Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques
Part 10
Embrassez bien pour moi Émile[125], Soumet, Jules[126], Guiraud[127] et d'Hendicourt et tous nos amis, auxquels j'écrirai dès que j'aurai quelque loisir.
[Note 125: Émile Deschamps, né à Bourges en 1791, mort à Versailles, en 1871. L'un des premiers adeptes du Romantisme. Il fut un des fondateurs de la _Muse française_ de Victor Hugo, dont il demeura l'ami, collabora aux _Annales de la Littérature et des Arts_, au _Mercure du XIXe siècle_, etc. Poésie, drame, roman, études historiques et littéraires, Émile Deschamps embrassa un peu tous les genres. Ses œuvres complètes ont été publiées en six volumes, chez Lemerre (1872-1894).]
[Note 126: Jules Lefèvre-Deumier (1797-1857), lié d'amitié avec Alexandre Soumet, entra avec lui dans le mouvement romantique et collabora au _Conservateur littéraire_ et à la _Muse française_. Ses vers se ressentent fort de l'influence de Byron qu'il imita en allant combattre pour la délivrance de la Pologne. Fait prisonnier par les Autrichiens, il devint, après son retour en France, bibliothécaire du prince Louis-Napoléon, puis de l'Élysée et des Tuileries.
Jules Lefèvre n'était pas, comme poète, sans valeur (_le Parricide_, 1823; _le Clocher de Saint-Marc_, 1826; _Ode sur la mort du général Foy_, 1826; _les Confidences_, 1833). Il a laissé en outre des romans qui eurent quelques succès: _Sir Lionel d'Arquenay_ (1834), _les Martyrs d'Arezzo_ (1836).
Il fut un moment co-propriétaire de l'_Artiste_ avec Arsène Houssaye.]
[Note 127: Pierre-Marie-Thérèse-Alexandre, baron Guiraud (1788-1847). Un des fondateurs de la _Muse française_ où il rendit compte des _Mémoires du général Hugo_ (tome I, p. 198) et où il publia un véritable manifeste littéraire: _Nos Doctrines_ (t. II, nº 7). Collabora également aux _Annales de la Littérature et des Arts_ et au _Mercure du XIXe siècle_.
Avait eu un drame, _les Macchabées_, joué, en 1822, à l'Odéon; d'autres suivirent: _le comte Julien_ (1823), _Pharamond_, en collaboration avec Ancelot (1825), _Virginie_ (1827).
Assidu du salon de Mme Ancelot (Marguerite Chardon), Guiraud aimait à y réciter les vers un peu pleurards qui devaient former ses _Élégies savoyardes_ (Ponthieu, 1823). Il a publié, en outre, _Poèmes et Chants élégiaques_ (Boulland, 1824), des _Poésies dédiées à la jeunesse_ (Dondey-Dupré, 1836) et deux forts volumes assez justement oubliés, imprimés à Limoux, sa ville natale: _Philosophie catholique de l'Histoire_ (Boute, 1839-1841).
Le baron Guiraud faisait depuis 1826 partie de l'Académie française.
Cf. Léon Séché: _Le Cénacle de la Muse française_.]
Je suis encore ici pour trois semaines. Vous m'écrirez vite, n'est-ce pas?
Mille respects de ma part à Madame votre mère[128].
[Note 128: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835, p. 221-222.]
Rues et maisons noires et laides, «tout cela est jeté pour le plaisir des yeux». Voilà, pour les Blaisois, s'il en était besoin, de quoi faire pardonner au poète les deux vers du comte de Gassé.
Regardez.--Tout est laid, tout est vieux, tout est mal. Ces clochers même ont l'air gauche et provincial[129].
[Note 129: _Marion Delorme_, acte II, scène I.]
Au reste, Victor Hugo a suffisamment magnifié Blois, voire les clochers de Saint-Nicolas, pour que cette boutade ne puisse inspirer qu'un sourire et rien plus.
De Blois, il écrivit encore au baron d'Eckstein[130], pour lui recommander le _Résumé de L'Histoire de Russie_, du pauvre Alphonse Rabbe; puis, le 7 mai, à la veille d'en partir, ce fut cette lettre, jolie et intéressante, à Adolphe de Saint-Valry[131], son ami d'enfance:
[Note 130: Ferdinand d'Eckstein, né à Altona, en 1790, mort à Paris en 1861. Après avoir servi contre la France, suivit Louis XVIII et s'attacha à sa fortune. Successivement commissaire central à Marseille, inspecteur général au ministère de la police, historiographe à celui des Affaires étrangères et enfin créé baron.
Après avoir collaboré aux _Annales de la Littérature et des Arts_, auxquelles il donna des articles politiques, historiques et de littérature étrangère, le baron d'Eckstein, fonda en 1826, le _Catholique_.
Rendu à la vie privée par la Révolution de juillet il a exprimé, avec talent, dans nombre d'ouvrages, son loyalisme.]
[Note 131: Adolphe Souillard, plus connu sous le nom d'Adolphe de Saint-Valry (1802-1862), né la même année que Victor Hugo, était pour lui un ami d'enfance, car son père avait servi sous les ordres du général. Après avoir collaboré au _Conservateur littéraire_, Adolphe de Saint-Valry,--il donnait comme Jules Lefèvre et Jules de Rességuier les plus belles espérances,--était passé aux _Annales de la Littérature et des Arts_, où l'honneur lui fut imparti de rendre compte des _Odes et poésies diverses_ de V. Hugo.
Je ne puis reproduire le morceau dans son entier, il ferait longueur, mais la date où ces lignes furent écrites (1822, tome VII) leur donne trop de saveur pour que je puisse ne point les citer:
«Nous ne savons à quelle fatalité attribuer le silence des journaux quotidiens à son égard; est-ce que par hasard la supériorité d'un écrivain aussi jeune que M. Victor Hugo donnerait de l'ombrage et du souci à quelques hommes de lettres en crédit? Ce serait là un sentiment bien bas, mais au reste bien digne d'un siècle essentiellement jaloux et dépréciateur; car, de nos jours dans le compte que l'on rend des meilleurs ouvrages, il règne habituellement une certaine réserve cauteleuse, assez proche parente de l'envie et de la médiocrité. Heureusement pour M. V. Hugo, une édition épuisée sans annonce, les éloges et l'amitié si honorables de M. de Chateaubriand et de M. de Lamennais sont une fort belle compensation.»
Que l'on veuille se souvenir que le poète et le critique n'avaient pas à eux deux, plus de quarante ans.
Adolphe de Saint-Valry fut un des sept fondateurs de la _Muse française_, avec Émile Deschamps, Guiraud, Soumet, Victor Hugo, Alfred de Vigny et Desjardins. (Ce Desjardins, doit être l'auteur d'un drame «en cinq coupes d'amertume», _Semiramis la Grande_, dont les lecteurs de l'_Intermédiaire_ n'ignorent pas le titre. Il semble avoir été professeur libre et avoir collaboré à la _Tribune_ de Germain Sarrut. C'est, parmi les Romantiques de la première heure, un des plus inconnus.)
Il prit une part active, en l'absence de Guiraud, à la préparation du premier numéro, qui parut le 28 juillet 1823 sous la date du 15, et, quand, après douze numéros, la _Muse_ disparut, le 15 juin 1824, survivant à peine huit jours à la disgrâce de Chateaubriand, dont le grand public ignora longtemps les causes, ou tout au moins l'une d'entre elles, ce fut Saint-Valry, qui, non sans esprit et sans courage, traça le portrait d'Auguste, l'ami hier tout puissant, aujourd'hui ministre révoqué, «car il est doux de rendre hommage à la vertu et au courage d'un homme de bien, et peut-être n'est-il pas encore défendu d'accompagner jusqu'aux portes de Rome Cicéron partant pour l'exil».
En vérité, Saint-Valry donnait mieux, là, que des espérances, et, en dehors de leur amitié, l'on comprend en quelle singulière estime le pouvait tenir Hugo qui avait souvent été son hôte à Montfort-l'Amaury, dont ils ont, l'un et l'autre, chanté les ruines. (_Odes et Ballades_, Odes Livre V, Ode XVII; _Les Annales romantiques_, 1826.)
On doit à Adolphe de Saint-Valry un roman, publié en 1836: _Mme de Mably_.
Cf. Ch.-M. Des Granges: _La Presse littéraire sous la Restauration._--Léon Séché: _Le Cénacle de la Muse française_.--_L'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux_, 1893.]
A Adolphe de Saint-Valry.
Blois, 7 mai 1825.
Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards vers Paris et Montfort, et le château de Blois ne me fera point oublier Saint-Laurent. J'ai passé là en août 1821, des moments bien doux et votre excellente mère m'y a fait presque oublier pendant huit jours l'admirable mère que je venais de perdre.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son _Clocher de Saint-Marc_. C'est un homme d'un vrai talent, et il ne manque à ce talent qu'un succès.
Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même; il faut que votre poème se vende, et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt fait.
On me dit ici que l'on dit là-bas que j'ai fait abjuration de mes _hérésies littéraires_, comme notre grand poète Soumet. Démentez le fait bien haut partout où vous serez, vous me rendrez service.
J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les _folies_ mêmes sont représentées dans l'admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J'ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle[132]; j'ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau de châssis de la croisée sur laquelle François Ier a inscrit les deux vers:
[Note 132: Marie-Caroline, duchesse de Berry, devait suivre ce mauvais exemple, le 18 juin 1828, lors de sa visite à Chambord. (_Relation du voyage de S.A.R. Madame, Duchesse de Berry, dans la Touraine, l'Anjou, la Bretagne, la Vendée, et le Midi de la France en 1828_; par M. le vicomte Walsh. (Paris, Hiver, 1829, tome I, p. 24.) Il faut lire dans les mémoires d'Horace de Viel Castel comment il traite ce «Walsh d'Irlande».
Sur Chambord, cf. L. de la Saussaye: _Le château de Chambord_, 8e édit. Lyon, Perrin, 1859, in-8º, de VII; 137 pp.]
Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie
Ces deux reliques me sont précieuses.
Adieu, mon ami, vous savez que le roi m'invite à son sacre. Je serai à Paris vers le 29, et je vous embrasserai.
L'amitié d'un homme comme vous est douce et inappréciable.
Victor[133].
[Note 133: Victor Hugo: _Correspondance_, 1815-1835, pp. 48-49.]
Le lendemain ou le surlendemain, le général emmenait ses hôtes passer quelques jours à la Miltière, la propriété qu'il possédait en Sologne[134], d'où, après avoir écrit de façon plaisante à son jeune beau-frère, Paul Foucher[135], le 9 ou le 10 mai, il adressait, le 12, cette lettre plus sérieuse à son beau-père.
[Note 134: Par acte passé devant Me Pardessus, notaire à Blois, le 12 décembre 1823, le général Hugo, avait acquis au prix de 31.000 francs cette petite propriété située communes de Pruniers et de Lassay (Loir-et-Cher) avec la locature de Laudinière. «Elle consistait d'après l'acte, en: maison de maître, grange, cénacles, un enclos appelé le parc de la Miltière, distribué en jardins anglais et entouré de fossés, contenant environ 5 hectares de terre, prés et taillis.» (L. B.)]
[Note 135: _Correspondance_, pp. 50-51.
Né en 1818 et mort en 1875, Paul-Henri Foucher devait être en 1828 le collaborateur de son beau-frère dans le drame d'_Amy Robsart_. Drames, opéras, ballets, romans, chroniques, Paul Foucher a un peu affronté tous les genres et l'on ne doit pas oublier ses intéressantes correspondances parisiennes adressées à l'_Indépendance belge_.
Alfred de Musset semble avoir lié à jamais son nom à celui de Mélanie Waldor:
Quand Madame Waldor à Paul Foucher s'accroche, Montrant le tartre de ses dents... ]
Il ne s'agit pas dans celle-ci de baccalauréat ou des jeux du soleil à travers le lierre tapissant «une salle de verdure attenante à la Miltière».
Le sacre approche, Victor n'a reçu encore ni sa croix de la Légion d'honneur, ni les papiers la concernant. Il craint «de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant». Il prie son beau-père de vouloir bien passer à la chancellerie pour stimuler un peu l'apathie des bureaux.
Puis, ce sont les 350 francs demandés à Reims pour une chambre,--la province est sans pitié quand elle a occasion d'écorcher quelques Parisiens,--et si ce n'est tout à fait le chapitre des chapeaux, c'est tout au moins celui du tailleur et du chapelier. Du protocole presque.
La Miltière, 12 mai 1825.
Mon cher papa,
Le messager envoyé par mon père à Blois est de retour. Il nous rapporte l'aimable lettre de maman à son Adèle, que nous avons lue en famille et une lettre fort cordiale de Victor Foucher[136], qui nous fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions également à recevoir la croix de la Légion d'honneur et les papiers, etc., que vous nous avez annoncés pour le commencement de cette semaine. Notre espérance est frustrée de ce côté, et mon père désirerait que vous eussiez la bonté de passer encore une fois à la Légion, pour presser cet envoi. Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et si nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je courrais grand risque de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant.
[Note 136: Victor-Adrien Foucher, beau-frère de Victor Hugo, né comme lui, en 1802, mort en 1866. Magistrat, Victor Foucher a dirigé de 1833 à 1862 la _Collection des lois civiles et criminelles des États modernes_ et a laissé en outre, un certain nombre d'ouvrages et de brochures d'un caractère juridique.
Paul Lacroix attribue à Victor Foucher vingt articles, signés F., du _Conservateur littéraire_.]
Je sens, mon excellent père, combien je vous donne de peines, et je suis pénétré d'une vive reconnaissance de toutes vos bontés. La lettre de maman Foucher est bonne comme elle: elle est remplie de détails qui nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès de Juju[137] autant que de Didine[138]; quand nous serons de retour à Paris ces deux enfants seront l'objet de nos curiosités réciproques, et nous aurons de longs récits à nous faire.
[Note 137: Julie Foucher, la toute jeune sœur d'Adèle Hugo, mariée plus tard au graveur Paul Chenay (1818-1906) auteur d'un volume de souvenirs intimes: _Victor Hugo à Guernesey_.
(Paris, Juven, S. D. in-12), de 296 pp.]
[Note 138: Léopoldine Hugo.]
Voudriez-vous encore ajouter à tous vos soins paternels celui de payer nos contributions dont le papier a été remis à maman. Nous vous rembourserons cette petite somme.
Maman nous apprend que la chambre à Reims est louée 350 francs et qu'on cherche une quatrième personne. Est-ce pour la voiture ou pour le logement? Vous me disiez dans votre dernière que Beauchêne s'occupait de la fabrication de mon habit. Comment a-t-il eu ma mesure? Il faudra sans doute les culottes, bas, souliers à boucles, épée d'acier, chapeau à galon d'acier et plumes. En quel métal doivent être les boucles de la culotte et des souliers? Faudra-t-il les jabots et les manchettes?
Parlez de nous à la bonne Mme Deschamps. M. Deschamps[139] m'a écrit une charmante lettre. Veuillez l'en remercier en attendant que je le fasse moi-même.
[Note 139: Père d'Émile et d'Antoni Deschamps.]
Paul a dû recevoir aujourd'hui une lettre de moi, la première que j'ai écrite de la Miltière. Celle-ci est la seconde. Je vais écrire la troisième à Charles Nodier.
Adieu, mon cher et bon père; papa et son excellente femme, mon Adèle et sa petite Didine aux joues fermes, vous embrassent ainsi que maman Foucher, et je me joins à eux de cœur. Vous ne sauriez croire comme on parle de vous en Sologne à l'heure qu'il est.
Votre fils tendrement dévoué, Victor.
Mon portier a-t-il reçu quelque lettre depuis notre départ? J'en reçois une bien paternelle de M. de la Rivière[140].
[Note 140: M. de la Rivière, le vieux maître d'école de Victor rue Saint-Jacques. Il en sera, ultérieurement, plus longuement question.]
Écrivez toujours à Blois[141].
[Note 141: _Correspondance_, pp. 223-225.]
Victor Hugo a raconté assez sommairement son séjour à Reims et ses impressions au cours de la cérémonie du sacre, à laquelle il fait assister Lamartine[142], dont M. Edmond Biré a, depuis, établi l'absence à ce gala où le carton peint semble avoir été un trop fréquent accessoire[143].
[Note 142: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome II, p. 92.]
[Note 143: _Victor Hugo avant 1830_, p. 377.]
Il convient d'être plus bref encore. Ce fut pour Victor l'occasion, et elle était excellente, d'écrire l'_Ode sur le Sacre_[144].
[Note 144: _Odes_, livre III (1824-1828), ode IV.]
Il aimait le sujet. Les Bourbons l'avaient jusqu'ici heureusement inspiré. Louis XVIII ne s'était point montré ingrat. Charles X ne le fut point davantage.
VII
L'Ode sur _le Sacre_.--Une promotion désirée: le lieutenant-général comte Hugo.--Une dette sacrée.--Ce bon M. de la Rivière.--Le _voyage au Mont-Blanc et dans la vallée de Chamonix_.--Naissance de Charles-Victor Hugo.
Ces vers firent plus sans doute pour la nomination du général Hugo au grade de lieutenant-général que les démarches répétées de jadis auprès de MM. de Chateaubriand et de Clermont-Tonnerre et du duc d'Angoulême lui-même.
Le sacre est du 29 mai. Le 5 juin, le _Moniteur Universel_ nº 156, publiait cette promotion si ardemment désirée:
«M. le Maréchal-de-camp Hugo, vient d'être nommé lieutenant-général.»
Le fils s'en réjouit autant que le père. Il est de nouveau à Gentilly, chez un ami, cette fois, et de cette banlieue, il adresse ses félicitations au nouveau lieutenant-général, «M. le Lieutenant-général Comte Hugo», et ses excuses à Mme Hugo pour la négligence de Ladvocat.
Gentilly, 19 juin.
Mon cher papa,
C'est de ma campagne où je suis allé passer quelques jours chez un ami qui demeure à deux lieues de Paris, que je te réponds. Je regrette bien que tu y sois toi-même en ce moment. Les chaleurs excessives, la solitude et le dénuement de la Miltière me font trembler pour ta chère santé. Il me semble que tu aurais dû retarder ce voyage quelque important qu'il pût être, et ne pas t'aventurer tout seul dans cette saison au milieu des déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes morbifiques dans les grandes chaleurs, et mon Adèle te reproche tendrement de nous avoir donné l'inquiétude de te savoir là-bas.
Les journaux de Paris ont annoncé ta promotion de la manière la plus flatteuse. Que t'importe un oubli qu'ils font si fréquemment? Que t'importe la jalousie? Il suffit de ton nom et de ta réputation pour mériter l'envie. Résigne-toi, mon noble père, à cet inconvénient de toute position élevée.
J'ai rempli ta commission auprès d'Adolphe.
Tu ne m'étonnes pas en m'apprenant que ta femme n'a pas reçu son exemplaire. J'avais remis à Ladvocat le paquet à son adresse avec beaucoup d'autres, pour qu'il le mît à la poste. Tu connais la négligence de ce libraire. Partant pour la campagne j'ai dû me reposer sur lui de ce soin, et j'ai déjà reçu plusieurs plaintes comme la tienne. Le messager qui va porter cette lettre à la poste à Paris, va être chargé en même temps d'un petit mot sévère pour Ladvocat et de l'ordre de réparer sur-le-champ cet oubli. Si j'en avais ici un seul exemplaire je l'enverrais directement à ta femme, mais j'espère que Ladvocat sera soigneux cette fois.
Je suis heureux que mon ode t'ait fait quelque plaisir. Son succès ici passe mon espérance. Elle a été réimprimée par sept ou huit journaux. Je vais la présenter au Roi.
Adieu, mon excellent père, je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de t'embrasser bien tendrement. Ma femme et Didine embrassent la tienne.
Didine nous a un peu inquiétés ces jours-ci: ses dents la tourmentent.
Je reçois à l'instant une lettre d'Émile Deschamps où je lis: «M. le Général Hugo nous a fait bien plaisir en devenant lieutenant-général. Y aurait-il quelque moyen de lui faire parvenir nos félicitations et l'hommage de mon respect?» Tout le monde applaudit.
Le 24 juin, en effet, l'auteur de l'_Ode sur le Sacre_ avait l'honneur de présenter lui-même ses vers au roi.
O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore! Romps de ses ennemis les flèches et les dards, Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore, Sur des coursiers ou sur des chars! Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face! Du moins qu'un long bonheur efface Ses bien longues adversités. Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête. Prête à son front royal deux rayons de ta tête; Mets deux anges à ses côtés!
Ce n'est point assez que sept ou huit journaux les aient déjà reproduits. La gloire des caractères des presses royales leur manquait. Charles X allait la leur accorder:
Nous avons annoncé que le roi avait accueilli avec bonté M. Victor Hugo, auteur d'une _Ode sur le Sacre_. M. le vicomte de la Rochefoucauld, chargé du département des Beaux-Arts, vient d'informer ce jeune poète que Sa Majesté, voulant témoigner la satisfaction que lui a causée la lecture de cette ode, avait ordonné qu'elle fût réimprimée avec tout le luxe typographique par les presses de l'Imprimerie royale[145].
[Note 145: _Moniteur Universel_, 30 juin 1825.]
Les titres du père sont énoncés désormais en toutes lettres et la correspondance est adressée à
Monsieur Monsieur le lieutenant général Comte Hugo A Blois.
quand ce n'est point à «Madame la Comtesse Hugo».
Précédant le départ pour la Suisse des Hugo et des Nodier, ce voyage littéraire dont Urbain Canel fit les frais, un geste qui précéda sa faillite, voici une lettre d'un tout autre ton.
Il s'agit bien d'une dette d'honneur; le prix, dû encore à M. de la Rivière, le vieil instituteur de la rue Saint-Jacques, des leçons données jadis à Victor[146]. Le brave homme, devenu, comme Biscarrat, un ami pour l'écolier de naguère, s'était contenté de présenter autrefois sa note. Mais au lendemain de la mort de Mme Hugo, la vraie, le piteux état de la succession n'avait point permis à sa délicatesse d'insister... puis, étaient venues la vieillesse et les infirmités.
[Note 146: «Ils n'avaient pas, surtout Victor, l'âge du collège; elle (Mme Hugo) les envoya d'abord à une école de la rue Saint-Jacques où un brave homme et une brave femme enseignaient aux fils d'ouvriers la lecture, l'écriture et un peu d'arithmétique. Le père et la mère Larivière, comme les appelaient les écoliers, méritaient cette appellation par la paternité et la maternité de leur enseignement. Ça se passait en famille. La femme ne se gênait pas, la classe commencée, pour apporter au mari sa tasse de café au lait, pour lui prendre des mains le devoir qu'il était en train de dicter, et pour dicter à sa place pendant qu'il déjeunait.
Ce Larivière, du reste, était un homme instruit et qui eût pu être mieux que maître d'école. Il sut très bien, quand il le fallut, enseigner aux deux frères le latin et le grec. C'était un ancien prêtre de l'Oratoire. La Révolution l'avait épouvanté, et il s'était vu guillotiné s'il ne se mariait pas; il avait mieux aimé donner sa main que sa tête. Dans sa précipitation, il n'était pas allé chercher sa femme bien loin; il avait pris la première qu'il avait trouvée auprès de lui, sa servante.»
(_Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome I, pp. 51-52.)]
Le fils plaide joliment auprès du général la cause de son ancien maître. Il a fait, lui-même, le sacrifice d'une montre en or, dont il se proposait l'acquisition, pour éteindre en partie cette dette: le général n'aura plus qu'un reliquat de 286 francs et quelques centimes à payer... et tardera un peu à le faire.
Paris, 18 juillet 1825.
Mon cher Papa,