Part 6
Elle allait continuer sur le même ton, quand on entendit crier: Voici le Calife! voici le Calife! Aussitôt toutes les portières furent tirées, les esclaves se prosternèrent en doubles rangs, et le pauvre petit Gulchenrouz se cacha sous une estrade. D'abord, on vit paraître une file d'eunuques noirs, traînant après eux de longues robes de mousseline brochée d'or; ils tenaient dans leurs mains des cassolettes, qui répandaient un doux parfum de bois d'aloës. Ensuite marchait gravement Bababalouk, qui n'était pas trop content de la visite, et branlait la tête. Vathek, habillé magnifiquement, le suivait de près. Sa démarche était noble et aisée; on aurait admiré sa bonne mine, quand même il n'eût pas été le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, et lorsqu'il eut fixé ses yeux rayonnants, qu'il avait seulement entrevus, il fut tout hors de lui. Nouronihar, s'en aperçut, et elle les baissa aussitôt; mais son trouble augmentait sa beauté, et enflammait davantage le coeur de Vathek.
Bababalouk, connaisseur en pareilles affaires, vit qu'à mauvais jeu il fallait faire bonne mine, et fit signe à tout le monde de se retirer. Il parcourut tous les coins de la salle pour voir si personne ne s'y était caché, et il vit des pieds qui sortaient du bas de l'estrade. Bababalouk les tira à lui sans cérémonie, et voyant que c'étaient ceux de Gulchenrouz, il le mit sur ses épaules, et l'emporta en lui faisant mille odieuses caresses. Le petit criait et se débattait, ses joues devinrent rouges comme la fleur de grenade, et ses yeux humides étincelaient de dépit. Dans son désespoir, il jeta un regard si significatif à Nouronihar, que le Calife s'en aperçut, et dit: Serait-ce là votre Gulchenrouz? Souverain du monde, répondit-elle, épargnez mon cousin, dont l'innocence et la douceur ne méritent pas votre colère. Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant; il est en bonnes mains; Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans dragées ni confitures. La fille de Fakreddin, toute confondue, laissa emporter Gulchenrouz, sans dire une parole. Cependant le mouvement du sein de Nouronihar découvrait l'agitation de son coeur. Vathek en était transporté, et se livrait à tout le délire de la plus vive passion; on ne lui opposait plus qu'une faible résistance, lorsque l'Emir entrant subitement, se jeta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans, lui dit-il, ne vous abaissez pas jusqu'à votre esclave. Non, Emir, repartit Vathek, je l'élève plutôt jusqu'à moi. Je la déclare mon épouse, et la gloire de votre famille s'étendra de génération en génération. Hélas! Seigneur, répondit Fakreddin en s'arrachant quelques poils de la barbe, abrégez les jours de votre fidèle serviteur, avant qu'il manque à sa parole. Nouronihar est solennellement promise à Gulchenrouz, le fils de mon frère Ali Hassan; leurs coeurs sont unis; la foi est réciproquement donnée: on ne saurait violer des engagements aussi sacrés. Quoi! repliqua brusquement le Calife, tu veux livrer cette beauté divine à un mari encore plus femme qu'elle! Tu crois que je laisserai flétrir ses charmes sous des mains si lâches et si faibles! non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie; tel est mon plaisir! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au culte de ses attraits. L'Emir outré tira alors son sabre, le présenta à Vathek, et tendant son col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez votre hôte infortuné; il a trop vécu puisqu'il a le malheur de voir que le Vicaire du Prophète viole les saintes lois de l'hospitalité. Nouronihar, qui était restée interdite pendant toute cette scène, ne put soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient son ame. Elle tomba en défaillance, et Vathek, aussi effrayé pour sa vie, que furieux de trouver de la résistance, dit à Fakreddin: Secourez votre fille! et il se retira en lui lançant son terrible regard.--Le malheureux Emir tomba sur-le-champ à la renverse, baigné d'une sueur mortelle.
Gulchenrouz, de son côté, s'était échappé des mains de Bababalouk, et revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille étendus par terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchait de ranimer Nouronihar par ses caresses. Pâle et haletant, il ne cessait de baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lèvres la fit revenir, et bientôt elle reprit tous ses sens.
Lorsque Fakreddin fut remis de l'oeillade du Calife, il se mit sur son séant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince était sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemémé, et, les tirant à part, il leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violents. Le Calife porte l'horreur et la désolation dans ma famille; je ne saurais résister à sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau. Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de l'Arracan; j'en ferai prendre à ces deux enfants une dose dont l'effet dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à l'entrée du grand désert de sable, près de la cabane de mes nains; et quand tout le monde sera retiré, vous, Shaban, avec quatre eunuques choisis, vous les transporterez près du lac où vous aurez fait porter des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les pleurs, une quinzaine pour les réflexions, et le reste pour se préparer à se remettre en marche; voilà, selon mon calcul, tout le temps que Vathek prendra, et j'en serai quitte.
L'idée est bonne, dit Sutlemémé; il en faut tirer tout le parti possible. Nouronihar me paraît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgré tout son attachement pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces montagnes. Persuadons-lui qu'elle est réellement morte, ainsi que Gulchenrouz, et que tous deux ont été transportés dans ces rochers, pour y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur dirons que nous nous sommes tués de désespoir, et vos petits nains, qu'ils n'ont jamais vus, leur paraîtront des personnages extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde. J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'oeuvre.
Aussitôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalèrent le mélange. Une heure après, ils sentirent des angoisses et des palpitations de coeur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levèrent, et montant l'estrade avec peine, ils s'étendirent sur le sopha. Réchauffe-moi, ma chère Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant étroitement embrassée; mets ta main sur mon coeur: il est de glace. Ah! tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tué tous les deux avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix éteinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lèvres. Le tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombèrent et ils n'en dirent pas davantage; tous les deux restèrent comme morts.
Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemémé jouèrent les désespérés avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fâché d'en venir à ces extrémités, faisait pour la première fois l'épreuve de la poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'affligé. On avait éteint les lumières, à l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanées dans le printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'étaient rassemblés de toutes parts, restèrent immobiles au spectacle qui s'offrait à leurs yeux. On apporta les vêtements funèbres; on lava leurs corps avec de l'eau rose; on les revêtit de simarres plus blanches que l'albâtre: et leurs belles tresses, nouées ensemble, furent parfumées des odeurs les plus exquises.
On allait poser sur leurs têtes deux couronnes de jasmin, leur fleur favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet événement tragique, arriva. Il était aussi pâle et hagard, que les Goules qui errent la nuit dans les sépulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia lui-même et le monde entier; il se précipita au milieu des esclaves, se prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprécations contre lui-même. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut levé le voile qui couvrait le visage blême de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prévu que Nouronihar lui jouerait quelque mauvais tour.
Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commanda les cercueils, et fit défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres; on brisa tous les instruments de musique, et les Imans commencèrent à réciter des prières. Les pleurs et les lamentations redoublèrent dans la soirée qui suivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémissait en silence. On avait été obligé d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur, en lui donnant des remèdes calmants.
A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre à la montagne. Les tristes cris de Leillah-Illeilah[28] parvinrent jusqu'au Calife. Il voulut à toute force se cicatriser et suivre la pompe funèbre; jamais on n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut obligé de le mettre au lit, où il resta plusieurs jours dans un état d'insensibilité qui faisait pitié, même à l'Emir.
Quand la procession fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban et Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques affidés restèrent avec eux; et après s'être reposés quelques moments auprès des cercueils, auxquels on avait laissé de l'air, ils les firent porter sur les bords d'un petit lac bordé d'une mousse grisâtre. Ce lieu était le rendez-vous des hérons et des cigognes qui y pêchaient continuellement des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardèrent pas à s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils réussissaient à merveille. Ils élevèrent aussi un magasin pour les provisions, un petit oratoire pour eux-mêmes, et une pyramide de bois. Elle était faite de bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude et servait à l'entretien du feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes.
Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent posés doucement dans la même cabane, sur un lit de feuilles sèches. Les deux nains se mirent à réciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemémé se tenaient debout, à quelque distance, et attendaient avec beaucoup d'inquiétude que la poudre eût fait son effet. Enfin, Nouronihar et Gulchenrouz étendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entourait. Ils essayèrent même de se lever; mais les forces leur manquant, ils retombèrent sur leur lit de feuilles. Aussitôt, Sutlemémé leur fit avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie.
Alors, Gulchenrouz se réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, et se leva avec un élan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de la cabane, il huma l'air avec une extrême avidité, et s'écria: Je respire, j'entends des sons, je vois un firmament semé d'étoiles! j'existe encore. A ces accents chéris, Nouronihar se débarrassa des feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues simarres dont ils étaient revêtus, leurs couronnes de fleurs et leurs pieds nus, furent les premières choses qui frappèrent ses regards. Elle cacha son visage dans ses mains pour réfléchir. La vision du bain enchanté, le désespoir de son père, et surtout la figure majestueuse de Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir été malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images étaient confuses dans sa tête. Ce lac singulier, ces flammes réfléchies dans les eaux paisibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes bizarres; ces joncs qui se balançaient tristement d'eux-mêmes, ces cigognes, dont le cri lugubre se mêlait aux voix des nains; tout la convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque nouvelle existence.
Gulchenrouz, de son côté, dans des transes mortelles, s'était collé contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantômes, et s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, où sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente? Seraient-ce Monkir et Nekir[29] qui vont nous y jeter? Le fatal pont[30] traverserait-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un abîme d'eau, où nous ne cesserons de tomber pendant des siècles?
Non, mes enfants, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux, rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames après les vôtres, nous a assuré que le châtiment de votre vie molle et voluptueuse sera borné à passer une longue suite d'années dans ce lieu mélancolique, où le soleil se montre à peine, où la terre ne produit ni fruits ni fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils pourvoiront à nos besoins: car des ames aussi profanes que les nôtres tiennent encore un peu à leur grossière existence. Pour tous mets vous ne mangerez que du ris; et votre pain sera trempé dans les brouillards qui couvrent sans cesse ce lac.
A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils se prosternèrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien long, sur le chameau sacré qui devait, dans quelques milliers d'années, les porter au paradis des fidèles.
Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophète, on soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sèches. Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les morts couchaient dans la même cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'était passé, et cela toujours en s'embrassant de peur des esprits.
Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montèrent sur de longues perches plantées en guise de minarets, et appelèrent à la prière. Toute la congrégation s'assembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pêche, et les deux enfants. Ceux-ci s'étaient traînés languissamment hors de leur cabane, et comme leurs esprits étaient montés sur un ton mélancolique et tendre, ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda à Sutlemémé et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si à propos pour eux. Nous nous sommes tués de désespoir après votre mort, répondit Sutlemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui s'était passé, n'avait pas oublié sa vision, s'écria: Et le Calife! Serait-il mort de douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et répondirent gravement: Vathek est damné sans retour. Je le crois bien, s'écria Gulchenrouz, et j'en suis charmé; car je pense que c'est son horrible oeillade qui nous a envoyés ici manger du riz, et entendre des sermons.
Une semaine s'écoula à-peu-près de la même manière sur les bords du lac. Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait perdre; et Gulchenrouz faisait des prières et des paniers de joncs avec les nains, qui lui plaisaient infiniment.
Pendant que cette scène d'innocence se passait au sein des montagnes, le Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il s'écria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tué ma chère Nouronihar; je renonce à toi et demande pardon à Mahomet; il me l'aurait conservée si j'avais été plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie avec lui et que nous fassions la prière. Après cela, nous irons ensemble visiter le sépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien, repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai appétit: ce qui ne m'arrivera, je crois, de long-temps.
L'arrivée de Fakreddin interrompit cette conversation. Dès que Vathek le vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se félicitait tout bas de l'admirable conversion qu'il venait d'opérer. On comprend qu'il n'osait pas s'opposer au pélerinage de la montagne; ils se mirent donc chacun dans leur litière et partirent.
Malgré l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put empêcher qu'il ne se fît quelques égratignures sur le lieu où l'on disait que Nouronihar était enterrée. L'on eut grand'peine à l'en arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours, ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il se flattait que le Calife ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac était si caché dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette sécurité de l'Emir était augmentée par la conduite de Vathek. Il tenait bien exactement sa résolution, et revenait de la montagne si dévot et si contrit, que tous les barbons en étaient en extase.
Nouronihar, de son côté, n'était pas tout-à-fait aussi contente. Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, et qu'on la laissât libre avec lui afin d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui n'empêchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne fût très-désirable. Elle avait même quelquefois des doutes sur son état, et ne pouvait pas comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des vivants. Un matin, pour s'en éclaircir, elle se leva doucement d'auprès de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et après lui avoir donné un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dégorgeait sous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inaccessible. Aussitôt elle y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel à découvert, elle se mit à courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautât avec la légèreté de l'antelope, elle fut pourtant obligée de s'asseoir sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites réflexions, et croyait reconnaître les lieux, quand tout-à-coup, Vathek se présenta à sa vue. Ce prince inquiet et agité avait devancé l'aurore. Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de cette figure tremblante et pâle; mais pourtant encore charmante à voir. Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content et moitié affligé, leva ses beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz avec moi, et entendre des sermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous parlez! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse de toute sa force, en répétant sans cesse; mais voici de la chair, elle est animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?
Nouronihar répondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la nuit même où vous m'honorâtes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut d'une de vos oeillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fûmes tous les deux transportés dans un pays bien triste, et où l'on fait très-maigre chère; si vous êtes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous plains, car vous serez étourdi par les nains et les cigognes. D'ailleurs, il est fâcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les trésors du palais souterrain qui nous étaient promis.
A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui avaient déjà été assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie, et l'histoire de sa prétendue mort; elle lui dépeignit le lieu d'expiation d'où elle s'était échappée, d'une manière qui l'aurait fait rire, s'il n'avait pas été très-sérieusement occupé. Elle n'eut pas plutôt cessé de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit: Allons, lumière de mes yeux, tout est dévoilé. Nous sommes tous deux pleins de vie: votre père est un fripon qui nous a trompés pour nous séparer; et le Giaour, qui, à ce que je comprends, veut nous faire voyager ensemble, ne vaut guères mieux. Ce ne sera pas du moins de long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de valeur à votre belle personne, qu'à tous les trésors des sultans préadamites; et je veux la posséder à mon aise, et en plein air pendant bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit sot de Gulchenrouz, et...--Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal, interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de ne rien craindre pour lui; il est trop pétri de lait et de sucre pour que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par parenthèse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui convient mieux que la vôtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre père; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux oreilles que je viole les lois de l'hospitalité, comme si ce n'était pas un plus grand honneur pour vous d'épouser le Souverain du monde, qu'une petite fille habillée en garçon.
Nouronihar n'eut garde de désapprouver un discours aussi éloquent. Elle aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission la plus engageante.
Quand le Calife le jugea à propos, il appela Bababalouk qui dormait dans la caverne de Meimouné, et rêvait que le fantôme de Nouronihar l'avait remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantôt il planait au-dessus des montagnes, et tantôt touchait aux abîmes. A la voix de son maître, il s'éveilla en sursaut, courut tout essoufflé, et pensa tomber à la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il venait de rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, et mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous déterrez les morts? Faites-vous aussi le métier de Goule? Mais n'espérez pas de manger cette Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez méchante pour vous manger vous-même.
Cesse de faire l'imbécile, dit Vathek; tu seras bientôt convaincu que celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien fraîche et très vivante. Va faire dresser mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il faut pour mener une vie voluptueuse jusqu'à nouvel ordre.
Les nouvelles d'un incident aussi fâcheux parvinrent bientôt aux oreilles de l'Emir. Au désespoir de ce que son stratagème n'avait pas réussi, il s'abandonna à la douleur, et se barbouilla duement le visage avec de la cendre; ses fidèles barbons en firent autant, et son palais tomba dans un affreux désordre. Tout était négligé; on ne recevait plus les voyageurs, on ne faisait plus d'emplâtres; et à la place de l'activité charitable qui régnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient n'y montraient plus que des visages d'une coudée de long; ce n'était que gémissements et barbouillages.