Véritables mémoires de Cagliostro
Part 2
J’avais envie et peur de la prendre follement dans mes bras et de la couvrir de caresses. Je tremblais pendant que ces folles imaginations me passaient par la tête. Enfin, comme impatientée de mon silence, Émilia se décida à parler.
--Mon Joseph! dit-elle...
Je frissonnai délicieusement. Elle reprit:
--Nous sommes seuls, n’est-ce pas? Viens tout près de moi, plus près encore, et sache mon secret... Joseph, j’ai un amant!
--Toi?... Vous, Émilia?... un amant!
--Sans doute, dit-elle; tu ne t’en doutais pas? C’est Trivulce.
--Trivulce Ah! j’entends. C’est un amant, j’en conviens, et j’en suis un aussi. Et le frère Peppo, qui vient demander l’aumône tous les samedis et qui vous fait des déclarations, c’est encore un amant? Cela vous en fait trois.
--Rêves-tu? dit-elle. Me prends-tu pour une petite fille? Le chevalier est mon amant; tu dois savoir ce qu’un tel mot veut dire. Si je t’avoue cela, c’est parce que nous comptons sur toi pour nous aider dans nos amours...
Vous concevez ma stupéfaction et mon désespoir. Qu’allais-je répondre? Je ne sais. Je sentis tout à coup quelque chose me tomber sur la tête.
C’était un coup de bâton.
Il fut suivi d’un autre, puis d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce que mon oncle, reconnaissant ma voix, s’arrêta subitement pour me dire:
--Comment! c’est toi, Joseph?
Émilia s’était enfuie.
--Que diantre fais-tu là? continua le bonhomme stupéfait. Je te prenais pour Trivulce qui, à ce qu’on m’a raconté, vient la nuit donner la sérénade à ma fille. Est-ce l’heure et le moment de bavarder avec ta cousine, que tu vois toute la journée et à qui tu peux parler dans tous les coins? A quoi bon ces cachotteries? Est-ce que vous vous aimez par hasard? Eh! eh! cela m’arrangerait tout à fait. J’ai songé plus de vingt fois à vous marier ensemble.
--Ah! mon oncle, quel affreux bâton!
--Je l’avais choisi exprès.
--Vous m’avez cassé quelque chose.
--Peut-être bien.
--Oh! la! la!
--Oui, cela te fait mal, je le comprends. Va te coucher, ce n’est pas le moment de parler affaires. Nous nous expliquerons demain. Je ne t’en veux pas.
--Ni moi, mon oncle.
Oh! non, ce n’était pas le moment de parler affaires. Dire quelle nuit je passai est impossible! Je mordais mes draps, je déchiquetais mon traversin, je bondissais tout d’une pièce, je poussais des cris absurdes, j’avais envie de me lever et d’aller tuer Trivulce! Pour me soulager, simplement. Tuer quelqu’un, surtout Trivulce, m’eût été une bien grande consolation. Ce n’est qu’au matin que je m’endormis, épuisé, éreinté. Je me réveillai fort tard et ne descendis qu’à la tombée du jour.
Mon oncle souriait d’un air encourageant; Émilia baissait les yeux et paraissait très intéressée par son ouvrage de couture. Moi, j’avais l’air assez penaud, naturellement.
--Eh! tu peux l’embrasser, dit mon oncle avec un gros rire. Voyons, fillette, laisse-toi faire. Tu lui dois bien un dédommagement pour ce qui s’est passé hier soir!
Je le confesse en toute humilité; en recevant l’autorisation d’embrasser ma cousine, je ne songeai plus à rien, sinon au plaisir que j’allais avoir.
Je m’approchai. Elle me regarda, étonnée, mais ne s’opposa pas aux baisers que je lui mis sur les joues.
Cela fait, mon oncle jugea bon de nous laisser seuls, et sortit en se frottant les mains.
Émilia se leva rapidement, m’entraîna vers une fenêtre pour lire dans mes yeux, et me dit joyeusement:
--Ah! que tu es bon, que tu es bon! Tu as laissé croire à mon père que tu voulais bien m’épouser, pour détourner les soupçons qu’il a sur Trivulce!
Continuons à dire la vérité; mettons à nu les lâchetés de mon cœur. Sous les yeux de la séduisante créature, j’avais oublié l’aveu cruel qu’elle m’avait fait la veille, et je lui répondis:
--Je veux vous épouser, véritablement.
--C’est impossible!
--Vous ne m’aimez donc pas du tout?
--Si, tant que tu voudras, comme une sœur, comme une cousine. Mais on ne se marie pas, quand on a joué ensemble tout petits. Tu ne te souviens donc pas?
Je rougis de cette allusion aux jeux de notre première enfance. Il est certain qu’en d’autres temps j’avais fait plus d’une fois le «maître d’école» et corrigé la petite fille d’une façon indiscrète et tout à fait intime. Mais cela n’empêche pas de s’aimer. Au contraire. En un mot, j’aurais pris l’ingrate pour femme à l’instant même, pour peu qu’elle eût voulu me répondre de sa fidélité future,--et même sans cela.
Elle ne me permit pas la plus chétive espérance.
--Laissons ces folies, dit-elle, je suis engagée à Trivulce depuis plus d’un an. Il m’a écrit, il m’a parlé, nous nous sommes aimés; je serai Mme Trivulce dès que nos parents le permettront. En attendant, nous comptons nous rencontrer le plus souvent possible, et, grâce a toi, ce ne sera pas difficile.
--Grâce à moi!
--Oui. Mon père, croyant que tu veux bien m’épouser, me laissera libre; en outre, tu lui diras que Trivulce est ton ami, que tu tiens à le voir dans la maison, tous les jours, le soir aussi. Tu comprends? Ah! mon Joseph, comme nous te bénirons, Trivulce et moi!
--Cousine, quel rôle voulez-vous me faire jouer?
--Celui de notre protecteur, de notre ange gardien. Mon petit Joseph, ne me refuse pas. Je t’aimerai bien, je t’embrasserai. Veux-tu?
Je n’ai jamais bien su la quantité de démons qu’il y a dans la plus angélique des femmes, mais il est certain qu’il y en a. Émilia s’était assise sur mes genoux; ses yeux s’allumaient de flammes que j’avais déjà vues dans les regards de Rosaura. Je lui fis les serments qu’elle me dicta; elle parut tout à fait contente, et moi, lâchement, je l’étais aussi. C’est ce jour-là que je m’aperçus que le cou de ma cousine avait une odeur très prononcée d’œillet chauffé par le soleil.
Le soir même, Trivulce vint nous rendre visite, avec des airs penchés et discrets dont je comprenais mieux que la veille la cruelle signification.
Il baisa la main d’Émilia, à la française, et se montra plus tendre que de coutume. Ce fut une faute. Mon oncle, qui avait déjà des soupçons,--on se rappelle la bastonnade destinée à Trivulce et que j’avais endossée,--mon oncle ne vit pas sans irritation les galanteries du chevalier, et il lui signifia nettement un congé en bonne forme et définitif.
Une heure après, Émilia vint me trouver dans ma chambre.
--Joseph, me dit-elle, est-ce ainsi que tu tiens tes promesses? Pourquoi n’as-tu pas défendu le chevalier tout à l’heure?
--Hélas répondis-je, c’est que j’ai la bêtise de vous aimer.
--Oui, oui, je sais cela. Écoute, voici une lettre; tu la porteras à Trivulce.
--Oh! ma cousine!
--Pourquoi non? Si tu m’aimes, tu dois aimer à me rendre service.
--Soit, je le ferai, mais pas pour rien.
--Que veux-tu donc?
--Un baiser par lettre dont vous me chargerez.
--Mais, Joseph, j’écrirai sans doute beaucoup de lettres!
--Ah! beaucoup trop,--et pas assez!
Je ne sais plus ce que me répondit ma cousine; mais je crois me souvenir que, lorsqu’elle se retira, j’avais reçu d’avance le prix d’un grand nombre de commissions.
Je fus donc le messager des deux amoureux. Dès que je sortais de chez mon oncle, j’étais sûr de rencontrer le chevalier embusqué a quelque distance et m’attendant avec anxiété. Il était véritablement très épris. Nous passions nos soirées ensemble. Il n’était jamais las de parler d’Émilia. D’autre part, avec Émilia, j’entendais parler de Trivulce. Il me disait combien elle était belle; elle me disait combien il était beau. Trivulce me comblait de cadeaux et me prêtait de l’argent; j’acceptais tout de bonne amitié. Comme nous avions la même taille, je mettais ses habits qui n’allaient fort bien, et j’oubliais quelquefois de les lui rendre. Cela plaisait à Émilia et lui faisait une sorte d’illusion. Trivulce avait l’habitude de se parfumer d’ambre, sans excès et d’une façon galante; lorsque je portais un de ses habits et que ma cousine en reconnaissait l’odeur, elle m’embrassait avec plus de plaisir. Vraiment, j’avais fini par m’intéresser à leurs amours qui me faisaient une vie charmante. Je leur permettais quelquefois de se rencontrer la nuit au jardin, mais rarement, et cela leur coûtait cher. Je ne les quittais pas dans ces occasions, car je me regardais comme le gardien de l’honneur de la famille. Cependant les affaires ne s’arrangeaient pas; l’époque fixée par mon oncle pour mon mariage avec Émilia n’était plus éloignée, et, d’autre part, les parents du chevalier, dont les richesses auraient sans doute modifié la résolution de l’oncle, résistaient à toutes les supplications de Trivulce et menaçaient de le faire enfermer. A peu près désespéré, le pauvre garçon résolut de fuir, et son éloquence fut telle que ma cousine se décida à l’accompagner.
On eut de la peine à obtenir mon consentement, car ni Trivulce ni Émilia ne parlaient de m’emmener. Je m’opposai d’abord, d’une façon absolue, à leur fuite. Ce qu’il en coûta à Trivulce pour me séduire, je ne puis le dire, car on me croirait intéressé. Encore tous ses efforts n’eussent-ils pas abouti, si Émilia ne s’en fût mêlée. Depuis le temps que je me sacrifiais à mon rival, elle avait pu apprécier ma tendresse passionnée, mon dévouement absolu. Elle ne me marchandait plus des baisers qui ne tiraient pas à conséquence. Notre amitié en était arrivée à une telle confiance que nous n’avions plus rien à nous refuser l’un à l’autre.
Lorsque je la vis pleurer du chagrin de me quitter et qu’elle me permit d’arrêter ses sanglots sur ses lèvres, je me décidai à la laisser partir. Elle me jura de ne jamais m’oublier, et sans vouloir anticiper sur les événements, je déclare qu’elle tint parole.
Mon oncle fut très peiné de cet événement, dont il voulut injustement me rendre responsable. Il me reprochait de n’avoir pas veillé d’assez près sur ma fiancée. Pourtant le chagrin profond que me causait l’éloignement d’Émilia finit par nous rapprocher. J’en profitai pour plaider la cause des fugitifs qui me donnaient de temps en temps de leurs nouvelles. Les grands parents de Trivulce se rendirent les premiers et vinrent voir mon oncle qui enfin s’attendrit. Un pardon général termina cette histoire, et les deux amants proclamèrent qu’ils me devaient leur bonheur. On voudra bien reconnaître que je n’y avais rien épargné.
V
Je sens que je deviens dieu.
C’est après le mariage de ma cousine que s’éveilla en moi la passion des voyages, qui ne m’a jamais quitté, et que je satisfais si insuffisamment dans le préau de cette prison d’État! Mais je ne pouvais songer à voyager dans la médiocre situation qui m’était faite. Le monde me semblait une conquête qui m’était due; on ne part pas en guerre sans munitions, c’est-à-dire sans argent. Toute mon activité, à travers mes occupations et mes faiblesses, ne tendait qu’à trouver les moyens de me mettre en campagne.
J’avais à défricher et à mettre en rapport le champ immense de la bêtise humaine, et j’étais homme à en tirer deux récoltes pour une. Non que je fusse sans scrupules et sans principes; mais, en admettant que le fait de s’approprier l’argent des autres soit un vol, le tribut que les imbéciles payent aux gens d’esprit est une simple redevance.
Palerme était un trop étroit théâtre pour que je pusse y déployer mes talents. On m’y avait fait d’ailleurs une assez mauvaise réputation. Je jouissais d’une grande popularité parmi les vauriens de la ville, mais cette popularité même n’était pas pour me faire bien venir des personnes de la bonne société, et j’étais obligé, ne pouvant vivre seul, de fréquenter bien des gens à qui je n’aurais pas confié ma bourse, si j’en avais eu une.
Je m’étais lié d’amitié, au cabaret, je crois, avec un marchand d’orviétan fort connu dans la ville, où il faisait d’assez belles recettes. Je l’aidais dans ses manipulations, un peu par attrait pour la chimie, beaucoup par une fantaisie amoureuse que m’inspirait une jolie fille, nommée Fiorella, laquelle jouait les Francisquines dans les parades du charlatan.
C’était une jeune blonde, mince et bien prise, avec de grands yeux bleus aussi changeants que le ciel. Elle avait des allures étrangement provocantes, tantôt à force de langueur, tantôt par de brusques sursauts; elle cessait de se ressembler toutes les cinq minutes; nerveuse et fantasque, pleine de caprices, il était impossible de savoir son dernier mot. Elle pleurait pour un rien, riait pour moins encore, et ce qui m’ahurissait, c’est qu’elle riait souvent quand il fallait pleurer et pleurait quand il fallait rire. Il y avait toujours un soupir dans ses sourires, un arc-en-ciel dans ses larmes. D’ailleurs elle était vertueuse, à ce qu’elle affirmait.
Sans répondre de sa vertu, je puis assurer qu’elle dansait fort bien sur la corde et qu’elle avait une jolie jambe. En un mot, un sujet précieux. Elle mimait, chantait, faisait des armes et au besoin avalait des sabres, mais pas trop gros, car elle avait une toute petite bouche. D’ailleurs, très mauvaise tête; il y avait des jours où l’on n’en pouvait rien faire. Elle refusait de jouer sans dire pourquoi et allait se promener à l’heure de la représentation. On la mettait à l’amende; elle payait, mais ne consentait à remonter sur les tréteaux que lorsqu’on lui avait rendu son argent. Plus d’une fois elle s’obstina, malgré le dénouement écrit, à vouloir épouser le Pancrace ou le Cassandre à la fin de la pièce. On n’en venait pas à bout. Elle lançait sa pantoufle à la tête du public, quand il n’était pas content. On l’arrêtait pour la conduire devant le juge criminel: elle l’emmenait souper chez elle, et au dessert envoyait chercher la femme du juge pour lui livrer le délinquant. Un jour d’orage,--c’étaient ses mauvais jours,--un gendarme mal élevé ayant osé la siffler, parce qu’elle s’était interrompue au moment le plus intéressant de la comédie pour acheter un cocomero à un marchand qui passait, elle lança le melon à la tête du malhonnête, et comme celui-ci la menaçait, elle arracha son épée au beau Léandre et courut sus au gendarme, qui n’eut que le temps de se mettre en défense. Elle lui logea un pouce de fer entre les côtes, ce qui lui fit beaucoup d’honneur dans la ville. Mais, après ce bel exploit, elle chancela, se trouva mal, et je dus la prendre dans mes bras pour l’emporter dans les coulisses du théâtre.
Car j’étais un peu devenu de la boutique, ou de la baraque, à force d’en suivre les parades, et par suite de ma collaboration aux travaux scientifiques du marchand d’orviétan.
Fiorella me remercia avec beaucoup d’effusion, et notre amitié data de ce jour.
Elle, qui n’écoutait personne, m’écoutait un peu. Je n’avais ni à me plaindre de ses rigueurs, ni à me louer de ses complaisances. Elle ne faisait aucune difficulté pour souper au cabaret ou passer des journées à la campagne avec moi. Nous nous roulions dans l’herbe, en disant mille folies, et quand elle montrait un peu plus de bas blanc qu’il n’aurait fallu, elle criait: Tant pis! Après quoi nous rentrions à Palerme, extrêmement mélancoliques, et nous allions visiter quelque cimetière. Ou bien nous allions au bal. Quand nous étions séparés par les figures de la danse, il lui arrivait quelquefois de m’envoyer un baiser soufflé sur ses doigts.
--Eh bien! c’est mon amant! dit-elle un soir à un bourgeois scandalisé par cet aimable manège.
Après le bal, je la reconduisis chez elle, et je lui demandai de m’expliquer la bonne parole qu’elle avait prononcée.
--J’ai dit que tu étais mon amant, répondit-elle, pour que les autres ne s’avisent pas de m’en conter. En quoi cela t’intéresse-t-il? Est-ce que tu voudrais être mon amant, par hasard?
--Je ne pense pas à autre chose! repris-je avec une sincérité violente.
--En ce cas, fit-elle avec un étonnement qui n’était pas joué, pourquoi ne me l’as-tu pas dit?
--Mais je te l’ai dit mille fois!
--C’est vrai. Je n’y faisais pas attention. L’habitude de jouer la comédie. Tu m’aimes donc, mon pauvre Joseph?
--Et toi, tu ne m’aimes pas, Fiorella?
--Je ne sais pas. Peut-être bien. Il me semble que oui quand tu me regardes. Voyons, regarde-moi sans rien dire. Je verrai bien si je t’aime.
Nous nous regardâmes longuement, et je cherchai à lire l’énigme qui se cachait dans l’azur de ses yeux. Cet azur donnait le vertige, et je ne pus d’abord en supporter l’éclat. Mais il se voila lentement sous la caresse dont je l’enveloppai.
Je sentis s’éveiller en moi mille sentiments confus que je traduisis dans l’adorable bavardage de l’amour. Je l’avais enlacée peu à peu de mes bras, et nos visages se touchaient. Sa poitrine se soulevait contre la mienne; sa respiration était oppressée. Elle ne m’opposait aucune résistance, et se laissait bercer comme une poupée; mais je n’obtenais d’elle aucune réponse; elle n’avait pas l’air de m’entendre; ses yeux fatigués se fermaient lentement. Je la soulevai vers moi, et, à défaut d’autre réponse, je voulus savoir si ses lèvres se détourneraient des miennes. Non. Seulement elle s’endormit.
Je demeurai stupéfait, ne sachant que croire, ne sachant que supposer. D’où me venait donc cet étrange pouvoir de lui fermer les yeux sous la fixité de mon regard?
Je serrais Fiorella dans mes bras, fort indécis sur ce que j’avais à faire. Mes caresses semblaient augmenter son engourdissement. Je la plaçai sur un fauteuil; elle éprouva une sorte de soulagement quand je l’abandonnai. De profonds soupirs s’échappèrent de ses lèvres; je dégrafai son corsage pour qu’elle respirât avec plus de facilité. Ce ne fut pourtant qu’au bout d’une demi-heure qu’elle sortit de son évanouissement, après m’avoir fait passer par toutes sortes d’angoisses. Elle semblait revenir de l’autre monde; ses yeux étaient pleins de visions mourantes.
--Cher ange, lui dis-je, me reconnais-tu? Je suis Joseph, ton ami. Qu’as-tu donc éprouvé?
--Je ne sais, dit-elle, j’ai perdu connaissance; ne me regarde plus comme tu l’as fait, cela est dangereux. Tes yeux m’entrent dans l’âme et me causent une voluptueuse douleur. Tout s’efface, je ne vois plus rien;--et que de choses j’ai rêvées dont je ne me souviens pas!
Elle était inquiète, fatiguée, nerveuse, et je ne voulus pas pousser plus loin un interrogatoire qui ne lui plaisait pas. Mais, à partir de ce jour, une intimité plus étroite s’établit entre nous, et bien qu’elle fût devenue ma maîtresse, je sentais que j’étais véritablement son maître.
Je ne cessai pas d’en être éperdument épris. Il m’arriva même de songer sérieusement à l’épouser. Une seule chose m’arrêtait; je ne possédais pas un sou vaillant, et, pour faire d’elle l’heureuse créature qu’elle méritait d’être, il m’eût fallu toutes les richesses, toutes les renommées qui passaient dans mes songes.
Ces idées ambitieuses me conduisirent à une imagination dont les résultats ont été singulièrement terribles.
Il était de notoriété publique, à Palerme, que la duchesse de P..., une des plus grandes dames de la Sicile, avait pris le voile à la suite de la perte d’une enfant que des Juifs lui avaient volée. On affirmait que les gens de cette nation maudite se livraient à des opérations de magie pour lesquelles un sang innocent était nécessaire. Navrée de douleur, la pauvre mère avait prononcé des vœux éternels et s’était réfugiée dans la paix du cloître. Elle était devenue abbesse des Dames-Nobles de Sainte-Rosalie, maison où l’on ne recevait que des personnes de haut rang.
Plus d’une fois il m’arriva de songer à cette histoire, en regardant ma chère Fiorella. Pourquoi? Je ne le démêlai pas bien clairement d’abord. Mais il est certain que je pensais en même temps à ce que la jeune ballerine me racontait souvent de ses premières années. Elle avait vécu, dormant sous les étoiles, mangeant au bord des fossés, au milieu d’une troupe de bohémiens; elle ne quitta ses maîtres que le jour où ils commencèrent à se montrer galants. Or, son teint presque nacré ne permettait pas de lui assigner une origine égyptiaque. Fiorella devait être quelque enfant dérobée à une grande famille italienne; et ce qui ne permettait guère d’en douter, c’était la distinction de ses traits, l’aristocratique élégance de ses moindres mouvements. Je lui avais prédit qu’elle se réveillerait un jour princesse, et nous nous amusions de ces rêveries.
Le fait est que Fiorella m’arriva un soir fort émue. Elle avait été mandée au couvent de Sainte-Rosalie, où les religieuses l’avaient reçue avec effusion. La révérende mère abbesse, particulièrement, lui avait fait mille amitiés, l’embrassant à chaque minute et se plaisant à la faire jaser.
Fiorella avait dû raconter les aventures de sa jeunesse errante, et aussi ses amours. On la gronda bien un peu, mais en riant beaucoup et en la bourrant de liqueurs et de friandises. Quand elle demanda ce qui lui valait tant d’honneur, une religieuse futée répondit que le bon Dieu, qui prend en pitié les faiblesses humaines, n’interdisait pas les distractions à ses filles, et que les nonnes avaient été bien aises de voir de près une artiste dont tout Palerme s’entretenait. Il est vrai que le régime des couvents, en ce temps-là, ne proscrivait pas les amusements mondains; il y avait dans la ville des parloirs très fréquentés, qui étaient presque des salons, et plus d’une abbesse avait son jour de réception où s’empressaient les personnes du bel air. Il me souvient d’avoir vu une bernardine tenir tête fort galamment à deux ou trois coquettes et à quelques beaux esprits, tout en jouant d’un éventail où était peinte, il est vrai, une Descente de Croix; d’ailleurs, elle s’interrompait quelquefois de la causerie pour réciter son rosaire. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que la Fiorella eût été mandée par les Rosaliennes. Pourtant elle se montra inquiète en me racontant son aventure. Elle pensait qu’une telle affabilité devait cacher quelque secret ou quelque piège, d’autant qu’on lui avait recommandé, en la congédiant, de ne pas manquer d’apporter, le lendemain, des lettres, des papiers de famille et autres grimoires, qui devaient se trouver chez elle, dans un coffre, parmi ses loques de théâtre.
--Que penses-tu de cela? dit ma belle amie. L’abbesse doit être un peu folle, car je n’ai pas de papiers de famille, moi.
--Eh! qui sait? répondis-je; tu n’as pas de papiers réguliers, sans doute, puisque tu es née, ma jolie rose, sur le premier églantier venu. Mais j’ai souvenir qu’il y a en effet, au fond de ta malle, un parquet de paperasses jaunies.
--Bon! des chansons, des scénarios de pantomimes et des billets d’amour.
--N’importe! Puisque la duchesse de P... a la fantaisie de voir tes papiers, montre-les-lui; elle t’a prise en tendresse, et c’est une connaissance à ménager.
--Comme tu voudras, dit-elle.
Le matin du jour suivant, au moment où elle allait partir pour faire visite à sa protectrice, je l’embrassai longuement, amoureusement.
--Ma chère âme, lui dis-je, si, par quelque aventure, tu devenais grande dame, que ferais-tu de moi?
--Je t’épouserais! dit-elle.
Je me sentis bien heureux, et j’attendis avec confiance ce qui ne devait pas tarder à arriver.