Véritables mémoires de Cagliostro
Part 3
Il est temps de dire que j’avais conçu le dessein de rendre à l’abbesse de Sainte-Rosalie l’enfant perdue, regrettée depuis si longtemps, et, par la même occasion, d’assurer à ma bien-aimée et à moi-même une fortune considérable. Quel mal y avait-il à cela? Aucun. La Révérende cherchait une fille, et, quoique Fiorella ne cherchât point de mère, elle pouvait très bien s’accommoder de celle que je lui destinais. Quant aux moyens imaginés pour parvenir à mon but, ils n’étaient pas très compliqués. J’avais fait tenir à la supérieure une lettre mystérieuse qui lui désignait la petite comédienne comme la fille qu’elle pleurait. La lettre n’affirmait rien d’une façon absolue: on engageait seulement la noble dame à se munir des preuves qui se trouveraient _peut-être_ dans une grande malle, où Fiorella avait coutume d’enfermer ses costumes de baladine. Or, ces preuves, j’étais bien sur qu’on les trouverait dans le coffre, puisque je les y avais mises. C’étaient, entre autres paperasses, une confession écrite, au moment de trépasser, par la vieille juive repentante qui avait enlevé l’enfant. En outre, j’avais ajouté çà et là, dans les autres papiers, des circonstances, des noms qui devaient développer chez l’abbesse une conviction d’autant plus ardente qu’elle ne reposerait sur rien de positif. J’aurais pu mettre Fiorella dans le secret; mais les rôles qu’on joue le mieux, ce sont les rôles qu’on joue naturellement. Je comptais aussi sur cette voix du sang qui porte toutes les mères à aimer tous les enfants, et tous les enfants à aimer toutes les mères.
Le soir, Fiorella ne vint pas au théâtre; l’impresario reçut une assez forte somme, accompagnée de l’avis qu’il ne reverrait jamais sa pensionnaire; un petit billet anonyme, apporté par une sœur tourière, m’invitait à passer au couvent dans la journée du lendemain.
Ainsi j’avais réussi! Fiorella n’était plus la pauvre ballerine qui faisait jadis des ronds de jambes sur la corde tendue; elle était la fille de l’opulente duchesse de P... Et moi, s’il vous plaît, je ne serais plus le petit moinillon défroqué, arrachant çà et là quelques piastres au hasard des tripots, mais un riche seigneur, mari d’une belle femme du monde, et faisant l’aumône dans les rues, avec un geste fier, à ses compagnons de la veille.
Je fus reçu par la révérende abbesse elle-même. Elle était sévère et rayonnante à la fois. Elle me parla de Fiorella sans aucune gêne, mais très gravement. Instruite, disait-elle, de mon amour pour sa fille, elle savait aussi que cette tendresse n’avait pas dépassé les limites d’une chaste inclination;--évidemment il ne m’appartenait pas de la démentir;--elle me savait gré de mon dévouement et de mon respect; elle m’en récompenserait dignement. Mais il me fallait renoncer à toute espérance, à toute idée de rapprochement. Un pauvre hère tel que j’étais ne pourrait obtenir--je devais le comprendre--la main de la plus riche héritière de Sicile. Fiorella, d’ailleurs, s’était résignée à passer sa vie dans la sainte maison que sa mère gouvernait; elle y serait reine et maîtresse, et y ferait son salut, passablement compromis par les erreurs de sa jeunesse.
Il est aisé d’imaginer quel fut mon désespoir. En voulant accommoder les choses pour le mieux, j’avais fait non seulement mon malheur, mais celui de la pauvre Fiorella, qui, certainement, ne demeurait pas au couvent de son plein gré. Elle devait souffrir autant que je souffrais, et je sentais mon cœur se briser à l’idée que j’avais voué mon amie à toute une existence de regrets et d’angoisses.
Je voulus protester; je voulus même, au risque d’être envoyé aux galères, avouer la supercherie dont j’avais fait usage. Mais la duchesse avait une façon de regarder les gens qui glaçait les paroles dans la bouche. Elle appartenait à ces races patriciennes qui dénouent volontiers les situations embarrassantes et leurs affaires de famille par un coup de stylet ou par un verre de Malvoisie amalgamé de quelque subtile mixture. Une lutte découverte avec une pareille adversaire me parut impossible. Je me retirai, saluant jusqu’à terre, étourdi, subjugué et humilié par une bourse de cent ducats que la digne Révérende me glissa dans la main. J’eus d’abord envie de la lui jeter au visage. Je résistai à ce méchant mouvement et me promis d’employer cet argent à reconquérir l’ange que j’avais perdu.
Hélas! comment? Les premières journées, je rongeai mon frein; j’attendais une inspiration, un avis, quelque chose. Je connaissais Fiorella. En admettant qu’on l’eût séduite pendant quelques heures, sa libre nature se réveillerait bientôt dans sa violence et secouerait les obstacles.
Mais les jours se passèrent sans me fournir aucun sujet d’espérance.
Tout ce que j’appris, d’après les bruits courant Palerme, ce fut qu’il se produisait des révolutions intimes dans le couvent des Dames-Nobles, et qu’une prise de voile prochaine y occasionnait d’étranges résistances. On sait quels moyens invincibles possèdent les nonnes pour courber sous l’obéissance les brebis rebelles à la voix du Seigneur. Fiorella! Ma pauvre Fiorella! Et c’est moi qui l’avais poussée dans ce gouffre où elle allait disparaître à jamais!
J’en devins _mezzo-matto_, comme on dit chez nous. Sous peine d’être proscrit par une police ombrageuse, il ne faut pas regarder de trop près les couvents au grand jour. Aussi passais-je mes journées à errer dans les champs, combinant des projets téméraires où l’incendie figurait parmi les inventions les plus douces. Mais, dès la nuit montante, je venais m’asseoir sous les grands arbres d’une promenade qui longeait les murs de Sainte-Rosalie, et j’épiais, avec une ardente attention, les moindres bruits qui s’échappaient du monastère lugubre comme un sépulcre. Parfois des chants lointains m’envoyaient de vagues bouffées d’harmonie. Alors des nuages passaient devant mon regard; des images indécises s’ébauchaient dans ces brouillards. Fiorella m’apparaissait, pâle, échevelée, dans de longs habits religieux qui la couvraient comme un suaire... Oh! ma séduisante ballerine!--ce diable d’ange, comme je l’appelais quelquefois,--qui bondissait, le rire aux lèvres, la joie aux yeux, l’amour partout, dans un envolement de jupes où pétillaient des paillettes, qu’était-elle devenue? Allait-on étouffer cette jeunesse, cette lumière, cet enivrement, cet amour? La Fiorella que je voyais maintenant avait l’œil fixe et farouche; elle se débattait contre une implacable tyrannie, et ses bras tendus vers moi semblaient me demander secours. Je la voyais,--un soir surtout, je la vis,--et je ne perdais pas un seul de ses gestes. L’abbesse était inclinée vers elle, la dominant de ses grands yeux froids, et la délicate créature, agenouillée, se tordait les mains, baissait le front, demandait grâce, pleurante et suppliante...
--Fiorella! m’écriai-je, elle ne t’écoute pas! Elle est de marbre, cette religieuse, comme le sera son image, un jour, sur son tombeau. Ce n’est pas ta mère, je te le jure! C’est moi qui ai inventé toute cette histoire; il faut que je te l’avoue enfin. Ne perds pas ton temps à l’implorer. Ne vois-tu pas, dans le regard dont elle te couvre, l’immuable résolution qui te condamne, le châtiment dont elle va te frapper? Fiorella, défends-toi! ne la laisse pas appeler, tu serais perdue... Bien... bien, ma lionne!... Tu te relèves, l’œil en feu, superbe d’audace et de révolte! Que tu es belle et terrible! Oui, tu as le droit de vivre et d’aimer. Ah! c’est elle qui tremble devant toi à présent. Elle a peur, elle te supplie! Prends garde! les nonnes sont comme les tigres; elle te trompe. Elle rampe, elle se ramasse, elle va bondir!
J’étais à peu près fou. La scène que j’avais évoquée me dominait moi-même et se détachait dans l’ombre avec le relief de la réalité.
Haletant, je suivais les péripéties d’une lutte affreuse, et j’encourageais Fiorella de mes paroles insensées.
--Défends-toi! Qu’elle n’appelle pas! Tu es la plus forte, et je t’aime. A la gorge! à la gorge! je le veux! je l’ordonne! Serre le cou de la vieille pour qu’elle ne puisse pas crier; serre-le de tes petites mains d’acier. Encore! il le faut! Obéis-moi tu seras libre! A présent, bâillonne-la. Non, c’est inutile, elle tombe, affaissée. Achève, achève ton œuvre! Ne regarde pas le sang qu’il y a sur tes mains. Il faut fuir, Fiorella; prends les clefs, ne perds pas de temps. Éteins la lampe avec tes mains rouges; il fait noir. Ton cœur bat, pauvre martyre; tu te traînes le long des murs. Reprends courage, va. Ferme la porte et descends. Suis le corridor. Descends encore. Il y a une issue au bas de l’escalier. La vois-tu? Oui, tu la vois. Qu’importe l’obscurité! la clef qui ouvre cette porte dérobée est la plus petite du trousseau. Tu l’as trouvée. Bien, hâte-toi! Oh! des rumeurs s’éveillent dans le couvent. On va te poursuivre. Ne chancelle pas, sois hardie, tu seras sauvée! Vois mes bras qui te sont ouverts et qui t’emporteront dans la liberté et dans l’amour!
Je criais avec des râles dans le gosier. Une pesanteur formidable écrasait mes poumons. Tout à coup il me sembla que je venais d’entendre un battement de porte, suivi d’un bruit de pas nombreux, et ce fut comme si tous ces pas m’avaient marché sur la poitrine. J’eus peur, je ne savais de quoi, de quelque chose de sinistre qui allait se passer, de quelqu’un de terrible qui allait surgir, et je crus, tant les bruits redoublaient et se rapprochaient, que j’étais entouré d’une multitude invisible, menaçante. Je voulus échapper à cette épouvante, me lever, m’éloigner. Impossible. Je me sentis incapable de vaincre ma terreur. Je souffrais de cette attente anxieuse que l’on subit sous l’approche magnétique d’un orage, quand c’est sur vous peut-être que la foudre va tomber. Et voici que j’entendis, à travers le tumulte,--très nettement, cette fois,--un pied qui pressait le sol, une robe qui traînait dans l’herbe; et une main, une main longue, très froide--oh! j’en sentis la glace à travers mes habits--se posa lentement sur mon épaule.
--Je t’ai obéi, Joseph! je l’ai tuée. Me voici.
C’était sa voix! la voix de Fiorella!
Sans oser regarder celle qui me parlait, sans rien vouloir entendre de plus, je pris une course folle à travers champs, en ligne droite, fuyant les routes et les sentiers frayés, enjambant les haies, escaladant les murs, sautant les fossés, tombant quelquefois, me relevant, grimpant des pieds et des mains, dévalant aux descentes, me meurtrissant aux ronces, aux pierres, aux arbres, comprenant que ce serait dans un complet épuisement physique que je pourrais anéantir la pensée de terreur et d’horreur!
Après bien des heures de fuite forcenée, je tombai presque mort le long d’une haie. Si je ne me relevai pas pour courir encore, c’est qu’une fatigue invincible ferma mes paupières, m’engourdit et me plongea dans un sommeil profond.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Deux personnages de bonne mine, inclinés vers le fossé où je m’étais endormi, me secouaient doucement, et, pendant que je frottais mes yeux encore tout sillés de sommeil, j’entendis l’un des passants dire à l’autre:
--Voilà, compère orfèvre, une heureuse rencontre, et, grâce à Joseph Balsamo, notre fortune est faite.
VI
De quelle manière je pratiquai pour la première fois la cabale;--d’un bateau qui se trouva là;--et d’une chanson que j’entendis.
Ceux qui s’imagineraient qu’à mon réveil dans une ornière de la route, j’étais encore sous l’impression de ma récente aventure, connaîtraient assez peu mon caractère. Je tiens du ciel une précieuse faculté: celle d’oublier à mon gré les événements fâcheux; et s’il m’arrivait de commettre quelque action déloyale,--un rapt ou un larcin, par exemple,--rien ne me serait plus aisé que de me considérer, la minute d’après, comme le plus honnête homme du monde. Je garde la mémoire de tout ce qui m’est arrivé d’heureux, de tout ce que j’ai fait d’honnête; des autres choses, c’est selon. De sorte que, dans bien des cas, j’ai pu mentir avec une sincérité parfaite, et cela m’a valu la meilleure part de mon influence sur les hommes.
D’ailleurs, je n’hésitai pas à croire que j’avais été simplement le jouet d’une hallucination ou d’un rêve. Le moyen de penser que Fiorella, subissant ma volonté à travers les murailles et les grilles, avait accompli en effet le crime que je lui avais ordonné dans un accès de folie! Pures billevesées, et il n’y avait qu’à ne plus penser à cela.
L’oubli me fut d’autant plus facile que mon amour avait été emporté par la terrible secousse, ainsi qu’une feuille dans une tourmente, et le joli visage de Fiorella m’apparaissait comme une pâle figure estompée dans le lointain, presque évanouie déjà.
Ce fut donc de fort bonne grâce et d’un air tout à fait dégagé qu’après un instant de réflexion je rendis leur salut aux voyageurs qui m’avaient réveillé.
--A qui ai-je l’honneur de parler? demandai-je.
--A maître Murano, orfèvre, et au marquis Maugiri, son ami.
--Ce sont là des noms que l’on cite à Palerme; le mien n’est pas digne de leur être comparé, et il n’aurait aucun lustre, s’il n’avait l’honneur d’être connu de vous... Car je pense que vous m’avez nommé tout à l’heure?
--Il est vrai, dit le marquis. Pendant une retraite que je fis chez les Ben-Fratelli, de Castelgirone, je vous ai vu plus d’une fois en compagnie d’un vieux moine qui se mêlait d’alchimie, ainsi que d’autres sciences hermétiques, et qui était votre maître. Cependant, que faisiez-vous dans cette singulière alcôve, seigneur Balsamo, s’il n’y a pas d’indiscrétion à vous le demander?
Je n’ai jamais aimé les personnes curieuses; mais l’air tout à fait honnête et même un peu niais du marquis et de l’orfèvre avait de quoi me rassurer, et puisqu’on me connaissait pour l’élève d’un alchimiste, je résolus de faire l’habile homme.
--Je m’étais endormi pour consulter mes songes à propos de la route que je dois suivre, répondis-je sans hésiter. Depuis longtemps je projette un grand voyage en Asie et en Afrique, et, hier soir, ayant observé que la conjonction des planètes était favorable, je me suis décidé à partir.
--Puisque vous vous éloignez de Palerme, dit courtoisement le marquis, permettez-nous de vous offrir une place dans notre carrosse. Tout chemin mène en Asie, et votre compagnie nous fera honneur.
Dès que nous fûmes assis dans le carrosse, qui avait assez bon air pour un carrosse de campagne, le cocher toucha les chevaux, et l’orfèvre reprit:
--Ainsi, seigneur Balsamo, mon compère ne s’est point trompé? Vous vous occupez de cabale?
--Cela se pourrait bien.
--Et cette cabale, poursuivit-il, enseigne les moyens de découvrir les trésors cachés?
--Incontestablement. Mais est-ce donc de la recherche d’une somme enfouie que s’inquiètent vos seigneuries?
--Voici l’histoire, dit le marquis Maugiri. En consultant des papiers de famille, j’ai trouvé des notes fort intéressantes sur un trésor que l’un de mes ancêtres doit avoir enterré dans une espèce de caverne, près de Saint-Pierre-en-Mer. J’ai fait confidence de ma découverte à mon compère Murano...
--Qui a bien payé pour cela, dit l’orfèvre.
--Oh une misère.
--Mille ducats!
--Fi! les regrettez-vous?
--Non, dit l’orfèvre en soupirant.
Le marquis continua:
--Donc, Murano et moi, nous allions à Saint-Pierre-en-Mer, quand nous avons eu la fortune de vous rencontrer, et il est certain que grâce à votre science...
--Hum! hum! fis-je avec une toux de vieux savant, l’entreprise peut être longue et difficile.
--Vraiment? dit Murano inquiet.
--Croyez-vous, seigneur orfèvre, qu’il n’y ait qu’à se baisser pour ramasser des trésors? Pourtant, vous avez lu le _Magistère_?
--Non.
--C’est dommage. Vous y auriez vu que la réussite s’obtient au prix des plus grands dangers!...
--Oh oh! fit l’orfèvre.
--Que les démons préposés à la garde d’un trésor peuvent rouer de coups les gens qui le cherchent...
--Diantre!
--... lorsque ceux-ci omettent une seule des cérémonies magiques.
--Ohimé! Vous ne m’aviez pas dit cela! s’écria l’orfèvre parlant à Maugiri.
Je compris que j’avais été trop loin.
--En procédant avec prudence, repris-je, on peut éviter les inconvénients auxquels le dos du seigneur orfèvre ne paraît pas d’humeur à s’exposer. Mais voici l’heure du déjeuner. Nous arrêterons-nous dans cette auberge, d’où il sort une appétissante odeur de victuailles? Il importe que nous suivions un régime très régulier, copieux et substantiel, et que nous ne buvions que du vin d’Asti dans des verres d’une pinte.
--Est-ce obligatoire? demanda l’orfèvre.
--Obligatoire, c’est beaucoup dire. Cela est simplement indiqué. Quand on veut réussir, il ne faut rien négliger.
--C’est bien parlé, dit le marquis, et mon appétit est de l’avis de votre cabale.
Je ne raconterai pas dans son détail la comédie que je jouai pendait plusieurs jours, choyé par l’orfèvre, admiré par le marquis. Je n’eus pas à me plaindre de leur politesse, non plus que des repas faits en leur société, et cependant ma cabale était fort exigeante.
Il est vrai que je leur donnais quelques petites satisfactions, comme de visiter soir et matin avec eux la caverne de Saint-Pierre-en-Mer, comme de leur dire: «Vraiment, cette caverne a tout à fait l’air d’un lieu où l’on a caché quelque trésor!» et cela les comblait de ravissement. En outre, je voulus bien accepter une bourse d’or, du poids de soixante onces, pour étudier les effets de l’attraction métallique et pour acheter la complaisance des démons gardiens; ce fut l’orfèvre qui fournit la bourse. Je taillai une baguette divinatoire dans du bois de cornouiller, et même je réclamai la compagnie nocturne,--car la nuit est le temps convenable pour faire amitié avec les esprits subterranéens,--d’une jeune fille aussi jolie que possible et parfaitement innocente. Le marquis m’amena une paysanne assez fraîche, en s’excusant de n’avoir pu trouver mieux. Je m’en accommodai, bien qu’elle ne me parût pas avoir la principale qualité requise par les rites de la cabale. Le fait est qu’elle nourrissait quelque tendresse pour un robuste gaillard appelé Malvoglio, batelier disait-il, pirate disait-on, qui passait en mer des semaines entières avec des garnements de son espèce, dans une vieille sardinière. Il ne se commettait pas un vol, ou même pis, dans une habitation du rivage mal close ou mal gardée, sans que le nom de Malvoglio fût mêlé à l’aventure. Un digne garçon, comme on voit.
La petite paysanne l’aimait fort; mais elle s’en expliqua avec moi de telle façon que j’aurais eu mauvaise grâce à m’en plaindre.
Cependant, la nuit que j’avais désignée pour accomplir notre expédition magique arriva, et, parfaitement convaincu comme je l’étais que nous ne trouverions rien dans la caverne, sinon des tas de pierres écroulées, j’éprouvais quelque souci touchant le succès de cette affaire. Je résolus de m’en fier à la fortune, qui n’abandonne jamais les audacieux, quand ils ont suffisamment d’esprit.
Un peu avant minuit, nous quittâmes notre auberge avec un grand mystère et dans un ordre imposant.
Je marchais le premier, tenant d’une main la bourse et la baguette dont l’inclinaison devait désigner la place où était enfoui le trésor; j’élevais de l’autre main une torche qui fumait dans les ténèbres. La jolie paysanne me suivait, tout habillée de blanc comme une catéchumène, c’est-à-dire vêtue de sa seule chemise qui, heureusement, était en toile épaisse; d’ailleurs il faisait très obscur. Je gardais mon sérieux, mais la bonne fille ne pouvait s’empêcher de pouffer de rire et, plus d’une fois, par un badinage qui ne laissait pas que d’être imprudent, elle me chatouilla les côtes pour me faire rire aussi, car elle savait que j’étais extraordinairement nerveux. Quant à Murano et à Maugiri, qui formaient l’arrière-garde, ils avaient l’air grave et inquiet à la fois, comme doivent l’avoir des gens devant qui va s’accomplir un prodige.
La caverne avait deux issues: l’une donnant sur la route que nous suivions; l’autre, beaucoup plus étroite, s’entre-bâillait entre des roches, du côté de la mer.
Nous fîmes halte devant la plus large des deux entrées; je me sentais de plus en plus perplexe, lorsque l’orfèvre se rapprocha de moi et me dit:
--N’avez-vous pas parlé, le jour de notre rencontre, d’un danger possible de coups de bâton?
--Il est vrai, seigneur Murano, mais une offrande de soixante onces d’or apaise presque toujours les esprits gardiens des trésors.
--Presque toujours?
--Oui, seigneur.
--Un pareil présent s’est donc trouvé insuffisant quelquefois?
--Je le confesse. Beaucoup de ces esprits montrent une cupidité extrême.
--Diantre! diantre! dit l’orfèvre. Et quelle somme faudrait-il leur offrir pour ne courir aucun péril de bastonnade?
--Il est sans exemple que leurs mauvaises intentions n’aient pas été changées par un don de cent onces d’or.
--Eh bien dit Murano en soupirant, ajoutez les quarante onces que voici aux soixante qui sont dans la bourse.
A vrai dire, je fus touché par la candeur de ce brave homme, et pour un peu je me fusse écrié que j’étais, moi un imposteur, et lui un imbécile! Mais je pensai qu’il n’aurait pas été courtois d’adresser un aussi fâcheux compliment à un personnage honorable, plus âgé que moi, et duquel, en somme, je n’avais reçu que de bons offices. Non, je ne pouvais pas blesser à ce point l’excellent seigneur Murano! Je réprimai donc un mouvement qui eût choqué les convenances, et je reçus les quarante onces avec émotion.
Dès que nous fumes entrés dans la caverne, qui se trouva être pleine de brouillard, j’éteignis tout à coup la torche contre le sol, et je poussai dans l’ombre un hurlement effroyable que répétèrent les échos. La paysanne épouvantée se mit à crier, pris de panique à leur tour, l’orfèvre et le marquis joignirent à ce concert des gémissements d’effroi, et comme des oiseaux de nuit, réveillés par nos clameurs, battaient de l’aile au-dessus de nos têtes en allumant leurs yeux d’or, ce fut toute une diablerie dont j’eus lieu d’être assez satisfait.
Mon projet, que j’avais conçu soudainement était d’une simplicité ingénieuse. Avant que mes compagnons fussent revenus de leur première terreur, je gagnerais à tâtons l’issue étroite de la caverne, du côté de la mer, et je savais assez ce que valaient mes jambes pour être sûr qu’une fois échappé je serais peu aisé à rejoindre.
Pendant que mes gens ne cessaient de gémir, je me dirigeai le long de la paroi pierreuse, vers l’endroit où se trouvait l’ouverture; je ne manquai pas, en marchant, de moduler les cris les plus divers et les plus épouvantables; toute une meute de démons n’eût pas fait un plus affreux vacarme. Cependant je devais me rapprocher de l’issue; encore quelques pas, et j’étais dehors! Mais j’eus la maladresse de laisser choir la bourse et la baguette divinatoire que je tenais dans la même main, ainsi que je l’ai dit.
Abandonner les cent onces d’or! J’étais incapable d’une telle vilenie. Je me baissai, je tâtai le sol, j’eus bientôt retrouvé la baguette et la bourse. Mais, chose surprenante, lorsque je voulus les ramasser, il me sembla qu’elles étaient devenues étrangement lourdes, ou plutôt qu’elles étaient attachées au sol. De quelle façon? Je ne pouvais le comprendre. Je fis un violent effort en les attirant à moi. Alors, il se produisit un craquement terrible; la terre trembla sous mes pieds, et, en même temps je reçus sur le crâne, sur les épaules, sur les reins, un éboulement ruisselant et sonore de menus objets très durs; ce fut comme si j’étais accablé sous une énorme averse de pierreries et de lourdes monnaies.
Qu’arrivait-il? Ma baguette était-elle tombée d’elle-même sur le point qu’il fallait toucher pour en faire jaillir un trésor? Il y avait donc un trésor! et moi, Joseph Balsamo, j’étais donc un sorcier véritable!