Vathek

Part 7

Chapter 73,833 wordsPublic domain

Cependant Gulchenrouz était resté pétrifié, en ne trouvant plus sa cousine. Les nains n'étaient pas moins surpris que lui. Sutlemémé seule, plus fine qu'eux tous, soupçonna d'abord ce qui était arrivé. On amusa Gulchenrouz avec la belle espérance qu'il retrouverait Nouronihar dans quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange et de jasmin, offrirait des lits plus agréables que ceux des cabanes, où l'on chanterait au son des luths, et où l'on irait à la chasse des papillons.

Sutlemémé était dans le fort de ses descriptions quand un des quatre eunuques la tira à part, lui éclaircit l'histoire de la fuite de Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitôt elle tint conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout; mais lorsqu'on arriva à l'endroit où le lac se perdait sous la voûte du rocher, que la barque y fut entrée, et que Gulchenrouz se vit dans une parfaite obscurité, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris perçants; car il croyait qu'on allait le damner entièrement, pour avoir trop fait le vivant avec sa cousine.

Pendant ce temps, le Calife, et celle qui régnait sur son coeur, filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques, doublés de toile des Indes, et gardés par des esclaves Ethiopiens, le sabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans une fraîcheur perpétuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon impérial, était sans cesse agité par le mouvement des éventails; un jour tendre qui passait au travers des mousselines éclairait ce lieu de volupté, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar. Enivré de délices, il écoutait avec transport sa belle voix, et les accords de son luth. De son côté, elle était ravie d'entendre les descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de merveilles. Elle se plaisait surtout à lui faire répéter l'aventure de la boule, et celle de la crevasse où le Giaour se tenait auprès du portail d'ébène.

Le jour s'écoulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette belle était rentrée en grace, prenait soin que leurs repas fussent servis avec la plus grande délicatesse; c'était toujours quelques mets nouveaux; et il fit chercher à Schiraz un vin pétillant et délicieux, encavé avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrissait de ses mains délicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gré de Vathek, qu'il en oubliait tous les ragoûts que ses autres femmes lui avaient faits; aussi ces pauvres délaissées se mouraient-elles de chagrin chez l'Emir.

La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait été la favorite, prenait cette négligence à coeur avec une énergie qui était dans son caractère. Dans le cours de sa faveur, elle avait été imbue des idées extravagantes de Vathek, et brûlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des quarante colonnes; élevée d'ailleurs parmi les mages, elle se réjouissait de voir le Calife prêt à s'adonner au culte du feu: ainsi la vie voluptueuse et fainéante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait doublement. La piété passagère de Vathek, lui avait donné de vives alarmes; ceci était pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait manqué net aux conditions du parchemin, qu'on avait mangé, couché et fait vacarme chez un vieil Emir, dont la sainteté était fort redoutable, et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on eût jamais les trésors des sultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui coupaient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, et qui connaissant les routes les plus courtes, arrivèrent en dix jours à Samarah.

La princesse Carathis jouait aux échecs avec Morakanabad, quand les messagers arrivèrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonné les hautes régions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait beau répéter ses fumigations, et s'étendre sur les toits, dans l'espérance d'avoir des visions mystiques; elle ne rêvait que pièces de brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jetée dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne pouvaient la tirer, et sa dernière ressource était Morakanabad, bon homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se trouvait pas sur des roses.

Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires ridicules se répandaient sur son compte. On conçoit donc avec quelle vivacité Carathis décacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle apprit la lâche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou il pénétrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et que Vathek règne sur le trône de Suleïman! En parlant ainsi, elle fit la pirouette d'une manière si magique et si effroyable que Morakanabad en recula de terreur; elle commanda de préparer son grand chameau Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerkès et l'impitoyable Cafour: Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires pressantes, ainsi trève de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le bien dans mon absence; car nous dépensons beaucoup, et on ne sait pas ce qui arrivera.

La nuit était très noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent mal sain, qui aurait rebuté le voyageur le plus intrépide; mais Carathis se plaisait beaucoup à tout ce qui était funeste: Nerkès en pensait de même; et Cafour avait un goût particulier pour les pestilences. Au matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta sur les bords d'un grand marais d'où s'exhalait une vapeur mortelle, qui aurait tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplièrent les dames de ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'écria Carathis; la belle idée! Je ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant à mes suivantes, elles ont trop d'occupations pour fermer le seul oeil qui leur reste. Les pauvres gens qui commençaient à ne pas trop se plaire dans cette compagnie, restèrent la gueule béante.

Carathis mit pied à terre, aussi bien que les négresses qu'elle avait en croupe; et toutes s'étant mises en chemise et en caleçons, elles coururent à l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vénéneuses, dont il y avait à foison le long du marécage. Cette provision était destinée pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le moindre empêchement au voyage d'Istakhar. Les bûcherons mouraient de peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, et ne goûtaient pas trop la société d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur ordonna de se mettre en route, quoiqu'il fût midi et qu'il fît une chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il fallut obéir.

Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait la moindre habitation, et Carathis le gâtant à sa manière, se détournait tout de suite. Il arriva de là que les paysans ne purent pas prendre la moindre nourriture sur la route. Les chèvres et les brebis, que la Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les rafraîchir un peu, s'enfuyaient à la vue de l'hideux animal et de son étrange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments communs ayant inventé depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et dont elle faisait part à ses chères muettes.

A la nuit tombante, Alboufaki s'arrête tout court, et frappa du pied. Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait être dans le voisinage d'un cimetière. En effet, la lune jetait une pâle lueur qui lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, et une porte à demi-ouverte et si élevée, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les misérables guides, qui touchaient à l'extrémité de leurs jours, prièrent alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la commodité, et rendirent l'ame. Nerkès et Cafour plaisantèrent à leur manière sur la sottise de ces gens, trouvèrent l'aspect du cimetière fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissans; il y en avait au moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupée de ses grandes vues pour s'arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu'il fût à ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se disait-elle, un si beau cimetière est hanté par les Goules; cette espèce ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laissé mourir mes bêtes de guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. Après ce sage monologue, elle parla des doigts à Nerkès et à Cafour, leur disant d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage.

Les négresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air de conquête, et se mirent à faire toc, toc, contre les sépulcres. A mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre, les sables se remuaient, et les Goules attirés par la fraîcheur des nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous se rendirent devant un cercueil de marbre où Carathis était assise entre les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reçut son monde avec une politesse distinguée, et après avoir soupé, on parla d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle desirait savoir, et sans perdre de temps voulut se remettre en marche: les négresses qui avaient commencé des liaisons de coeur avec les Goules, la supplièrent de tous leurs doigts d'attendre au moins jusqu'à l'aurore; mais Carathis, qui était la vertu même et ennemie jurée des amours et de la mollesse, rejeta leur prière, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer au plus vîte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son voyage sans s'arrêter. Le cinquième, elle traversa des montagnes et des forêts à demi-brûlées, et arriva le sixième devant les beaux paravents, qui dérobaient à tous les yeux les voluptueux égarements de son fils.

C'était la pointe du jour: les gardes ronflaient à leurs postes en pleine sécurité; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en sursaut; ils crurent voir des spectres sortis du noir abîme, et s'enfuirent sans autre cérémonie. Vathek était au bain avec Nouronihar: il écoutait des contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarmé par les cris de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vîte lorsqu'il vit paraître Carathis: elle avançait avec ses négresses et toujours montée sur Alboufaki, et mettait en pièces les mousselines et les fines portières du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar, qui n'était pas toujours sans remords, crut que le moment de la vengeance céleste était arrivé, et se colla amoureusement contre le Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et écumante de rage au spectacle qui s'offrait à sa chaste vue, éclata sans ménagement. Monstre à deux têtes et à quatre jambes, s'écria-t-elle, que signifie tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au lieu des sceptres des sultans préadamites? C'est donc pour cette gueuse que tu as follement manqué aux conditions du Giaour? C'est avec elle que tu consumes des moments précieux? Est-ce là le fruit que tu retires des belles connaissances que je t'ai données? Est-ce ici le but de ton voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-là dans l'eau, et suis-moi.

Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'éventrer Alboufaki, et de le farcir des négresses, et même de Carathis; mais les idées du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans, frappèrent son esprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à sa mère d'un ton civil, quoique résolu: Redoutable dame, vous serez obéie; mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prétends qu'elle couche sur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir sans elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en descendant d'Alboufaki, qu'elle remit entre les mains des négresses.

Nouronihar, qui n'avait pas lâché prise, se rassura un peu, et dit tendrement au Calife; Cher souverain de mon coeur, je vous suivrai, s'il le faut, jusqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, après Madame, est l'être le plus respectable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait assurément; mais malgré toute sa fermeté, elle ne pouvait s'empêcher de penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journées de tendresse qu'elle avait passées avec lui; quelques larmes mouillèrent ses yeux et n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut et par inadvertance: Hélas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots, Vathek fronça le sourcil, et Carathis s'écria: Que signifient ces grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit: Elle donne mal-à-propos un soupir à un petit garçon aux yeux langoureux et aux douces tresses qui l'aimait.--Où est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il n'y aura rien de plus appétissant pour lui que le coeur d'un enfant délicat, qui s'abandonne aux premières impulsions de l'amour.

Vathek, en sortant du bain, donna ordre à Bababalouk de rassembler ses troupes, ses femmes, et les autres meubles de son sérail, et de tout préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle se retira seule dans une tente, où le Giaour l'amusa avec des visions encourageantes. A son réveil, elle vit à ses pieds Narkès et Cafour, qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant mené Alboufaki aux bords d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vénéneuse, elles avaient vu des poissons bleuâtres, comme ceux du réservoir au haut de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux à l'instant même; au moyen d'une petite opération, je pourrai rendre ces poissons oraculaires; ils m'éclairciront beaucoup de choses, et m'apprendront où est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler. Aussitôt elle partit avec son noir cortège.

Comme on va vîte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses négresses ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues magiques dont elles étaient toujours munies, et s'étant déshabillées toutes nues, elles entrèrent dans l'eau jusqu'au col. Narkès et Cafour secouèrent des torches enflammées, tandis que Carathis prononçait des mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tête hors de l'eau, qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent tous à la fois: Nous vous sommes dévoués depuis la tête jusqu'à la queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure par vos brillantes écailles de me dire où est le petit Gulchenrouz?--De l'autre côté de ce rocher, Madame, répondirent tous les poissons en choeur: êtes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien que vous n'êtes pas accoutumés à de longs discours, je vous laisserai en repos, quoique j'aurais bien d'autres questions à vous faire. Sur cela, l'eau devint calme, et les poissons disparurent.

Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le rocher, et vit sous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormait, tandis que les deux nains veillaient auprès de lui, et marmotaient leurs oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis qui, s'arrêtant tout court, se disait à elle-même: Comme il penche mollement sa petite tête! comme il est langoureux et blême! c'est précisément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles réflexions en se jetant sur elle, et en l'égratignant de toutes leurs forces. Narkès et Cafour prirent aussitôt la défense de leur maîtresse, et pincèrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette méchante femme, et sur toute sa famille.

Au bruit que cet étrange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la cîme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérissait les enfans, et s'occupait entièrement à les protéger. Ce Génie, faisant sa ronde dans les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son horrible fente, et lui avait enlevé les cinquante petits garçons que Vathek avait eu l'impiété de lui sacrifier. Il éduquait ces intéressantes créatures dans des nids élevés au-dessus des nuages, et habitait lui-même un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont il avait chassé les rocs qui l'avaient construit.

Ces sûrs asiles étaient défendus contre les Dives et les Afrites par des banderolles flottantes, sur lesquelles étaient écrits en caractères d'or, brillants comme l'éclair, les noms d'Allah et du Prophète. Alors Gulchenrouz, qui n'était pas encore désabusé sur sa prétendue mort, se crut dans les demeures d'une paix éternelle. Il s'abandonnait sans crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans le nid du vénérable Génie, et à l'envi l'un de l'autre, baisaient le front uni, et les belles paupières de leur nouveau camarade. C'est là qu'éloigné des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems, de la brutalité des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva sa véritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les mois, les années s'écoulèrent dans cette société paisible; car le Génie, au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de périssables richesses les gratifiait du don d'une perpétuelle enfance.

Carathis, peu accoutumée à voir échapper sa proie, se mit dans une colère épouvantable contre les négresses, qu'elle accusait de n'avoir pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'être amusées à pincer jusqu'à la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la vallée en murmurant; et, trouvant que son fils n'était pas encore levé d'auprès de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'idée de partir le lendemain pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis[31] même, au moyen des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonné autrement.

Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle avait fait venir et qui était fort de son goût, Bababalouk vint lui dire que le ciel paraissait fort embrasé du côté de Samarah, et semblait annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des planètes, fit ses calculs, et vit, à son grand déplaisir, qu'il y avait là une révolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait son frère, avait soulevé le peuple, s'était emparé du palais, et faisait le siége de la grande tour, où Morakanabad s'était retiré avec un petit nombre de ceux qui restaient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je perdrais ma tour, mes muets, mes négresses, mes momies, et surtout mon cabinet d'expériences qui m'a coûté tant de veilles, et cela sans savoir si mon étourdi de fils viendra à bout de son aventure! Non, je n'en serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de torpèdes, qui sont sous les grandes voûtes de la tour et que la faim a rendus enragés, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut à son fils, qui banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne serais bientôt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont renié la foi qu'ils t'avaient jurée; Motavekel, ton frère, règne dans ce moment sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites ressources dans notre tour, il ne lâcherait prise de sitôt. Mais afin de ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes, pars ce soir même, et ne t'arrête nulle part à baliverner. Quoique tu aies manqué aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques espérances; car, il faut avouer que tu as fort joliment violé les lois de l'hospitalité, en séduisant la fille de l'Emir, après avoir mangé de son sel et de son pain. Ces sortes de manières ne peuvent que plaire au Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleïman. Adieu! Alboufaki et mes négresses m'attendent à la porte.

Le Calife n'eut pas le mot à répondre; il souhaita un bon voyage à sa mère, et finit son souper. A minuit, on décampa au bruit des fanfares et des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui à force de pleurer, étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar, à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut plus à portée de l'ouir. Elle était avec le Calife dans la litière impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences dont ils devaient être bientôt entourés. Les autres femmes se tenaient bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant qu'elle allait célébrer les rites du feu sur les augustes terrasses d'Istakhar.

En quatre jours, on se trouva dans la riante vallée de Rocnabad. Le printemps y était dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des amandiers en fleurs, se découpaient sur l'azur d'un ciel étincelant. La terre jonchée d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur; des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur demeure. On voyait alternativement rangés sur les bords du ruisseau, des ruches et des oratoires, dont la propreté et la blancheur étaient relevées par le verd brun des hauts cyprès. Ces pieux solitaires s'amusaient à cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout de melons musqués les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait épars dans la prairie, s'amusant à nourrir des paons plus blancs que la neige, et des tourterelles azurées. Ils étaient ainsi occupés, quand les avant-coureurs du cortège impérial crièrent à haute voix: Habitants de Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici le Commandeur des Croyans qui approche.