Vathek

Part 8

Chapter 83,816 wordsPublic domain

Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se hâtèrent d'allumer des cierges dans tous les oratoires, déployèrent leurs Korans sur des lutrins d'ébène, et allèrent au-devant du Calife, avec de petits paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils s'avançaient en procession et à pas comptés, les chevaux, les chameaux et les gardes, faisaient un horrible dégât parmi les tulipes, et les autres fleurs de la vallée. Les Santons ne pouvaient s'empêcher de jeter un oeil de pitié sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchantée de ces beaux lieux qui lui rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de s'arrêter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna à ses pionniers de les abattre. Les Santons restèrent pétrifiés pendant qu'on exécutait cet ordre barbare; ils pleuraient à chaudes larmes, et Vathek les fit chasser à coups de pieds par des eunuques. Alors, il descendit de sa litière avec Nouronihar, et ils se promenèrent dans la prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises; mais les abeilles, qui étaient bonnes musulmanes, se crurent obligées de venger la querelle de leurs chers maîtres les Santons, et s'acharnèrent tellement à les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se trouvassent prêtes pour les recevoir.

Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait pas échappé, en fit mettre tout de suite quelques douzaines à la broche, et autant en fricassées. On mangeait, on riait, on trinquait, on blasphémait à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment rencontré les Santons, arrivèrent avec des ânes parés de guirlandes, de rubans et de sonnettes d'argent, et chargés de tout ce qu'il y avait de meilleur dans le pays. Ils présentèrent leurs offrandes au Calife, en le suppliant d'honorer leur ville et leurs mosquées de sa présence. Oh! pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos présents, et vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas à résister à la tentation: mais comme il n'est pas décent que des gens aussi respectables que vous s'en retournent à pied, et que vous avez la mine d'être d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la précaution de vous lier sur vos ânes, et prendront surtout bien garde que vous ne me tourniez pas le dos; car ils savent l'étiquette. Il y avait parmi eux de vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek était fou, en disaient tout haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter à doubles cordes; et piquant tous les ânes avec des épines, ils partirent au grand galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manière la plus plaisante du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient à l'envi l'un de l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands éclats de rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres brèche-dents, ou pis encore.

On passa deux jours fort délicieusement à Rocnabad, sans y être troublé par de nouvelles ambassades. Le troisième, on se remit en marche; on laissa Schiraz à la droite, et on gagna une grande plaine d'où l'on découvrait, à l'extrémité de l'horison, les noirs sommets des montagnes d'Istakhar.

A cette vue, le Calife et Nouronihar ne pouvant contenir les transports de leur ame, sautèrent de la litière en bas, et firent des exclamations qui étonnèrent tous ceux qui étaient à portée de les entendre. Allons-nous dans des palais rayonnants de lumière, se demandaient-ils l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus délicieux que ceux de Sheddad?--Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se répandaient en conjectures! l'abîme des secrets du Tout-Puissant leur était caché.

Cependant les bons Génies qui veillaient encore un peu sur la conduite de Vathek, se rendirent dans le septième ciel auprès de Mahomet, et lui dirent: Miséricordieux Prophète, tendez vos bras propices à votre Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piéges que les Dives nos ennemis lui ont dressées; le Giaour l'attend dans l'abominable palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour. Mahomet répondit avec indignation: Il n'a que trop mérité d'être laissé à lui-même; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour le détourner de son entreprise.

Soudain un bon Génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa piété, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaça sur la pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et commença à jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante mélodie pénétrait l'ame, réveillait les remords, et chassait toute pensée frivole. A des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal, devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux cortège du Calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la colline; tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés; chacun se reprochait le mal qu'il avait fait: le coeur battait à Dilara; et le chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction.

Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et se regardant d'un oeil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la désolation de sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans cette fatale musique, les cris de son père expirant, et Vathek, les sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au Giaour. Dans ces angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie avait quelque chose de si imposant, que pour la première fois de sa vie, Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage avec les mains. La musique cessa; et le Génie adressant la parole au Calife, lui dit: Prince insensé, à qui la Providence a confié le soin des peuples! est-ce ainsi que tu réponds à ta mission? Tu as mis le comble à tes crimes; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment? Tu sais qu'au-delà de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent leur funeste empire, et séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donné: abandonne ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes sujets, respecte les Ministres du Prophète, répare tes impiétés par une vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres! Vois-tu ces nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparaîtra, si ton coeur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour toi.

Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature supérieure à l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux me tromper, ou tu te trompes toi-même: si ce que j'ai fait est aussi criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de grace: j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule à la vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière, que m'importe où elle finira! En disant ces mots, qui firent frémir le Génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route.

On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre; l'attraction n'existait plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la musique du Génie était cependant restée dans le coeur de la plupart des gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara, et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion des Mages.

Le Calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire. Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le pressait de hâter sa marche, et pour l'étourdir, lui prodiguait mille tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis[32], et s'imaginait voir les Génies prosternés devant l'estrade de son trône. Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue de deux rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar. Presqu'au sommet de la montagne, on découvrait la façade de plusieurs sépulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On passa par deux bourgades presque entièrement désertes. Il n'y restait plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et les litières, se mirent à genoux, en s'écriant: Ciel! est-ce encore de ces fantômes qui nous tourmentent depuis six mois? Hélas! nos gens effrayés de ces étranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les montagnes, nous ont abandonnés à la merci des esprits malfaisants! Ces plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de la grande terrasse de marbre noir. Là, il descendit de sa litière avec Nouronihar. Le coeur palpitant et portant des regards égarés sur tous les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire, l'arrivée du Giaour; mais rien ne l'annonçait encore. Un silence funèbre régnait dans les airs et sur la montagne. La lune réfléchissait sur la grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre pouvait à peine se compter, n'étaient couverts d'aucun toît; et leurs chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre, servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarmés à l'approche de tant de monde, s'enfuirent en croassant.

Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on allumât du feu, et qu'on prît quelque nourriture. Non, non, répondit le Calife, il n'est plus temps de penser à ces sortes de choses; reste où tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il présenta la main à Nouronihar, et montant les degrés d'une vaste rampe, parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. A la droite, étaient les phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont les murs étaient couverts de diverses figures; en face, on voyait les statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du léopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait à la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du Giaour; ils avaient la même vertu de changer à chaque instant; enfin, ils se fixèrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as manqué aux conditions de mon parchemin; tu mériterais d'être renvoyé; mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour l'acquérir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le feu souterrain te compte parmi ses adorateurs.

A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. Sur chaque degré étaient posés deux grands cierges, semblables à ceux que Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphrée s'élevait en tourbillon sous la voûte.

Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre congé de la lune et du firmament, et sans hésiter, quitta l'air pur de l'atmosphère, pour se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies était fière et décidée. En descendant à la vive lumière de ces flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences célestes. La seule chose qui leur donnait de l'inquiétude, c'était que les degrés ne finissaient point. Comme ils se hâtaient avec une ardente impatience, leurs pas s'accélérèrent à un point, qu'ils semblaient tomber rapidement dans un précipice, plutôt que marcher; à la fin, ils furent arrêtés par un grand portail d'ébène que le Calife n'eut pas de peine à reconnaître; c'était là que le Giaour l'attendait avec une clef d'or à la main. Soyez les bien-venus en dépit de Mahomet et de toute sa séquelle, leur dit-il avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, où vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa clef la serrure émaillée, et aussitôt les deux battants s'ouvrirent avec un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermèrent avec le même bruit dès le moment qu'ils furent entrés.

Le Calife et Nouronihar se regardèrent avec étonnement, en se voyant dans un lieu qui, quoique voûté, était si spacieux et si élevé qu'ils le prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin à la grandeur des objets, ils découvrirent des rangs de colonnes et des arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le pavé, semé de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile, qu'ils en furent comme étourdis. Ils avancèrent cependant, et remarquèrent une infinité de cassolettes où brûlaient de l'ambre gris et du bois d'aloës. Entre les colonnes, étaient des tables couvertes d'une variété innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui pétillaient dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique, qui résonnait sous leurs pas.

Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le coeur, ne faisaient attention à nul objet, et gardaient un profond silence. Ils étaient tous pâles comme des cadavres, et leurs yeux enfoncés dans leurs têtes, ressemblaient à ces phosphores qu'on aperçoit la nuit dans les cimetières. Les uns étaient plongés dans une profonde rêverie; les autres écumaient de rage, et couraient de tous côtés comme des tigres blessés d'un trait empoisonné; tous s'évitaient; et quoiqu'au milieu d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il eût été seul.

A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent glacés d'effroi. Ils demandèrent avec importunité au Giaour, ce que tout cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'ôtaient jamais leur main droite de dessus leur coeur? Ne vous embarrassez pas de tant de choses à l'heure qu'il est, leur répondit-il brusquement, vous saurez tout dans peu; hâtons-nous de nous présenter devant Eblis. Ils continuèrent donc à marcher à travers tout ce monde; mais malgré leur première assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient à droite et à gauche: elles étaient toutes éclairées par des torches ardentes, et par des brasiers dont la flamme s'élevait en pyramide, jusqu'au centre de la voûte. Ils arrivèrent enfin en un lieu, où de longs rideaux de brocard cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante. Là, on n'entendait plus les choeurs de musique ni les danses; la lumière qui y pénétrait, semblait venir de loin.

Vathek et Nouronihar se firent jour à travers ces draperies, et entrèrent dans un vaste tabernacle tapissé de peaux de léopards. Un nombre infini de vieillards à longue barbe, d'Afrites en complète armure, étaient prosternés devant les degrés d'une estrade, au haut de laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa figure était celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles et réguliers, semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes. Le désespoir et l'orgueil étaient peints dans ses grands yeux, et sa chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumière. Dans sa main délicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad[33], les Afrites, et toutes les puissances de l'abîme.

A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face contre terre. Nouronihar, quoiqu'éperdue, ne pouvait s'empêcher d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'était attendu à voir quelque géant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'ame, leur dit: Créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire; vous êtes du nombre de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue, des trésors des Sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants, et des talismans qui forceront les Dives à vous ouvrir les souterrains de la montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de pénétrer dans la forteresse d'Aherman[34], et dans les salles d'Argenk[35] où sont peintes toutes les créatures raisonnables, et les animaux qui ont habité la terre, avant la création de cet être méprisable que vous appelez le père des hommes.

Vathek et Nouronihar se sentirent consolés et rassurés par cette harangue. Ils dirent avec vivacité au Giaour; Conduisez-nous bien vîte au lieu où sont ces talismans précieux. Venez, répondit ce méchant Dive, avec sa grimace perfide, venez, vous posséderez tout ce que notre maître vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue allée, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier à grands pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivèrent à une salle spacieuse, couverte d'un dôme fort élevé, et autour de laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermées avec des cadenats d'acier. Il régnait en ce lieu une obscurité funèbre, et sur des lits d'un cèdre incorruptible, étaient étendus les corps décharnés des fameux Rois préadamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient encore assez de vie pour connaître leur déplorable état; leurs yeux conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur coeur. A leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraçaient les événements de leur règne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad, Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, après avoir enchaîné les Dives dans les ténébreuses cavernes de Caf, devinrent si présomptueux, qu'ils doutèrent de la puissance suprême, tenaient là un rang distingué; mais non pas comparable à celui du prophète Suleïman Ben Daoud.

Ce Roi si renommé par sa sagesse, était sur la plus haute estrade, et immédiatement sous le dôme. Il paraissait avoir plus de vie que les autres; et quoiqu'il poussât de temps en temps de profonds soupirs, et tînt la main droite sur le coeur comme ses compagnons, son visage était plus serein; et il semblait être attentif au bruit d'une cataracte d'eau noire, qu'on entrevoyait à travers l'une des portes qui était grillée. Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une rangée de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces dépôts cabalistiques, dit le Giaour à Vathek; prends les talismans qui briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le maître des trésors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde.

Le Calife, que cet appareil sinistre avait entièrement déconcerté, s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand il entendit les gémissements de Suleïman, que dans son trouble il avait pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du prophète, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trône magnifique. A ma droite étaient douze mille sièges d'or, où les patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche, les sages et les docteurs, sur autant de trônes d'argent, assistaient à mes jugements. Tandis que je rendais ainsi justice à des multitudes innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tête me servaient de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais s'élevaient jusqu'aux nues: je bâtis un temple au Très-Haut, qui fut la merveille de l'univers; mais je me laissai lâchement entraîner par l'amour des femmes, et par une curiosité qui ne se bornait pas aux choses sublunaires. J'écoutai les conseils d'Aherman, et de la fille de Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacrée, je commandai aux Génies de construire les superbes palais d'Istakhar et la terrasse des phares, dont chacun était dédié à une étoile. Là, pendant un temps, je jouis en plein de la splendeur du trône et des voluptés: non-seulement les hommes, mais encore les Génies m'étaient soumis. Je commençais à croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui m'entourent, que la vengeance céleste était assoupie, lorsque la foudre brisa mes édifices et me précipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant pas, comme tous ceux qui l'habitent, entièrement dépourvu d'espérance. Un ange de lumière m'a fait savoir, qu'en considération de la piété de mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je compte les gouttes) cessera de couler: mais hélas! quand arrivera ce temps si désiré? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dévore mon coeur.

En disant ces mots, Suleïman éleva ses deux mains vers le ciel en signe de supplication, et le Calife vit que son sein était d'un crystal transparent, au travers duquel on découvrait son coeur brûlant dans les flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme pétrifiée dans les bras de Vathek: O Giaour! s'écria ce malheureux prince, dans quel lieu nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de miséricorde pour nous? Non, il n'y en a plus, répondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le séjour du désespoir et de la vengeance; ton coeur sera embrasé comme celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donnés avant ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses souterrains à ton gré, aucune porte ne te sera fermée; quant à moi j'ai rempli ma mission, et je te laisse à toi-même. En disant ces mots, il disparut.