Part 2
Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il était plus pressé de visiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y servît un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger, trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table aussitôt qu'ils étaient servis. Tout le monde le regardait avec étonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait des rasades à la santé de chacun, chantait à tue-tête, contait des histoires dont il riait lui-même à gorge déployée, et faisait des impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire à proportion.
Malgré qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenait insupportable, et il pouvait à peine cacher son humeur en son inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de ses eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va, redouble de vigilance, et surtout prends garde à mes Circassiennes.
L'oiseau du matin avait trois fois renouvelé son chant, lorsque l'heure du Divan sonna. Vathek avait promis d'y présider en personne. Il se lève de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus étourdi du tapage de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince pouvait à peine se soutenir.
Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangèrent autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence; tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait été à jeûn, se plaça sans façon sur une des marches du trône, et riait sous cape de l'indignation que sa hardiesse causait à tous les spectateurs.
Cependant le Calife, dont la tête était embarrassée, rendait justice à tort et à travers. Son premier visir s'en aperçut, et s'avisa tout-à-coup d'un expédient pour interrompre l'audience et sauver l'honneur de son maître. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse Carathis a passé la nuit à consulter les planètes; elle vous fait dire que vous êtes menacé d'un danger pressant. Prenez garde que cet étranger dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'est peut-être qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupçon; demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l'a prise, et faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés.
Excédé des insolences de l'Indien, Vathek répondit à son visir par un signe de tête, et s'adressant à ce monstre: Lève-toi, lui dit-il, et déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu m'as fait prendre; débrouille surtout l'énigme des sabres que tu m'as vendus: et reconnais ainsi les bontés dont je t'ai comblé.
Le Calife se tut après ces paroles qu'il prononça d'un ton aussi modéré qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans répondre ni quitter sa place, renouvella ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade, le suit, et le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donné un coup qu'on ne se sente forcé de redoubler.
L'Indien prêtait beau jeu. Comme il était court et gros, il s'était ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En vain pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang; elles s'échappèrent de leurs mains: et ces fidèles gardiens, presque morts de frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule fatale.
Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les jardins et les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et lui lançait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zèle fut cause qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.
Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse avait jusqu'alors résisté à l'attraction générale, voulant empêcher le Calife de se donner en spectacle, se jetèrent à ses genoux pour l'arrêter; mais il sauta par dessus leurs têtes, et continua sa course. Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeler le peuple à la prière, tant pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par ses voeux une telle calamité; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des mourants, et des enfants à la mamelle dont les nourrices s'étaient débarrassées pour courir plus vîte: Carathis elle-même, Morakanabad et les autres, s'étaient enfin mis de la partie. Les cris des femmes échappées de leurs sérails; ceux des eunuques s'efforçant de ne pas les perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se menaçaient les uns les autres; les coups de pied donnés et rendus; les culbutes à chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable à une ville prise d'assaut et livrée au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila une vallée au pied de la montagne des quatre sources.
L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline; de l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chûte des eaux. Le Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât s'y jeter et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair.
Vathek se serait sans doute précipité après le perfide Giaour, s'il n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné; et malgré le ridicule de cette scène, personne ne rit. Chacun, les yeux baissés, l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans sa maison, sans penser qu'une force irrésistible pouvait seule porter à l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent aussi les sottises qu'ils n'ont pu éviter.
Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y dressât ses tentes; et, malgré les représentations de Carathis et de Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui représenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'ébouler, et que d'ailleurs, il était trop près du magicien; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il s'imaginait y démêler les accents de l'Indien; mais ce n'était que le mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient à gros bouillons des montagnes.
Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas et regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de l'avoir trompé.
Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel s'entremêla de longues raies de sang; cet horrible phénomène semblait toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces l'abandonnèrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de sa robe.
Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de rester où l'Indien avait disparu.
Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et les étoiles s'éclipsèrent subitement; d'épaisses ténèbres succédèrent à la lumière, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre: «Veux-tu te donner à moi, adorer les influences terrestres, et renoncer à Mahomet? A ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. Là, sous des voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t'ont promis; c'est de là que j'ai tiré mes sabres; c'est là où Suleïman, fils de Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde.»
Le Calife étonné répondit en frémissant, mais pourtant du ton d'un homme qui se faisait aux aventures surnaturelles: Où es-tu? parais à mes yeux! dissipe ces ténèbres dont je suis las! Après avoir brûlé tant de flambeaux pour te découvrir, c'est bien le moins que tu me montres ton effroyable visage.--Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras.
Le malheureux Calife promit tout. Aussitôt le Ciel s'éclaircit, et à la lueur des planètes qui semblaient enflammées, Vathek vit la terre entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'ébène. L'Indien étendu devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait résonner contre la serrure.
Ah! s'écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu'à toi? Viens me prendre, et ouvre ta porte au plus vîte.--Tout beau, répondit l'Indien: sache que j'ai grand'soif et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfants: prends-les parmi ceux de tes visirs, et des grands de ta cour. Autrement, ni ma soif ni ta curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah; apporte-moi ce que je désire; jette-les toi-même dans ce gouffre; et puis tu verras.
Après ces paroles, l'Indien tourna le dos; et le Calife, inspiré par les démons, se résolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d'avoir repris sa tranquillité, et s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un peuple qui l'aimait encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire de son ame, que Carathis et Morakanabad y furent trompés comme les autres. On ne parla plus que de fêtes et de réjouissances. On mit même sur le tapis l'histoire de la boule, dont personne n'avait encore osé ouvrir la bouche: partout on en riait; cependant tout le monde n'avait pas sujet d'en rire. Plusieurs étaient encore entre les mains des chirurgiens à la suite des blessures reçues dans cette mémorable aventure.
Vathek était très-aise qu'on le prît sur ce ton, parce qu'il voyait que cela le conduirait à ses abominables fins. Il avait un air affable avec tout le monde, surtout avec ses visirs et les grands de sa cour. Le lendemain, il les invita à un repas somptueux. Peu-à-peu il fit tomber la conversation sur leurs enfants, et demanda d'un air de bienveillance qui d'entr'eux avait les plus jolis garçons? Aussitôt, chaque père s'empresse à mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute s'échauffa; on en serait venu aux mains sans la présence du Calife qui feignit de vouloir en juger par lui-même.
Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfants. La tendresse maternelle les avait ornés de tout ce qui pouvait rehausser leur beauté. Mais tandis que cette brillante jeunesse attirait tous les yeux et les coeurs, Vathek l'examina avec une perfide avidité, et en choisit cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie il proposa de donner à ses petits favoris une fête dans la plaine. Ils devaient, disait-il, se réjouir encore plus que tous les autres du retour de sa santé. La bonté du Calife enchante. Elle est bientôt connue de tout Samarah. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux; femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son goût. Le cortège se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la ville et des faubourgs; le peuple suit à pied en foule; tout le monde est dans la joie, et pas un ne se ressouvient de ce qu'il en a coûté à plusieurs, la dernière fois qu'on avait pris ce chemin.
La soirée était belle, l'air frais, le ciel serein; les fleurs exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se réjouir aux rayons du soleil couchant. Leur douce lumière dorait la cîme de la montagne aux quatre sources; elle en embellissait la descente et colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des fontaines, le son des chalumeaux, et la voix des bergers qui s'appelaient sur les collines.
Les pauvres enfants qui allaient être immolés rendaient la scène encore plus intéressante. Pleins de sécurité, ils s'avançaient vers la plaine en ne cessant de folâtrer; l'un courait après des papillons, l'autre cueillait des fleurs ou ramassait de petites pierres luisantes; plusieurs s'éloignaient d'un pas léger pour avoir le plaisir de se rejoindre et de se donner mille baisers.
Déjà on découvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel était le portail d'ébène. Comme une raie noire, il coupait la plaine par le milieu. Morakanabad et ses confrères le prirent pour un de ces bizarres ouvrages que le Calife se plaisait à faire; les malheureux! ils ne savaient pas à quoi il était destiné. Vathek, qui ne voulait point qu'on examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche et fait tracer un grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice destinée aux courses de pied, et pour préparer les anneaux que doivent enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la hâte; on admire la souplesse et les agréables contours de leurs membres délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui se répète dans ceux de leurs parents. Chacun fait des voeux pour celui des petits combattants qui l'intéresse le plus: tout le monde est attentif aux jeux de ces êtres aimables et innocents.
Le Calife saisit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance sur le bord du gouffre, et entend, non sans frémir, l'Indien qui disait en grinçant des dents: Où sont-ils?--Impitoyable Giaour! répondit Vathek tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que tu exiges? Ah! si tu voyais la beauté de ces enfants, leurs graces, leur naïveté, tu en serais attendri.--La peste de ton attendrissement, bavard que tu es! s'écria l'Indien; donne, donne-les vîte, ou ma porte te sera fermée à jamais.--Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en rougissant.--Oh! Pour cela, j'y consens, reprit le Giaour, avec un sourire d'ogre; tu ne manques pas de présence d'esprit: j'aurai patience encore un moment.
Pendant cet affreux dialogue, les jeux étaient dans toute leur vivacité. Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le Calife se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses forces: Que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils viennent selon l'ordre du succès qu'ils ont eu dans leurs jeux! Au premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second mon collier d'émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, et à chacun des autres quelque pièce de mon habillement, jusqu'à mes pantoufles.
A ces paroles, les acclamations redoublèrent; on portait aux nues la bonté d'un Prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et encourager la jeunesse. Cependant le Calife se déshabillant peu-à-peu, et élevant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des prix; mais tandis que d'une main il le donnait à l'enfant qui se hâtait de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, où le Giaour toujours grommelant, répétait sans cesse: Encore! Encore!
Cet horrible manège était si rapide, que l'enfant qui accourait ne pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient précédé; et quant aux spectateurs, l'obscurité et la distance les empêchaient de voir. Enfin, Vathek ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le Giaour viendrait le prendre et lui présenter la clef d'or. Déjà il s'imaginait être aussi grand que Suleïman, et n'avoir aucun compte à rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, et qu'il sentit sous ses pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage et son désespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'Indien; il l'appelait des noms les plus infâmes, et frappait du pied comme pour en être entendu. Il se démena ainsi jusqu'à ce qu'étant épuisé, il tomba par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands de la cour plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il s'était assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants; mais une sorte d'inquiétude les ayant saisis, ils s'avancèrent et virent le Calife tout seul, qui leur dit d'un air égaré: Que voulez-vous?--Nos enfants! nos enfants! s'écrièrent-ils.--Vous êtes bien plaisants de vouloir me rendre responsable des accidents de la vie, leur répondit-il. Vos enfants sont tombés en jouant dans le précipice qui était ici, et j'y serais tombé moi-même, si je n'avais fait un saut en arrière.
A ces mots, les pères des cinquante enfants poussent des cris perçants, que les mères répétèrent d'un octave plus haut; tandis que tous les autres, sans savoir pourquoi l'on criait, enchérissaient sur eux par des hurlements. Bientôt on se dit de tous côtés: C'est un tour que le Calife nous a joué pour plaire à son maudit Giaour; punissons-le de sa perfidie, vengeons-nous! vengeons le sang innocent! jetons ce cruel Prince dans la cataracte, et que sa mémoire même soit anéantie.
Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir, lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez être le plus désolé des pères; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître. Oui, Madame, répondit le visir; je vais essayer au péril de ma vie de le tirer du danger où il est; ensuite, je l'abandonnerai à son funeste destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos eunuques; écartons la foule; ramenons, s'il se peut, ce malheureux Prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons se félicitèrent, pour la première fois et tout bas, de ce qu'on les avait privés des honneurs et des soucis de la paternité. Ils obéirent au visir, et celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise.
Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais. Mais voyant que l'émeute augmentait, et que de tous côtés on vomissait des imprécations, elle dit à son fils: Que vous ayez tort ou raison, n'importe; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos appartements; de là, nous passerons dans le souterrain qui n'est connu que de vous et de moi, et gagnerons la tour, où, avec le secours des muets qui n'en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk nous croira encore dans le palais, et en défendra l'entrée pour son propre intérêt; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux à faire.
Vathek ne répondit pas un seul mot à tout ce que sa mère lui disait, et se laissa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il répétait: Où es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqué ces enfants? Où sont tes sabres, ta clef d'or, tes talismans? Ces paroles firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand son fils se fut un peu tranquillisé dans la tour, elle n'eut pas de peine à la tirer toute entière. Bien loin d'avoir des scrupules, elle était aussi méchante qu'une femme peut l'être, et ce n'est pas peu dire; car ce sexe se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supériorité. Le récit du Calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur; elle fut seulement frappée des promesses du Giaour, et dit à son fils: Il faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire; cependant les puissances terrestres doivent être encore plus terribles; mais les promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire quelques petits efforts; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l'Indien; il me semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met à ses services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux génies souterrains, et c'est à quoi il nous faudra penser lorsque l'émeute sera appaisée; je vais rétablir le calme, et je ne craindrai pas d'épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d'autres. Cette princesse qui possédait merveilleusement l'art de persuader, repassa par le souterrain, et s'étant rendue au palais, se montra au peuple par la fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or à pleines mains. Ces deux moyens réussirent; l'émeute fut appaisée: chacun retourna chez soi, et Carathis reprit le chemin de la tour.
On annonçait la prière du point du jour, lorsque Carathis et Vathek montèrent les innombrables degrés qui conduisent au sommet, et quoique la matinée fût triste et pluvieuse, ils y restèrent quelque temps. Cette sombre lueur plaisait à leurs coeurs méchants. Quand ils virent que le soleil allait percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se mettre à l'abri de ses rayons. Le Calife, harassé de fatigue, ne songea d'abord qu'à se reposer, et dans l'espérance d'avoir des visions significatives, il se livra au sommeil. De son côté l'active Carathis, avec une partie de ses muets, descendit pour préparer le sacrifice qui devait se faire la nuit suivante.
Par de petits degrés pratiqués dans l'épaisseur du mur, et qui n'étaient connus que d'elle et de son fils, elle descendit d'abord dans des puits mystérieux qui recélaient les momies des anciens Pharaons, arrachées de leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit à une galerie où, sous la garde de cinquante négresses muettes et borgnes de l'oeil droit, on conservait l'huile des serpents les plus venimeux, des cornes de rhinocéros, et des bois d'une odeur suffocante, coupés par des magiciens dans l'intérieur des Indes; sans parler de mille autres raretés horribles. Carathis elle-même avait fait cette collection, dans l'espérance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnément, et dont elle connaissait le goût. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle méditait, elle resta quelque temps avec ses négresses qui louchaient d'une manière séduisante du seul oeil qu'elles avaient, et lorgnaient, avec délices, les têtes de mort et les squelettes. A mesure qu'on les armoires, les négresses faisaient des contorsions épouvantables; et, tout en admirant la princesse, elles glapissaient à l'étourdir. Enfin, étouffée par la mauvaise odeur, Carathis fut forcée de quitter la galerie, après l'avoir dépouillée d'une partie de ses monstrueux trésors.