Part 3
Cependant le Calife n'avait pas eu les visions qu'il attendait; mais il avait gagné dans ces régions exhaussées un appétit dévorant. Il avait demandé à manger aux muets, et ayant totalement oublié qu'ils étaient sourds, il les battait, les mordait et les pinçait de ce qu'ils ne bougeaient pas. Heureusement pour ces misérables créatures, Carathis vint mettre le holà à une scène si indécente. Qu'est-ce donc, mon fils? dit-elle, toute essoufflée; j'ai cru entendre les cris de mille chauve-souris qu'on déniche d'un antre, et ce ne sont que ceux de ces pauvres muets que vous maltraitez: en vérité, vous ne méritez pas l'excellente provision que je vous apporte. Donnez, donnez! s'écria le Calife; je meurs de faim.--Ma foi, vous auriez un bon estomac, dit-elle, si vous pouviez digérer tout ce que j'ai ici.--Dépêchez-vous, repartit le Calife. Mais, ô ciel! quelles horreurs! que voulez-vous faire? je suis prêt à vomir.--Allons, allons, répliqua Carathis, ne soyez pas si délicat, aidez-moi à mettre tout ceci en ordre; vous verrez que les mêmes objets que vous rebutez vous rendront heureux. Préparons le bûcher pour le sacrifice de cette nuit, et ne songez point à manger qu'il ne soit dressé. Ne savez-vous pas que tous les rites solemnels doivent être précédés d'un jeûne rigoureux?
Le Calife, n'osant rien répliquer, s'abandonna à la douleur et aux vents qui commençaient à désoler ses entrailles, tandis que sa mère allait toujours son train. On eut bientôt arrangé sur les balustrades de la tour les phioles d'huile de serpents, les momies et les ossements. Le bûcher s'élevait, et en trois heures il eut vingt coudées de haut. Enfin, les ténèbres arrivèrent, et Carathis toute joyeuse, se dépouilla de ses vêtements: elle battait des mains et brandissait un flambeau de graisse humaine; les muets l'imitaient; mais Vathek exténué de faim, ne put y tenir plus long-temps, et tomba évanoui.
Déjà les gouttes brûlantes des flambeaux allumaient le bois magique, l'huile empoisonnée jetait mille feux bleuâtres, les momies se consumaient et lançaient des tourbillons d'une fumée noire et opaque; enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocéros, il se répandit une odeur si infecte que le Calife revint à lui en sursaut, et parcourut d'un oeil égaré la scène flamboyante. L'huile enflammée découlait à grands flots, et les négresses, qui ne cessaient d'en apporter, joignaient leurs hurlements aux cris de Carathis. Les flammes devinrent si violentes, et le poli de l'acier les réfléchissait avec tant de vivacité, que le Calife ne pouvant plus en supporter l'ardeur ni l'éclat, se réfugia sous l'étendard impérial.
Frappés de la lumière qui éclairait toute la ville, les habitans de Samarah se levèrent à la hâte, montèrent sur leurs toits, virent la tour en feu, et descendirent à moitié nus sur la place. Leur amour pour leur souverain se réveilla encore dans ce moment, et croyant qu'il allait être brûlé dans sa tour, ils ne songèrent plus qu'à le sauver. Morakanabad sortit de sa retraite en essuyant ses larmes; il criait au feu, comme les autres. Bababalouk, dont le nez était plus accoutumé aux odeurs magiques, se doutait que Carathis travaillait à ses opérations, et conseillait à tous de rester tranquilles. On le traita de vieux poltron et de traître insigne; on fit avancer les chameaux et les dromadaires chargés d'eau; mais comment entrer dans la tour?
Pendant qu'on s'obstinait à en forcer les portes, un vent furieux s'éleva du nord-est, et répandit au loin la flamme. D'abord, le peuple recula, ensuite il redoubla de zèle. Les odeurs infernales des cornes et des momies se répandant de tous côtés, empestèrent l'air, et plusieurs personnes presque suffoquées, tombèrent à la renverse. Ceux qui étaient restés debout, disaient à leurs voisins; éloignez-vous, vous empoisonnez. Morakanabad, plus malade que les autres, faisait pitié; partout on se bouchait le nez: mais rien n'arrêta ceux qui enfonçaient les portes. Cent quarante des plus robustes et des plus déterminés en vinrent à bout. Ils gagnèrent l'escalier, et firent bien du chemin dans un quart-d'heure.
Carathis, que les signes de ses muets et de ses négresses alarmaient, s'avance sur l'escalier, en descend quelques marches, et entend plusieurs voix qui crient: Voici de l'eau! Comme elle n'était pas mal leste pour son âge, elle regagna vîte la plateforme, et dit à son fils: Un moment; suspendez le sacrifice; nous allons avoir de quoi le rendre encore plus beau. Certaines bêtes s'imaginant, sans doute, que le feu était à la tour, ont eu la témérité d'en briser les portes, jusqu'à présent inviolables, et viennent avec de l'eau. Il faut avouer qu'ils sont bien bons d'avoir oublié tous vos torts; mais n'importe. Laissons-les monter, nous les sacrifierons au Giaour; nos muets ne manquent ni de force ni d'expérience: ils auront bientôt dépêché des gens fatigués. Soit, répondit le Calife, pourvu qu'on finisse et que je dîne.
Ces malheureux ne tardèrent pas à paraître. Essoufflés d'avoir monté si vîte les quinze cents degrés, au désespoir que leurs seaux étaient presque vides, ils ne furent pas plutôt arrivés que l'éclat des flammes et l'odeur des momies offusquèrent tous leurs sens à la fois: c'était dommage, car ils ne voyaient pas le sourire agréable avec lequel les muets et les négresses leur passaient la corde au col; mais tout n'était pas perdu, car ces aimables personnes ne se réjouissaient pas moins d'une telle scène. Jamais on n'étrangla avec plus de facilité; chacun tombait sans résistance et expirait sans pousser un cri; de sorte que Vathek se trouva bientôt environné des corps de ses plus fidèles sujets, qu'on jeta sur le bûcher. Carathis qui pensait à tout, crut en avoir assez; elle fit tendre les chaînes et fermer les portes d'acier qui se trouvaient sur le passage.
On avait à peine exécuté ces ordres que la tour trembla; les cadavres disparurent, et les flammes de sombre cramoisi qu'elles étaient, devinrent d'un beau couleur de rose. Une vapeur suave se fit délicieusement sentir; les colonnes de marbre jetèrent des sons harmonieux, et les cornes liquéfiées exhalèrent un parfum ravissant. Carathis, en extase, jouissait d'avance du succès de ses conjurations; tandis que les muets et les négresses, à qui les bonnes odeurs donnaient la colique, se retirèrent dans leurs tanières en grommelant.
Dès qu'ils furent partis la scène changea. Le bûcher, les cornes et les momies firent place à une table magnifiquement servie. On y voyait au milieu d'une foule de mets exquis des flacons de vin, et des vases de Fagfouri[7] où un sorbet excellent reposait sur la neige. Le Calife fondit sur tout cela comme un vautour, et dévorait un agneau aux pistaches; mais Carathis, occupée de tout autres soins, tirait d'une urne de filigramme un parchemin roulé dont on ne voyait pas la fin, et que son fils n'avait pas même aperçu. Finissez donc, glouton, lui dit-elle d'un ton imposant, et écoutez les promesses magnifiques qui vous sont faites; alors elle lut tout haut ce qui suit: «Vathek, mon bien-aimé, tu as surpassé mes espérances; mes narines ont savouré le fumet de tes momies, de tes excellentes cornes, et surtout de ce sang Musulman que tu as répandu sur le bûcher. Lorsque la lune sera dans son plein, sors de ton palais, environné de toutes les marques de ta puissance; que les choeurs de tes musiciens te précèdent au son des clairons et au bruit des timbales. Fais-toi suivre de l'élite de tes esclaves, de tes femmes les plus chéries, de mille chameaux somptueusement chargés, et prends la route d'Istakhar[8]. C'est là que je t'attends; là, ceint du diadème de Gian Ben Gian[9], et nageant dans toutes sortes de délices, les talismans des Suleïman, les trésors des Sultans préadamites[10] te seront livrés; mais malheur à toi si dans ta route tu acceptes quelque asile.»
Le Calife, nonobstant son luxe ordinaire, n'avait jamais si bien dîné. Il se laissa aller à la joie que lui inspiraient de si bonnes nouvelles, et but de nouveau. Carathis ne haïssait pas le vin, et faisait raison à toutes les rasades qu'il portait par ironie à la santé de Mahomet. Cette perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Ils blasphémaient; l'âne de Balaam, le chien des sept Dormans, et les autres animaux qui sont dans le paradis du saint Prophète, devinrent le sujet de leurs scandaleuses plaisanteries. En ce bel état, ils descendirent gaîment les quinze cents degrés, se moquant des mines inquiètes qu'ils voyaient sur la place, à travers les lucarnes de la tour, gagnèrent le souterrain, et arrivèrent dans les appartements royaux. Bababalouk s'y promenait d'un air tranquille en donnant ses ordres aux eunuques qui mouchaient les bougies et peignaient les beaux yeux des Circassiennes. Il n'eut pas plutôt aperçu le Calife qu'il dit: Ah! je vois bien que vous n'êtes pas brûlés; je m'en doutais. Que nous importe ce que tu penses, s'écria Carathis! Va, cours dire à Morakanabad que nous voulons lui parler, et surtout ne t'arrête pas pour faire tes insipides réflexions.
Le grand visir arriva sans délai: Vathek et sa mère le reçurent avec beaucoup de gravité, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du sommet de la tour était éteint; mais que par malheur il en avait coûté la vie aux braves gens qui étaient venus à leur secours.
Encore des malheurs! s'écria Morakanabad en gémissant; ah! Commandeur des Fidèles; notre saint Prophète est sans doute irrité contre nous; c'est à vous à l'appaiser. Nous l'appaiserons de reste, répondit le Calife, avec un sourire qui n'annonçait rien de bon. Vous aurez assez de loisir pour vaquer à vos prières; ce pays m'abîme la santé, je veux changer d'air; la montagne aux quatre sources m'ennuie, il faut que je boive du ruisseau de Rocnabad[11], et me rafraîchisse dans les beaux vallons qu'il arrose. En mon absence vous gouvernerez mes états d'après les conseils de ma mère, et aurez soin de lui fournir tout ce qu'elle désirera pour ses expériences; car vous savez bien que notre tour est remplie de choses précieuses pour les sciences.
La tour n'était guères du goût de Morakanabad; sa construction avait épuisé des trésors prodigieux, et il n'y avait vu porter que des négresses, des muets et de vilaines drogues. Il ne savait non plus que penser de Carathis, qui prenait toutes les couleurs comme le caméléon. Sa maudite éloquence avait souvent mis le pauvre Musulman aux abois; mais si elle ne valait pas grand'chose, son fils était encore pire, et il se réjouissait d'en être délivré. Il alla donc calmer le peuple, et préparer tout pour le voyage de son maître.
Vathek, dans l'espoir de plaire davantage aux esprits du palais souterrain, voulait que son voyage fût d'une magnificence inouie. Pour cet effet il confisqua à droite et à gauche les biens de ses sujets, pendant que sa digne mère visitait les harems, et les dépouillait de leurs pierreries. Toutes les couturières, toutes les brodeuses de Samarah et des autres grandes villes à cinquante lieues à la ronde, travaillaient sans relâche aux palanquins, et aux litières qui devaient embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de Masulipatan, et on employa tant de mousseline pour enjoliver Bababalouk et les autres eunuques noirs, qu'il n'en restait pas une aune dans tout l'Iraque Babylonien.
Pendant que ces préparatifs se faisaient, Carathis donnait de petits soupers pour se rendre agréable aux puissances ténébreuses. Les dames les plus fameuses par leur beauté y étaient invitées. Elle recherchait surtout les plus blanches et les plus délicates. Rien n'était aussi élégant que ces soupers; mais lorsque la gaîté devenait générale, ses eunuques faisaient couler sous la table des vipères, et y vidaient des pots remplis de scorpions[12]. On pense bien que tout cela mordait à merveille. Carathis faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, et personne n'osait bouger. Lorsqu'elle voyait que les convives allaient expirer, elle s'amusait à panser quelques plaies avec une excellente thériaque de sa composition; car cette bonne Princesse avait en horreur l'oisiveté.
Vathek n'était pas aussi laborieux que sa mère. Il passait son temps à tirer parti des sens dans les palais qui leur étaient dédiés. On ne le voyait plus ni au Divan, ni à la Mosquée; et pendant qu'une moitié de Samarah suivait son exemple, l'autre gémissait des progrès de la corruption.
Sur ces entrefaites revint l'ambassade qu'on avait envoyée à la Mecque, dans des temps plus pieux. Elle était composée des plus révérends Moullahs[13]. Leur mission était parfaitement remplie, et ils apportaient un de ces précieux balais qui avaient nettoyé le sacré Cahaba: c'était un présent vraiment digne du plus grand prince de la terre.
Le Calife se trouvait dans ce moment retenu en un lieu peu convenable pour recevoir des ambassadeurs. Il entendit la voix de Bababalouk qui criait derrière les portières; Voici l'excellent Edris Al Shafei et le séraphique Mouhateddin, qui apportent le balai de la Mecque, et qui avec des larmes de joie désirent ardemment de le présenter à votre Majesté.--Qu'on apporte ici ce balai, dit Vathek; il peut y être de quelque utilité.--Comment? répondit Bababalouk, hors de lui[14].--Obéis! reprit le Calife, car c'est ma volonté suprême; c'est ici, et nulle autre part, que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en extase.
L'eunuque s'en alla en murmurant, et dit au vénérable cortège de le suivre. Une sainte joie se répandit parmi ces respectables vieillards, et quoique fatigués de leur long voyage, ils suivirent Bababalouk avec une agilité qui tenait du miracle. Ils enfilèrent les augustes portiques, et trouvaient bien flatteur que le Calife ne les reçût pas, comme des gens ordinaires, dans la salle d'audience. Bientôt ils parvinrent dans l'intérieur du sérail, où à travers de riches portières de soie, ils crurent apercevoir de beaux yeux bleus et noirs qui allaient et venaient comme des éclairs. Pénétrés de respect et d'étonnement, et pleins de leur mission céleste, ils s'avançaient en procession vers de petits corridors qui semblaient n'aboutir à rien, et les conduisaient à cette petite cellule, où le Calife les attendait.
Le Commandeur des Fidèles serait-il malade, disait tout bas Edris Al Shafei à son compagnon? Il est, sans doute, à son oratoire, répondit Al Mouhateddin. Vathek, qui entendait ce dialogue, leur cria: Que vous importe où je suis? avancez toujours. Alors il sortit la main à travers la portière, et demanda le sacré balai. Chacun se prosterna avec respect, aussi bien que le corridor le permit, et même dans un assez beau demi-cercle. Le respectable Edris Al Shafei tira le balai des linges brochés et parfumés qui en défendaient la vue aux yeux du vulgaire, se détacha de ses confrères, et s'avança pompeusement vers le prétendu oratoire. De quelle surprise, de quelle horreur ne fut-il pas saisi! Vathek, avec un rire moqueur, lui ôta le balai qu'il tenait d'une main tremblante, et fixant quelques toiles d'araignée suspendues au plancher azuré, il les balaya et n'en laissa pas une seule.
Les vieillards pétrifiés n'osaient lever leur barbe de dessus la terre. Ils voyaient tout; car Vathek avait négligemment tiré le rideau qui les séparait de lui. Leurs larmes mouillaient le marbre. Al Mouhateddin s'évanouit de dépit et de fatigue, pendant que le Calife, se laissant aller à la renverse, riait et battait des mains sans miséricorde. Mon cher noiraut, dit-il enfin à Bababalouk, va régaler ces bonnes gens de mon vin de Shiraz[15] Puisqu'ils peuvent se vanter de mieux connaître mon palais que personne, on ne saurait leur faire trop d'honneur. En disant ces mots, il leur jeta le balai au nez, et s'en alla rire avec Carathis. Bababalouk fit son possible pour consoler les vieillards, mais deux des plus faibles en moururent sur-le-champ; les autres, ne voulant plus voir la lumière, se firent porter dans leurs lits, d'où ils ne sortirent jamais.
La nuit suivante, Vathek et sa mère montèrent au haut de la tour pour consulter les astres sur le voyage. Les constellations étant dans un aspect des plus favorables, le Calife voulut jouir d'un spectacle aussi flatteur. Il soupa gaîment sur la plateforme, encore noircie de l'affreux sacrifice. Pendant le repas on entendit de grands éclats de rire qui retentissaient dans l'atmosphère, et il en tira le plus favorable augure.
Tout était en mouvement dans le palais. Les lumières ne s'éteignaient pas de toute la nuit; le bruit des enclumes et des marteaux, la voix des femmes et de leurs gardiens qui chantaient en brodant; tout cela interrompait le silence de la nature et plaisait infiniment à Vathek, qui croyait déjà monter en triomphe sur le trône de Suleïman.
Le peuple n'était pas moins content que lui. Chacun mettait la main à l'oeuvre, pour hâter le moment qui devait le délivrer de la tyrannie d'un maître si bizarre.
Le jour qui précéda le départ de ce prince insensé, Carathis crut devoir lui renouveller ses conseils. Elle ne cessait de répéter les décrets du parchemin mystérieux qu'elle avait appris par coeur, et recommandait surtout de n'entrer chez qui que ce fût pendant le voyage. Je sais bien, lui disait-elle, que tu es friand de bons plats et de minois agréables; mais contente-toi de tes anciens cuisiniers, qui sont les meilleurs du monde, et souviens-toi que dans ton sérail ambulant, il y a pour le moins trois douzaines de jolis visages auxquels Bababalouk n'a pas encore levé le voile. Si ma présence n'était pas nécessaire ici, je veillerais moi-même à ta conduite. J'aurais grande envie de voir ce palais souterrain, rempli d'objets intéressants pour les gens de notre espèce; il n'est rien que j'aime autant que les cavernes; mon goût pour les cadavres et les momies est décidé, et je gage que tu trouveras la quintessence de ce genre. Ne m'oublie donc pas, et dès le moment que tu seras en possession des talismans qui doivent te donner le royaume des métaux parfaits, et t'ouvrir le centre de la terre, ne manque pas d'envoyer ici quelque génie de confiance pour me prendre avec mon cabinet. L'huile de ces serpents que j'ai pincés jusqu'à la mort, sera un fort joli présent pour notre Giaour, qui doit aimer ces sortes de friandises.
Lorsque Carathis eut fini ce beau discours, le soleil se coucha derrière la montagne aux quatre sources, et fit place à la lune. Cet astre, alors dans son plein, paraissait d'une beauté et d'une circonférence extraordinaires aux yeux des femmes, des eunuques et des pages qui brûlaient de voyager. La ville retentissait de cris de joie et de fanfares. On ne voyait que plumes flottantes sur tous les pavillons, et qu'aigrettes brillant à la douce clarté de la lune. La grande place ne ressemblait pas mal à un parterre émaillé des plus belles tulipes de l'Orient.
Le Calife en habits de cérémonie, s'appuyant sur son visir et sur Bababalouk, descendit la grande rampe de la tour. La multitude entière était prosternée, et les chameaux magnifiquement chargés s'agenouillaient devant lui. Ce spectacle était superbe, et le Calife lui-même s'arrêta pour l'admirer. Tout était dans un silence respectueux: il fut pourtant un peu troublé par les cris des eunuques de l'arrière-garde. Ces vigilants serviteurs avaient remarqué que quelques cages à dame penchaient trop d'un côté: certains gaillards s'y étaient adroitement glissés; mais on les en dénicha bien vite, avec de bonnes recommandations aux chirurgiens du sérail.
D'aussi petits événements n'interrompirent pas la majesté de cette auguste scène. Vathek salua la lune d'un air d'intelligence; et les docteurs de la loi furent scandalisés de cette idolâtrie, ainsi que les visirs et les grands rassemblés pour jouir des derniers regards de leur Souverain. Enfin, les clairons et les trompettes donnèrent, du sommet de la tour, le signal du départ. Quoique parfaitement d'accord, on crut pourtant y remarquer quelque dissonance; c'était Carathis qui chantait des hymnes au Giaour, et dont les négresses et les muets faisaient la basse-continue. Les bons Musulmans croyant entendre le bourdonnement de ces insectes nocturnes qui sont de mauvais présage, supplièrent Vathek d'avoir soin de sa personne sacrée.
On arbore le grand étendard du Califat; vingt mille lances brillent à la suite; et le Calife, foulant majestueusement aux pieds les tissus d'or étendus sur son passage, monte en litière aux acclamations de ses sujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, et avec un si grand silence, qu'on entendait chanter les cigales dans les buissons de la plaine de Catoul. On fit six bonnes lieues avant l'aurore, et l'étoile du matin étincelait encore dans le firmament quand ce nombreux cortége arriva au bord du Tigre, où l'on dressa les tentes pour se reposer le reste de la journée.
Trois jours s'écoulèrent de la même manière. Au quatrième, le ciel en courroux éclata de mille feux: la foudre faisait un fracas épouvantable, et les Circassiennes tremblantes embrassaient leurs vilains gardiens. Le Calife commençait à regretter les palais des sens; il avait grande envie de se réfugier dans le gros bourg de Ghulchissar, dont le Gouverneur était venu lui offrir des rafraîchissements. Mais ayant regardé ses tablettes, il se laissa intrépidement mouiller jusqu'aux os malgré les instances de ses favorites. Son entreprise lui tenait trop à coeur, et ses grandes espérances soutenaient son courage. Bientôt le cortège s'égara; on fit venir les géographes pour savoir où l'on était; mais leurs cartes trempées étaient dans un état aussi piteux que leurs personnes; d'ailleurs, on n'avait point fait de long voyage depuis Haroun Al-Rachid: on ne savait donc plus de quel côté se diriger. Vathek, qui avait de grandes connaissances de la situation des corps célestes, ne savait où il en était sur la terre. Il grondait plus fort encore que le tonnerre, et lâchait quelquefois le mot de potence, qui ne flattait pas bien agréablement les oreilles littéraires. Enfin, ne voulant plus suivre que ses idées, il ordonna de traverser des rochers escarpés, et de prendre un chemin qu'il croyait devoir le conduire en quatre jours à Rocnabad: on eut beau faire des remontrances, son parti était pris.
Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, frémissaient à l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordaient le sentier rapide où l'on était. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le sommet du plus haut rocher. Alors un vent impétueux mit en pièces les rideaux des palanquins et des cages, et laissa les pauvres dames exposées à toutes les fureurs de l'orage. L'obscurité du ciel augmentait la terreur de cette nuit désastreuse; aussi n'était-ce que miaulement des pages et pleurs des demoiselles.
Pour surcroît de malheur, on entendit des rugissements effroyables, et bientôt on aperçut dans l'épaisseur des forêts des yeux flamboyants, qui ne pouvaient être que ceux de diables ou de tigres. Les pionniers qui préparaient le chemin du mieux qu'ils pouvaient, et une partie de l'avant-garde, furent dévorés avant que de pouvoir se reconnaître. La confusion était extrême; les loups, les tigres et les autres animaux carnassiers, invités par leurs compagnons, accouraient de toutes parts. On entendait partout croquer des os, et dans l'air, un épouvantable battement d'ailes; car les vautours commençaient à se mettre de la partie.