le crédit d’_Anacréon_.

Vers cette époque le jeune Bouthillier aurait eu à subir une épreuve: Richelieu s’était brouillé avec Marie de Médicis. La reine italienne aurait mieux fait de continuer d’élever le Luxembourg et l’aqueduc d’Arcueil, de perfectionner son propre portrait gravé en bois par elle-même. Bouthillier le père, qui demeurait attaché à la fortune de Marie, voulut contraindre Rancé à cesser d’aller chez son parrain; Rancé resta fidèle au cardinal, et le vit secrètement jusqu’à sa mort. Telles sont les traditions conservées dans les biographies, mais la chronologie les renverse; lorsque Marie de Médicis se réfugiait dans les Pays-Bas, Rancé n’avait que trois à quatre ans.

Richelieu mourut le 4 décembre 1642, dans la dix-huitième année de son ministère: le génie est une royauté par l’ère de laquelle il faut compter. _Le Père Joseph_, _Marion de Lorme_, _la Grande pastorale_, sont des infirmités ensevelies avant celui auquel elles furent attachées.

Sous la régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin, Rancé poursuivit son éducation. Dans ses cours de philosophie et de théologie, il obtint des succès que la société d’alors voyait avec un vif intérêt: il dédia sa thèse à la mère de Louis XIV. Un jour, poussé par un professeur qui appuyait son opinion sur un passage concluant d’Aristote, il répondit qu’il n’avait jamais lu Aristote qu’en grec, et que, si l’on voulait lui produire le texte, il tâcherait de l’expliquer. Le professeur ne savait pas le grec; ce que Rancé avait soupçonné. Alors l’abbé cita de mémoire l’original, et fit voir la différence qui existait entre le texte et la version latine.

Rancé eut le bonheur de rencontrer aux études un de ces hommes auprès desquels il suffit de s’asseoir pour devenir illustre, Bossuet. Rancé commença par la cour et finit par la retraite, Bossuet commença par la retraite et finit par la cour; l’un grand par la pénitence, l’autre par le génie. Dans sa licence, Bossuet n’atteignit qu’à la seconde place; Rancé obtint la première. On attribua ce succès à sa naissance: Rancé n’en triompha pas; Bossuet n’en fut point humilié.

Rancé prêcha avec succès dans diverses églises. Sa parole avait du torrent, comme plus tard celle de Bourdaloue; mais il touchait davantage et parlait moins vite.

Dans l’année 1648, s’ouvrit la Fronde, tranchée dans laquelle sauta la France pour escalader la liberté. Cette bacchanale entachée de sang, brouille les rôles; les femmes devinrent des capitaines; le duc d’Orléans écrivait des lettres adressées _à mesdames les comtesses maréchales-de-camp dans l’armée de ma fille contre le Mazarin_.

Broussel, le conseiller, était le grand homme; Condé, un petit personnage tenu en cage à Vincennes par un prêtre; le coadjuteur attendait à Saint-Denis le sac de Paris. On égorgeait le voisin, et l’on se consolait par des vers:

En voyant ces œillets qu’un illustre guerrier...

Mazarin et Turenne étaient des amoureux, l’un de la reine, l’autre de madame de Longueville, tandis que Charles Ier tombait sous la hache de Cromwell et que la fille de Henri IV mourait de froid au Louvre. Chaque jour voyait naître des gazettes: _Le Courrier français_ et _le Courrier extravagant_ étaient écrits en vers burlesques; à peine rencontre-t-on parmi des choses insipides quelques lignes comme celle-ci:

«Le jeune Tancrède de Rohan fut le premier qui porta des nouvelles aux Champs-Élysées de la cruelle guerre que le cardinal Mazarin avait allumée en France. Le nautonier Caron, ayant passé ce jeune guerrier dans sa barque, lui montra les champs délicieux où se divertissent les princes et les héros; il lui donna une des plus jeunes et plus fières Destinées pour l’accompagner jusqu’à la porte de cet admirable pourpris, où il fut reçu avec regret à cause de sa jeunesse.»

Plus avant, vous rencontrez le duc _de Jeûne_ avec l’_infante Abstinence, sa femme_, se saisissant du _fort de Carême_ par l’entremise du _jour des Cendres_.

C’était là la lecture dont se nourrissait le réformateur de la Trappe. Il pouvait errer au milieu des sociétés qui commencèrent avant la Fronde et qui finirent avec elle: en effet, ce fut là qu’il connut madame de Montbazon. Ces sociétés étaient de diverses sortes; la première et la plus illustre de toutes était celle de l’hôtel de Rambouillet. Arrêtons-nous pour y jeter un regard. On comprendra mieux d’où Rancé était parti quand on saura de quelle extrémité de la terre il était revenu.

Madame de Rambouillet, fille du marquis de Pisani, et de madame Savelli, dame romaine, avait, ainsi que plusieurs familles de l’époque de nos Médicis, du sang italien dans les veines. Elle enseigna à Paris la disposition des grands hôtels dont la Renaissance avait déjà indiqué les principes. Quand la reine mère bâtit le Luxembourg, elle envoya ses architectes étudier l’hôtel de Pisani, devenu l’hôtel de Rambouillet, et situé dans l’espace qu’occupe aujourd’hui la rue de Chartres, ayant vue sur le petit palais de Philibert Delorme: la seconde galerie du Louvre n’a été bâtie que de notre temps. Cet hôtel était le rendez-vous de tout ce qu’il y avait de plus élégant à la cour et de plus connu parmi les gens de lettres. Là, sous la protection des femmes, commença le mélange de la société, et se forma, par la fusion des rangs, cette égalité intellectuelle, ces mœurs inimitables de notre ancienne patrie. La politesse de l’esprit se joignit à la politesse des manières; on sut également bien vivre et bien parler.

Mais le goût et les mœurs ne se jettent pas d’une seule fonte: le passé traîne ses restes dans le présent; il faut avoir la bonne foi de reconnaître les défauts que l’on aperçoit dans les époques sociales. En essayant de curieuses divisions de temps, on s’est efforcé d’accuser Molière d’exagérations dans ses critiques: pourtant il n’a dit que ce que racontent les mémoires, de même que les lettres de Guy-Patin, montrent que dans la peinture des médecins, le grand comique n’a pas passé la mesure.

Marini, le Napolitain, reçu avec transport à l’hôtel de Rambouillet, acheva de gâter le goût en nous apportant l’amour des _concetti_. Marie de Médicis faisait à Marini une pension de deux mille écus, Corneille lui-même fut entraîné par ce goût d’outre-monts, mais son grand génie résista: dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tête chauve qui plane au-dessus de tout.

Il régnait à l’hôtel de Rambouillet, à l’époque de sa plus ancienne célébrité, un attrait de mauvaise plaisanterie qu’on retrouvait encore dans ma jeunesse au fond des provinces. Ainsi des vêtements rétrécis, afin de persuader à celui qui les reprenait qu’il avait enflé pendant la nuit; ainsi Godeau accoutré en nain de Julie et rompant une lance de paille contre d’Andilly, qui lui donna un soufflet; voilà où en était l’hôtel de Rambouillet. Lorsque Corneille y lut _Polyeucte_ on lui déclara que _Polyeucte_ n’était pas fait pour la scène. Voiture fut chargé d’aller signifier à Pierre de remettre son chef-d’œuvre dans sa poche. C’est pourtant cette puissante race normande qui a donné Shakespeare à l’Angleterre et Corneille à la France.

On n’aimait pas, à l’hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton: Montausier n’eut la permission d’en user qu’en considération de ses vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de dentelle, et l’on appelait _Lionnes_ les jeunes femmes blondes. Rien de nouveau sous le soleil.

Dans une fête que donnait madame de Rambouillet, elle conduisit une nombreuse compagnie vers des rochers plantés de grands arbres. Mademoiselle de Rambouillet et les demoiselles de sa maison, vêtues en nymphes, faisaient le plus agréable spectacle. Julie d’Angennes apparut avec l’arc et le visage de Diane; elle était si charmante qu’elle vainquit au chant un rossignol et que la tour de Montlhéry haussait le cou dans les nues pour apercevoir ses beaux yeux[2].

[2] _Recueil de chansons manuscrites_ (Bib. royale).

Il y avait un cabinet appelé la chambre bleue, à cause de son ameublement de velours bleu rehaussé d’or et d’argent. On y respirait des parfums, on y composait des stances à Zyrphée, reine d’Argennes à la cour d’Arthénice, anagramme du nom de Catherine, faite par Racan pour Catherine de Rambouillet, dont il était amoureux. Celle-ci écrit à l’évêque de Vence: «Je vous souhaite à tout moment dans la loge de Zyrphée; elle est soutenue par des colonnes de marbre transparent, et a été bâtie au-dessus de la moyenne région de l’air par la reine Zyrphée. Le ciel y est toujours serein; les nuages n’y offusquent ni la vue ni l’entendement, et de là tout à mon aise j’ai considéré le trébuchement de l’ange terrestre.» L’_Astrée_ de d’Urfé, publié entre 1610 et 1620, florissait à l’hôtel de Rambouillet. C’est par l’_Astrée_ que s’introduisirent les longs verbiages d’amour, peut-être nécessaires pour corriger les amours du seizième siècle. D’Urfé, épris de Diane de Châteaumorand, femme de son frère, dont le mariage fut cassé, épousa Diane.