Vathek

Part 4

Chapter 43,712 wordsPublic domain

L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le Monarque et son sérail, et qui était à deux lieues de distance. Vathek, choyé par ses eunuques, ne s'était encore aperçu de rien; il était mollement couché sur des coussins de soie dans son ample litière; et pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguistan, lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait briller les trésors de Suleïman dans ses rêves. Les clameurs de ses femmes le réveillèrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef d'or, il vit Bababalouk tout transi et consterné. Sire, s'écria ce fidèle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est à son comble; les bêtes féroces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un âne mort, sont tombées sur vos chameaux. Trente des plus richement chargés ont été dévorés avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers, et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont éprouvé le même sort, et si notre saint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son maître avait tout-à-fait perdu la tête, se boucha les oreilles pour s'éviter au moins le tintamarre du sérail. Et comme les ténèbres augmentaient, et que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti héroïque. Allons, mesdames et mes confrères, cria-t-il de toutes ses forces, mettons la main à l'oeuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pâture à des animaux infidèles.

Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieuses et de revêches parmi ces belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'oeil, on vit paraître des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux furent allumés sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le Calife lui-même en fait autant. Des étoupes trempées dans l'huile et allumées au bout de longues perches, jetaient tant d'éclat que les rochers paraissaient éclairés comme en plein jour. L'air était rempli de tourbillons d'étincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit à la fougère et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au désespoir et qui abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient sans quartier.

Une des forêts de cèdre qu'on côtoyait alors s'embrasa, et les branches qui pendaient sur le chemin communiquèrent les flammes aux fines mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et elles furent obligées d'en sortir, au hasard de se rompre le col. Vathek, vomissant mille blasphèmes, fut forcé tout comme les autres, de mettre ses pieds sacrés à terre.

Jamais rien de pareil n'était arrivé: les dames qui ne savaient pas se tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dépit, de honte et de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait l'autre; moi salir mes robes! s'écriait une troisième: exécrable Bababalouk! disaient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu besoin de flambeaux? Plutôt que les tigres nous eussent dévorées, que d'être vues dans l'état où nous sommes! Nous voilà perdues pour jamais. Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée, ni de décrotteur de chameaux qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetèrent la face dans les ornières. Celles qui avaient un peu plus de courage en voulurent à Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui était fin, s'enfuit à toutes jambes avec ses confrères, en secouant leurs torches et battant des timbales.

L'incendie répandit une lumière aussi vive que le soleil au plus beau jour de la canicule, et il faisait chaud à proportion. Oh comble d'horreur! On voyait le Calife embourbé comme un simple mortel! Ses sens commencèrent à s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande variété) eut pitié de lui, le prit à brasse-corps, le chargea sur ses épaules, et voyant que le feu gagnait de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes se mirent à galoper après, et les palefreniers faisaient courir les chameaux en se culbutant les uns sur les autres.

On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avaient commencé le carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'être pas retirées au bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soupé à merveille. Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui s'étaient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit à les écorcher proprement; et comme on était déjà assez éloigné de l'embrasement pour que la chaleur n'en fût que médiocre et agréable, on se détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on était. On ramassa les lambeaux des toiles peintes; on enterra les débris du repas des loups et des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en avaient leur saoul; et après avoir fait le dénombrement des chameaux qui préparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal les dames, et on dressa la tente impériale sur le terrain le moins raboteux.

Vathek s'étendit sur ses matelas de duvet, et commençait à se refaire des secousses de l'Ethiopienne; c'était une rude monture! Le repos ramena son appétit accoutumé; il demanda à manger; mais hélas! ces pains délicats qu'on cuisait dans des fours d'argent[16] pour sa bouche royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait à offrir qu'un gros loup rôti, des vautours à la daube, des herbes amères, des champignons vénéneux, des chardons et des racines de mandragore qui ulcéraient la gorge et mettaient la langue en pièces. Pour toutes liqueurs, il ne possédait que quelques phioles de méchante eau-de-vie, que les marmitons avaient cachées dans leurs pabouches. On conçoit qu'un repas aussi détestable dut mettre Vathek au désespoir; il se bouchait le nez et mâchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digérer.

Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le soleil était ardent, et ses rayons, réfléchis par les rochers, rôtissaient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim de moucherons fétides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang. N'en pouvant plus, il se réveille en sursaut, et hors de lui; il ne savait que devenir, et se débattait de toutes ses forces, tandis que Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jeté leurs éventails par terre. Ils étaient à moitié morts, et employaient leurs voix expirantes à faire des reproches amers au Calife, qui, pour la première fois de sa vie, entendit la vérité.

Alors, il renouvella ses imprécations contre le Giaour, et commença même à dire quelques douceurs à Mahomet. Où suis-je? s'écriait-il: quels sont ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres! sommes-nous arrivés à l'épouvantable Caf! la Simorgue[17] va-t-elle venir me crever les yeux pour venger mon expédition impie! En parlant ainsi, il mit la tête à une ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets se présentèrent à sa vue! D'un côté, une plaine de sable noir dont on ne voyait point l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il crut pourtant découvrir parmi les ronces et les épines, quelques fleurs gigantesques; il se trompait: ce n'était que des morceaux de toiles peintes, et des lambeaux de son magnifique cortège. Comme il y avait plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'espoir d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de l'eau. Il y en avait même qui criaient auprès de lui: Pourquoi avons-nous été conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à bâtir? Ou est-ce que les Afrites[18] impitoyables que Carathis aime tant, font ici leur demeure?

A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes qu'elle lui avait données, en lui conseillant d'y avoir recours dans les cas désespérés. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine les paroles suivantes: «Nous habitons sur la cîme de ces rochers, une cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre séjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et jamais un jour ne se passe sans que nous récitions les prières prescrites par notre saint Prophète. Nous vous chérissons, ô Commandeur des Fidèles! Notre maître, le bon Emir Fakreddin vous chérit aussi; il révère en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a de la confiance en nous; il sait que nos coeurs sont aussi bons que nos corps paraissent méprisables; et il nous a placés ici pour secourir ceux qui s'égarent dans ces tristes montagnes. Nous étions, la nuit dernière, occupés dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque les vents impétueux ont éteint tout-à-coup nos lumières, et fait trembler notre habitation. Deux heures se sont écoulées dans les plus profondes ténèbres; alors, nous entendîmes au loin des sons que nous avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs. Bientôt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frappé nos oreilles. Glacés d'effroi, nous avons pensé que le Deggial avec ses anges exterminateurs, venait répandre ses fléaux sur la terre. Au milieu de ces réflexions, des flammes couleur de sang se sont élevées sur l'horison, et quelques moments après, nous fûmes tout couverts d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce spectacle effrayant, nous nous sommes agenouillés, nous avons ouvert le livre dicté par les bienheureuses intelligences, et à la clarté des feux qui nous entouraient, nous avons lu le verset qui dit: _On ne doit mettre sa confiance qu'en la miséricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans le saint Prophète; la montagne de Caf elle-même peut trembler, la puissance d'Allah est seule inébranlable._ Après avoir prononcé ces paroles, un calme céleste s'est emparé de nos ames; il s'est fait un profond silence, et nos oreilles ont distinctement ouï dans l'air une voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos sandales, et descendez dans l'heureuse vallée qu'habite Fakreddin; dites-lui qu'une occasion illustre se présente pour satisfaire la soif de son coeur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui erre lui-même dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous avons obéi à l'angélique mission; et notre maître plein d'un zèle pieux, a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il nous suit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacrée, et vous supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchâssée dans ces déserts arides comme une émeraude dans le plomb.» Les nains, après avoir ainsi parlé restèrent debout les mains croisées sur l'estomac, et dans un profond silence.

Pendant cette belle harangue, Vathek s'était saisi de la corbeille, et long-temps avant qu'elle fût finie, les fruits s'étaient fondus dans sa bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, récitait ses prières, et demandait en même temps le Koran et du sucre.

Il était dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait posées à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit, mais il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractères rouges, tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étaient d'un à-propos à faire trembler: _«Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits messagers qui n'ont qu'une coudée; méfie-toi de leurs supercheries pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes à la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton ventre.»_

Que signifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que j'expire de soif dans ces déserts de sable, pendant que je puis me rafraîchir dans l'heureuse vallée des melons et des concombres? Que maudit soit le Giaour avec son portail d'ébène! Il m'a fait assez morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce soliloque, y applaudissait de tout son coeur, et toutes les dames furent de son avis; ce qui jusqu'alors n'était pas arrivé.

On fêta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de petits carreaux de satin, on admira la symmétrie de leurs petits corps; on voulait tout voir; on leur présenta des breloques et du bonbon; mais ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Ils grimpèrent sur l'estrade du Calife, et se plaçant sur ses épaules, ils lui bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek touchait à sa fin, quand les acclamations des troupes annoncèrent l'arrivée de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant de dromadaires. On se mit vîte aux ablutions et à réciter le Bismillah[19]. Vathek se débarrassa de ses importuns moniteurs, et en fit de même; car il avait les mains brûlantes.

Le bon Emir, qui était religieux à toute outrance, et grand complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois moins intéressante, que celle de ses petits précurseurs. Le Calife n'y pouvant plus tenir, s'écria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon cher Fakreddin, et allons dans votre verte vallée, manger les beaux fruits dont le ciel vous a fait présent. Sur ce mot d'allons, on se mit en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek, sous-main, avait ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires. Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs cavaliers octogénaires, étaient si plaisants, qu'on n'entendait qu'éclats de rire dans toutes les cages.

On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et déjà on commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d'arbustes fleuris, qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était couronné de neuf dômes, et orné d'autant de portails de bronze, sur lesquels les mots suivants étaient gravés en émail: _C'est ici l'asile des pélerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous les pays du monde._

Neuf pages, beaux comme le jour, et décemment vêtus de longues robes de lin d'Egypte, se tenaient à chaque porte. Ils reçurent la procession d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placèrent le Calife sur un techtravan[20] magnifique; quatre autres un peu moins gracieux se chargèrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant l'heureux gîte qu'il devait avoir: le reste du train fut soigné par les autres pages.

Quand tout ce qui était mâle eut disparu, la porte d'une grande enceinte qu'on voyait à droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit une jeune personne d'une taille légère, et dont la chevelure d'un blond cendré flottait au gré des zéphirs du crépuscule. Une troupe de jeunes filles, semblables aux Pléiades, la suivait sur la pointe des pieds. Elles accoururent toutes aux pavillons où étaient les sultanes, et la jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses, on vous attend; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos appartements de jasmin: nul insecte n'écartera le sommeil de vos paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc, aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d'ivoire dans des bains d'eau de rose; et, à la douce lueur des lampes parfumées, vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptèrent avec grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au Calife.

Ce prince avait été conduit sous un grand dôme, éclairé de mille lampes de crystal de roche. Autant de vases de la même matière, remplis d'un sorbet délicieux, étincelaient sur une grande table où se trouvait une profusion de mets délicats. Il y avait entr'autres du riz au lait d'amandes, des potages au safran, et de l'agneau à la crême que le Calife aimait beaucoup. Il en mangea avec excès, témoigna bien de l'amitié à l'Emir dans la gaîté de son coeur, et fit danser les nains malgré eux; car ces petits dévots n'osaient désobéir au Commandeur des Fidèles. Enfin, il s'étendit sur le sopha, et dormit plus tranquillement qu'il n'avait fait de sa vie.

Il régnait sous ce dôme un silence paisible que rien n'interrompait que le bruit des mâchoires de Bababalouk, qui se refaisait du triste jeûne auquel il avait été forcé dans les montagnes. Comme il était de trop bonne humeur pour dormir, et qu'il n'aimait pas à être désoeuvré, il voulut aller tout de suite au harem pour soigner ses dames, voir si elles s'étaient frottées à propos de baume de la Mecque, si leurs sourcils et leurs chevelures étaient en ordre; en un mot, pour leur rendre tous les menus services dont elles avaient besoin.

Il chercha long-temps, mais sans succès, la porte qui conduisait au harem. De peur d'éveiller le Calife, il n'osait crier, et personne ne bougeait dans le palais. Il commençait à désespérer de venir à bout de son dessein, lorsqu'il entendit un petit chuchotement; c'étaient les nains qui étaient retournés à leur ancienne occupation, et qui, pour la neuf cent quatre vingt neuvième fois de leur vie, relisaient le Koran. Ils invitèrent très-poliment Bababalouk à les entendre; mais il avait bien d'autres choses à faire. Les nains, quoiqu'un peu scandalisés, lui indiquèrent le chemin des appartements qu'il cherchait. Il fallait, pour y arriver, passer par cent corridors fort obscurs. Il les enfila en tâtonnant, et à la fin au bout d'une longue allée, il commença à entendre l'agréable caquet des femmes, et son coeur en fut tout réjoui. «Ah! ah! vous n'êtes pas encore endormies, s'écria-t-il, en faisant de grandes enjambées; ne croyez pas que j'aie abdiqué ma charge.» Deux eunuques noirs, entendant parler si haut, se détachèrent des autres à la hâte, le sabre à la main; mais bientôt on répéta de tous côtés: Ce n'est que Bababalouk, ce n'est que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien s'avança vers une portière de soie incarnat, à travers laquelle luisait une clarté agréable, qui lui fit distinguer un grand bain de porphyre foncé, et d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis, entouraient ce bain; ils étaient à demi-ouverts, et laissaient entrevoir des groupes de jeunes esclaves, parmi lesquelles Bababalouk reconnut ses anciennes pupilles étendant mollement les bras, comme pour embrasser l'eau parfumée, et se refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux, les mots à l'oreille, les sourires enchanteurs qui accompagnaient les petites confidences, la douce odeur des roses, tout inspirait une volupté contre laquelle Bababalouk lui-même avait de la peine à se défendre.

Il garda pourtant un grand sérieux, et commanda d'un ton magistral de faire sortir ces belles de l'eau, et de les peigner d'importance. Tandis qu'il donnait ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille comme une gazelle, et pleine d'espiéglerie, fit signe à une de ses esclaves de descendre tout doucement la grande escarpolette qui était attachée au plancher avec des cordons de soie. Pendant qu'on faisait cette manoeuvre, elle parla des doigts aux femmes qui étaient dans le bain, et qui bien fâchées d'être obligées de sortir de ce séjour de mollesse, emmêlèrent leurs cheveux pour donner de l'occupation à Bababalouk, et lui faisaient mille autres niches.

Quand Nouronihar le vit prêt à perdre patience, elle s'approcha de lui avec un respect affecté, et lui dit: «Seigneur, il n'est pas décent que le chef des eunuques du Calife, notre Souverain, se tienne ainsi debout; daignez reposer votre gentille personne sur ce sopha, qui se rompra de dépit s'il n'a pas l'honneur de vous recevoir.» Charmé de ces accents flatteurs, Bababalouk répondit galamment: «Délices de mes prunelles, j'accepte la proposition qui découle de vos lèvres sucrées; et à dire vrai, mes sens sont affaiblis par l'admiration que m'a causée la splendeur rayonnante de vos charmes.» Reposez-vous donc, reprit la belle, en le plaçant sur le prétendu sopha. Tout-à-coup, la machine partit comme un éclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il s'agissait, sortirent nues du bain, et se mirent follement à donner le branle à l'escarpolette. Dans peu elle parcourut tout l'espace d'un dôme fort élevé, et faisait perdre la respiration à l'infortuné Bababalouk. Quelquefois il rasait l'eau, et quelquefois il allait donner du nez contre les vitres; en vain, il remplissait l'air de ses cris avec une voix qui ressemblait au son d'un pot cassé, les éclats de rire ne permettaient pas de les entendre.

Nouronihar, ivre de jeunesse et de gaieté, était bien accoutumée aux eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avait jamais vu d'aussi dégoûtant ni d'aussi royal: aussi se divertissait-elle plus que toutes les autres. Enfin, elle se mit à parodier des vers Persans, et chanta: «Douce et blanche colombe, qui voles dans les airs, donne quelque oeillade à ta fidèle compagne. Gazouillant rossignol, je suis ta rose; chante-moi donc quelques couplets agréables.»

Les sultanes et les esclaves, animées par ces plaisanteries, firent tant jouer l'escarpolette que la corde cassa, et que le pauvre Bababalouk tomba comme une tortue au milieu du bain. Il se fit un cri général; douze petites portes qu'on n'apercevait pas s'ouvrirent, et l'on s'échappa bien vîte après lui avoir jeté tous les linges sur la tête, et avoir éteint les lumières.