Vathek

Part 5

Chapter 53,795 wordsPublic domain

Le déplorable animal dans l'eau jusqu'au col et dans l'obscurité, ne pouvait se débarrasser du fatras qu'on lui avait jeté, et entendait, à sa grande douleur, des éclats de rire de tous côtés. C'était en vain qu'il se débattait pour sortir du bain; le bord tout imbibé de l'huile qui avait coulé des lampes cassées, le faisait glisser et retomber avec un bruit sourd qui résonnait dans le dôme. A chaque chûte, les maudits éclats de rire redoublaient. Croyant ce lieu habité par des démons plutôt que par des femmes, il prit le parti de ne plus tâtonner, et de rester tristement dans le bain. Son humeur s'exhala en soliloques remplis d'imprécations, dont ses malicieuses voisines, nonchalamment couchées ensemble, ne perdaient pas un mot. Le matin le surprit dans ce bel état; on le tira enfin de dessous le monceau de linge à demi étouffé, et trempé jusqu'aux os. Le Calife l'avait fait chercher partout, et il se présenta devant son maître en boitant et en claquant des dents. Vathek s'écria en le voyant dans cet état: Qu'as-tu donc? Qui est-ce qui t'a mis à la marinade?--Et vous-même, qui vous a fait entrer dans ce maudit gîte, demanda Bababalouk à son tour? Est-ce qu'un Monarque, tel que vous, doit venir se fourrer avec son harem, chez un barbon d'Emir qui ne sait pas vivre? Les gracieuses demoiselles qu'il tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont trempé comme une croûte de pain, et m'ont fait danser toute la nuit sur leur maudite escarpolette comme un saltimbanque. Voilà un bel exemple pour vos sultanes, à qui j'avais inspiré tant de bienséance!

Vathek, ne comprenant rien à ce discours, se fit expliquer toute l'histoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hère, il se mit de toute sa force, de la figure qu'il devait faire sur l'escarpolette. Bababalouk en fut outré, et peu s'en fallût qu'il ne perdît tout respect. Riez, riez, Seigneur, disait-il; je voudrais que cette Nouronihar vous jouât aussi quelque tour; elle est assez méchante pour ne pas vous épargner vous-même. Ces mots ne firent pas d'abord une grande impression sur le Calife; mais il s'en ressouvint dans la suite.

Au milieu de cette conversation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek à des prières solennelles, et aux ablutions qui se faisaient dans une vaste prairie, arrosée par une infinité de ruisseaux. Le Calife trouva l'eau fraîche, mais les prières ennuyeuses à la mort. Il se divertissait pourtant de la multitude de calenders, de santons et de derviches, qui allaient et venaient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs et autres cagots venus des grandes Indes, et qui en voyageant s'étaient arrêtés chez l'Emir, l'amusaient surtout beaucoup. Ils avaient tous quelque momerie favorite: les uns traînaient une grande chaîne; les autres un ourang-outang; d'autres étaient armés de disciplines; tous réussissaient à merveille dans leurs différents exercices. On en voyait qui grimpaient sur les arbres, tenaient un pied en l'air, se balançaient sur un petit feu, et se donnaient des nazardes sans pitié. Il y en avait aussi qui chérissaient la vermine, et celle-ci ne répondait pas mal à leurs caresses. Ces cagots ambulants soulevaient le coeur des derviches, des calenders et des santons. On les avait rassemblés, dans l'espoir que la présence du Calife les guérirait de leur folie, et les convertirait à la foi musulmane: mais hélas! on se trompa beaucoup. Au lieu de les prêcher, Vathek les traita comme des bouffons, leur dit de faire ses compliments à Visnou et à Ixhora, et se prit de fantaisie pour un gros vieillard de l'île de Serendib, qui était le plus ridicule de tous. Ah çà, lui dit-il, pour l'amour de tes Dieux, fais quelque gambade qui m'amuse. Le vieillard offensé se mit à pleurer; et comme il était un vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui suivait le Calife avec un parasol, lui dit alors: Que votre Majesté prenne garde à cette canaille. Quelle diable d'idée de la rassembler ici! Faut-il qu'un grand Monarque soit régalé d'un tel spectacle, avec des intermèdes de talapoins plus galeux que des chiens? Si j'étais vous, j'ordonnerais un grand feu, et je purgerais la terre de l'Emir, de son harem et de toute sa ménagerie.--Tais-toi, répondit Vathek. Tout ceci m'amuse infiniment, et je ne quitterai pas la prairie que je n'aie visité tous les animaux qui l'habitent.

A mesure que le Calife allait en avant, on lui présentait toutes sortes d'objets pitoyables; des aveugles, des demi-aveugles, des messieurs sans nez, des dames sans oreilles, et le tout pour relever la grande charité de Fakreddin qui, avec ses barbons, distribuait à la ronde les cataplasmes et les emplâtres. A midi, il se fit une superbe entrée d'estropiés, et bientôt on vit dans la plaine les plus jolies sociétés d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, allaient avec les aveugles; les boiteux clochaient ensemble, et les manchots gesticulaient du seul bras qui leur restait. Aux bords d'une grande chute d'eau se trouvaient les sourds; ceux de Pégu avaient les oreilles les plus belles et les plus larges, et jouissaient de l'agrément d'entendre encore moins que les autres. Ce lieu était aussi le rendez-vous des superfluités en tout genre, comme des goîtres, des bosses, et même des cornes, dont plusieurs avaient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fête solennelle, et faire tous les honneurs possibles à son illustre convive; en conséquence, il fit étendre sur le gazon une multitude de peaux et de nappes. On servit des pilaus de toutes les couleurs, et autres mets orthodoxes pour les bons musulmans. Vathek, qui était honteusement tolérant, avait eu le soin d'ordonner des petits plats d'abomination[21] qui scandalisaient les fidèles. Bientôt, toute la sainte assemblée se mit à manger de son mieux. Le Calife eut envie d'en faire autant; et malgré toutes les remontrances du chef des eunuques, il voulut dîner sur le lieu même. Aussitôt l'Emir fit dresser une table à l'ombre des saules. Au premier service on donna du poisson tiré d'une rivière qui coulait sur un sable doré au pied d'une colline fort haute. On rôtissait ce poisson à mesure qu'on le prenait, et on l'assaisonnait ensuite avec des fines herbes du mont Sina; car chez l'Emir tout était aussi pieux qu'excellent.

On était aux entremets du festin, quand tout-à-coup un son mélodieux de luths que répétaient les échos, se fit entendre sur la colline. Le Calife, saisi d'étonnement et de plaisir, leva la tête, et il lui tomba sur le visage un bouquet de jasmin. Mille éclats de rire succédèrent à cette petite niche, et à travers les buissons on aperçut les formes élégantes de plusieurs jeunes filles qui sautillaient comme des chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jusqu'à Vathek; il suspendit son repas, et comme enchanté il dit à Bababalouk: Les Périses[22] sont-elles descendues de leurs sphères? Vois-tu celle dont la taille est si déliée, qui court avec tant d'intrépidité sur les bords des précipices, et qui en tournant la tête, semble ne faire attention qu'aux gracieux replis de sa robe? Avec quelle jolie petite impatience elle dispute son voile aux buissons! Serait-ce elle qui m'a jeté les jasmins?--Oh! c'est bien elle, répondit Bababalouk, et elle serait fille à vous jeter vous-même du rocher en bas; je la reconnais: c'est ma bonne amie Nouronihar, qui m'a si poliment prêté son escarpolette. Allons, mon cher seigneur et maître, continua-t-il, en rompant une branche de saule, permettez-moi de l'aller fustiger pour vous avoir manqué de respect. L'Emir ne saurait s'en plaindre; car, sauf ce que je dois à sa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de demoiselles sur les montagnes; l'air vif donne trop d'activité aux pensées.

Paix, blasphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainsi de celle qui entraîne mon coeur sur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux se fixent sur les siens, et que je puisse respirer sa douce haleine. Avec quelle grace et quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres! En disant ces mots, Vathek étendit ses bras vers la colline, et levant les yeux avec une agitation qu'il n'avait jamais sentie, il cherchait à ne pas perdre de vue celle qui l'avait déjà captivé. Mais sa course était aussi difficile à suivre que le vol d'un de ces beaux papillons azurés de cachemire, si rares et si semillants.

Vathek, non content de voir Nouronihar, voulait aussi l'entendre, et prêtait avidement l'oreille pour distinguer ses accents. Enfin il entendit qu'elle disait à une de ses compagnes, en chuchotant derrière le petit buisson d'où elle avait jeté le bouquet; Il faut avouer qu'un Calife est une belle chose à voir: mais mon petit Gulchenrouz est bien plus aimable; une tresse de sa douce chevelure vaut mieux que toute la riche broderie des Indes; j'aime mieux que ses dents me serrent malicieusement le doigt que la plus belle bague du trésor impérial. Où l'as-tu laissé, Sutlemémé? Pourquoi n'est-il pas ici?

Le Calife inquiet aurait bien voulu en entendre davantage; mais elle s'éloigna avec toutes ses esclaves. L'amoureux Monarque la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, et demeura tel qu'un voyageur égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la constellation qui le dirige. Un rideau de ténèbres semblait s'être abaissé devant lui; tout lui paraissait décoloré, tout avait pour lui changé de face. Le bruit du ruisseau portait la mélancolie dans son ame, et ses larmes tombaient sur les jasmins qu'il avait recueillis dans son sein brûlant. Il ramassa même quelques cailloux pour se ressouvenir de l'endroit où il avait senti les premiers élans d'une passion, qui jusqu'alors lui avait été inconnue. Mille fois il avait tâché de s'en éloigner, mais c'était en vain. Une douce langueur absorbait son ame. Etendu au bord du ruisseau, il ne cessait de tourner ses regards vers la cîme bleuâtre de la montagne. Que me caches-tu, rocher impitoyable! s'écriait-il: qu'est-elle devenue? Qu'est-ce qui se passe dans tes solitudes? Ciel! peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec son heureux Gulchenrouz!

Cependant le serein commençait à tomber. L'Emir, inquiet pour la santé du Calife, fit avancer la litière impériale; Vathek s'y laissa porter sans s'en apercevoir, et fut ramené dans le superbe salon où il avait été reçu la veille.

Mais laissons le Calife livré à sa nouvelle passion, et suivons sur les rochers Nouronihar, qui avait enfin rejoint son cher petit Gulchenrouz. Ce Gulchenrouz était le seul enfant d'Ali Hassan, frère de l'Emir, et la créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans son père était parti pour voyager sur des mers inconnues, et l'avait confié aux soins de Fakreddin. Gulchenrouz savait écrire en différents caractères avec une précision merveilleuse, et peignait sur le vélin les plus jolis arabesques du monde. Sa voix était douce, et il l'accordait avec le luth de la manière la plus attendrissante. Quand il chantait les amours de Meignoun et de Leilah[23], ou de quelqu'autres amants infortunés de ces siècles antiques, les larmes baignaient les yeux de ses auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il était poète) inspiraient une langueur et une mollesse bien dangereuses pour les femmes. Toutes l'aimaient à la folie; et quoiqu'il eût treize ans, on n'avait pas encore pu l'arracher du harem. Sa danse était légère comme ce duvet que font voltiger dans l'air les zéphirs du printemps. Mais ses bras qui s'entrelaçaient si gracieusement avec ceux des jeunes filles, lorsqu'il dansait, ne pouvaient pas lancer les dards à la chasse, ni dompter les chevaux fougueux que son oncle nourrissait dans ses pâturages. Il tirait pourtant de l'arc d'une main sûre, et il aurait devancé tous les jeunes gens à la course, si on avait osé rompre les liens de soie qui l'attachaient à Nouronihar.

Les deux frères avaient mutuellement engagé leurs enfants l'un à l'autre, et Nouronihar aimait son cousin encore plus que ses propres yeux, tout beaux qu'ils étaient. Ils avaient tous deux les mêmes goûts et les mêmes occupations, les mêmes regards longs et languissants, la même chevelure, la même blancheur; et quand Gulchenrouz se parait des robes de sa cousine, il semblait être plus femme qu'elle. Si par hasard il sortait un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'était avec la timidité du faon qui s'est séparé de la biche. Avec tout cela il avait assez d'espiéglerie pour se moquer des barbons solennels; aussi le tançaient-ils quelquefois sans pitié. Alors, il se plongeait avec transport dans l'intérieur du harem, tirait toutes les portières sur lui et se réfugiait en sanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimait ses fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus.

Nouronihar, après avoir laissé le Calife dans la prairie, courut avec Gulchenrouz sur les montagnes tapissées de gazon, qui protégeaient la vallée où Fakreddin faisait sa résidence. Le soleil quittait l'horison; et ces jeunes gens, dont l'imagination était vive et exaltée, crurent voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian et d'Ambreabad[24] où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'était assise sur le penchant de la colline, et tenait la tête parfumée de Gulchenrouz sur ses genoux. Mais l'arrivée imprévue du Calife, et l'éclat qui l'environnait avaient déjà troublé son ame ardente. Entraînée par sa vanité, elle n'avait pu s'empêcher de se faire remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramassait les jasmins qu'elle lui avait jetés, et son amour-propre en était flatté. Aussi, fut-elle toute troublée, lorsque Gulchenrouz s'avisa de lui demander ce qu'était devenu le bouquet qu'il lui avait cueilli. Pour toute réponse, elle le baisa au front, et s'étant levée à la hâte, elle se promena à grands pas dans une agitation et une inquiétude qu'on ne saurait décrire.

Cependant la nuit avançait: l'or pur du soleil couchant avait fait place à un rouge sanguin; des couleurs comme celles d'une fournaise ardente, donnaient sur les joues enflammées de Nouronihar. Le pauvre petit Gulchenrouz s'en aperçut. Il tressaillait jusqu'au fond de son ame de ce que son amiable cousine était si agitée. Retirons-nous, lui dit-il d'une voix timide, il y a quelque chose de funeste dans les cieux. Ces tamarins tremblent plus qu'à l'ordinaire, et ce vent me glace le coeur. Allons, retirons-nous; cette soirée est bien lugubre. En disant ces mots, il avait pris Nouronihar par la main, et l'entraînait de toutes ses forces. Celle-ci le suivait sans savoir ce qu'elle faisait. Mille idées étranges roulaient dans son esprit. Elle passa un grand rond de chèvre-feuille qu'elle aimait beaucoup, sans y faire aucune attention; Gulchenrouz seul, quoiqu'il courût comme si une bête sauvage eût été à ses trousses, ne put s'empêcher d'en arracher quelques tiges.

Les jeunes filles les voyant venir si vîte crurent que, selon leur coutume, ils voulaient danser. Aussitôt elles s'assemblèrent en cercle et se prirent par la main; mais Gulchenrouz, hors d'haleine, se laissa aller sur la mousse. Alors, la consternation se répandit parmi cette troupe folâtre. Nouronihar, presque hors d'elle-même, et aussi fatiguée du tumulte de ses pensées, que de la course qu'elle venait de faire, se jeta sur lui. Elle prit ses petites mains glacées, les réchauffa dans son sein, et frotta ses tempes d'une pommade odoriférante. Enfin, il revint à lui, et s'enveloppant la tête dans la robe de Nouronihar, la supplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignait d'être grondé par Shaban, son gouverneur, vieil eunuque ridé et qui n'était pas des plus doux. Ce gardien rébarbatif aurait trouvé mauvais qu'il eût dérangé la promenade accoutumée de Nouronihar. Toute la bande s'assit donc en rond sur la pelouse, et on commença mille jeux enfantins. Les eunuques se placèrent à quelque distance, et s'entretinrent ensemble. Tout le monde était joyeux, Nouronihar resta pensive et abattue. Sa nourrice s'en aperçut, et se mit à faire des contes plaisants, auxquels Gulchenrouz, qui avait déjà oublié toutes ses inquiétudes, prenait grand plaisir. Il riait, il battait des mains, et faisait cent petites niches à toute la compagnie, même aux eunuques, qu'il voulait absolument faire courir après lui, en dépit de leur âge et de leur décrépitude.

Sur ces entrefaites, la lune se leva; la soirée était délicieuse, et on se trouva si bien, qu'on résolut de souper au grand air. Un des eunuques courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes fraîches en secouant les arbres qui ombrageaient l'aimable bande. Sutlemémé, qui excellait à faire des salades, remplit des grandes jattes de porcelaine d'herbes les plus délicates, d'oeufs de petits oiseaux, de lait caillé, de jus de citron et de tranches de concombres, et en servit à la ronde, avec une grande cuiller de Cocknos. Mais Gulchenrouz, niché, à son ordinaire, dans le sein de Nouronihar, fermait ses petites lèvres vermeilles lorsque Sutlemémé lui présentait quelque chose. Il ne voulait rien recevoir que de la main de sa cousine, et s'attachait à sa bouche comme une abeille qui s'enivre du suc des fleurs.

Pendant l'allégresse, qui était générale, on vit une lumière sur la cîme de la plus haute montagne. Cette lumière répandait une clarté douce, et on l'aurait prise pour le lever de la lune en son plein, si cet astre n'eût pas été sur l'horison. Ce spectacle causa une émotion générale; on s'épuisait en conjectures. Ce ne pouvait pas être l'effet d'un embrasement, car la lumière était claire et bleuâtre. Jamais on n'avait vu de météore d'une teinte pareille, ni de cette grandeur. Un moment, cette étrange clarté devenait pâle; un instant après, elle se ranimait. D'abord, on la crut fixée sur le pic du rocher; tout-à-coup, elle le quitta et étincela dans un bois touffu de palmiers; de là, se portant le long des torrents, elle s'arrêta enfin à l'entrée d'un vallon étroit et ténébreux. Gulchenrouz, dont le coeur frissonnait à tout ce qui était imprévu et extraordinaire, tremblait de peur. Il tirait Nouronihar par sa robe, et la suppliait de retourner au harem. Les femmes en firent de même; mais la curiosité de la fille de l'Emir était trop forte, elle l'emporta. A tout hasard, elle voulut courir après le phénomène.

Pendant qu'on disputait ainsi, il partit de la lumière un trait de feu si éblouissant, que tout le monde se sauva en jetant de grands cris. Nouronihar fit aussi quelques pas en arrière; bientôt elle s'arrêta, et s'avança du côté du phénomène. Le globe s'était fixé dans le vallon, et y brûlait dans un majestueux silence. Nouronihar croisant alors les mains sur sa poitrine, hésita quelques moments. La peur de Gulchenrouz, la solitude profonde où elle se trouvait pour la première fois de sa vie, le calme imposant de la nuit; tout concourait à l'épouvanter. Plus de mille fois elle fut sur le point de s'en retourner, mais le globe lumineux se retrouvait toujours devant elle. Poussée par une impulsion irrésistible, elle s'en approcha au travers des ronces et des épines, et malgré tous les obstacles qui devaient naturellement arrêter ses pas.

Lorsqu'elle fut à l'entrée du vallon, d'épaisses ténèbres l'environnèrent tout-à-coup, et elle n'aperçut plus qu'une faible étincelle, qui était fort éloignée. Le bruit des chûtes d'eau, le froissement des branches de palmier, et les cris funèbres et interrompus des oiseaux qui habitaient les troncs d'arbres; tout portait la terreur dans son ame. A chaque instant, elle croyait fouler aux pieds quelque reptile venimeux. Les histoires qu'on lui avait contées des Dives malins et des sombres Goules[25], lui revinrent dans l'esprit. Elle s'arrêta pour la seconde fois; mais sa curiosité l'emporta encore, et elle prit courageusement un sentier tortueux qui conduisait vers l'étincelle. Jusqu'alors elle avait su où elle était; elle ne se fut pas plutôt engagée dans le sentier qu'elle se perdit. Hélas! disait-elle, que ne suis-je encore dans ces appartements sûrs, et si bien illuminés, où mes soirées s'écoulaient avec Gulchenrouz! Cher enfant; comme tu palpiterais si tu errais comme moi dans ces profondes solitudes! En parlant ainsi, elle avança toujours. Soudain, des degrés pratiqués dans le roc, se présentèrent à ses yeux; la lumière augmentait et paraissait sur sa tête au plus haut de la montagne. Elle monta audacieusement les degrés. Lorsqu'elle fut parvenue à une certaine hauteur, la lumière lui parut sortir d'une espèce d'antre; des sons plaintifs et mélodieux s'y faisaient entendre: c'était comme des voix qui formaient une sorte de chant, semblable aux hymnes qu'on chante sur les tombeaux. Un bruit, comme celui qu'on fait en remplissant des bains, frappa en même temps ses oreilles. Elle découvrit de grands cierges flamboyants, plantés çà et là, dans les crevasses du rocher. Cet appareil la glaça d'épouvante: cependant elle continua de monter; l'odeur subtile et violente qu'exhalaient ces cierges la ranima, et elle arriva à l'entrée de la grotte.

Dans cette espèce d'extase, elle jeta les yeux dans l'intérieur, et vit une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la suave vapeur distillait sur son visage une pluie d'essence de roses. Une douce symphonie résonnait dans la caverne; sur les bords de la cuve, se trouvaient des habillements royaux, des diadèmes et des plumes de héron, toutes étincelantes d'escarboucles[26]. Pendant qu'elle admirait cette magnificence, la musique cessa, et une voix se fit entendre, disant: Pour quel Monarque a-t-on allumé ces cierges, préparé ce bain et ces habillements qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-seulement de la terre, mais même des puissances talismaniques?--C'est pour la charmante fille de l'Emir Fakreddin, répondit une seconde voix.--Quoi! repartit la première, pour cette folâtre qui consume son temps avec un enfant volage, noyé dans la mollesse, et qui ne sera jamais qu'un mari pitoyable!--Que me dis-tu! reprit l'autre voix; pourrait-elle s'amuser à de telles niaiseries, quand le Calife brûle d'amour pour elle, le Souverain du monde, celui qui doit jouir des trésors des Sultans préadamites, un Prince qui a six pieds de haut, et dont l'oeil pénètre jusqu'à la moelle des jeunes filles? Non, elle ne saurait rejeter une passion qui la comble de gloire, et elle méprisera son joujou enfantin: alors, toutes les richesses qui sont en ce lieu, ainsi que l'escarboucle de Giamchid[27], lui appartiendront.--Je crois que tu as raison, dit la première voix, et je vais à Istakhar, préparer le palais du feu souterrain pour recevoir les deux époux.

Les voix cessèrent, les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus épaisse succéda à la rayonnante clarté, et Nouronihar se trouva étendue sur un sopha, dans le harem de son père. Elle frappa des mains, et aussitôt accoururent Gulchenrouz et ses femmes, qui se désespéraient de l'avoir perdue, et avaient envoyé les eunuques pour la chercher partout. Shaban parut aussi, et la gronda d'importance. Petite impertinente, disait-il, ou vous avez de fausses clefs, ou vous êtes aimée de quelque Ginn, qui vous donne des passes-partout. Je vais voir quelle est votre puissance; entrez vîte dans la chambre aux deux lucarnes, et ne comptez pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez, Madame, je vais vous y enfermer à double tour. A ces menaces, Nouronihar leva sa tête altière, et ouvrit sur Shaban ses yeux noirs, beaucoup agrandis depuis le dialogue de la grotte merveilleuse; Va, lui dit-elle, parle ainsi à des esclaves; mais respecte celle qui est née pour donner des lois, et soumettre tout à son empire.