Vathek

Part 1

Chapter 13,880 wordsPublic domain

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VATHEK.

NOUVELLE ÉDITION.

LONDRES:

RICHARD BENTLEY, NEW BURLINGTON STREET.

1834.

LONDRES:

SCHULTZE ET CO. POLAND STREET.

Les éditions de Paris et de Lausanne, étant devenues extrêmement rares, j'ai consenti enfin à ce que l'on republiât à Londres ce petit ouvrage tel que je l'ai composé.

La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort aisé de croire que ce n'était pas mon intention; des circonstances, peu intéressantes pour le public, en ont été la cause.

J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à la page 200, comme faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour.

W. BECKFORD.

VATHEK.

Vathek, neuvième Calife[1] de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois même expirait à l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en colère que très-rarement.

Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens.

Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais. Ce palais s'appelait _le Festin éternel_ ou _l'Insatiable_.

On nommait le second palais _le Temple de la Mélodie_ ou _le Nectar de l'Ame_. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux d'alentour de leurs chants.

Le palais nommé _les Délices des yeux_, ou _le Support de la mémoire_, était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani[5], et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient.

Le palais des _Parfums_, qu'on appelait aussi _l'Aiguillon de la Volupté_, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air suave et restaurant.

Dans le cinquième palais, nommé _le Réduit de la Joie_ ou _le Dangereux_, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie.

Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait.

Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.

Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne devinera jamais le sort qui l'attend.

Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont frappés.

Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.

Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il voulait qu'on les amenât tous dans son palais.

Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la possibilité.

Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup d'eux-mêmes au moindre geste.

Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.

Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne fût causé par le respect que lui inspirait sa présence. Il le fit avancer avec bonté, et lui demanda d'un air affable qui il était, d'où il venait, et où il avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutôt le monstre, au lieu de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que l'ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d'ambre rayées de vert.

Le Calife, un peu ému, répéta sa demande; mais il ne reçut pas d'autre réponse. Alors, ce prince commença à s'impatienter, et s'écria: Sais-tu bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant à ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils répondirent qu'il avait parlé, mais que ce qu'il avait dit n'était pas grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'où il vient, et d'où il a apporté les étranges curiosités qu'il m'a offertes? Je jure par l'âne de Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas seulement contenance; l'oeil terrible et meurtrier ne fit aucun effet sur lui.

On ne saurait exprimer l'étonnement des courtisans, quand ils s'aperçurent que l'incivil marchand soutenait une telle épreuve. Ils s'étaient tous jetés la face contre terre, et y seraient restés, si le Calife ne leur eût dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et saisissez ce misérable! qu'il soit traîné en prison et gardé à vue par mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba sur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, et on le conduisit dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, garnis de pointes aussi longues et aussi acérées que des broches, l'environnaient de tous côtés.

Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation; à peine voulut-il se mettre à table, et ne mangea que de trente-deux plats sur les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir. Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le tourmentait! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils s'écrièrent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est devenu fou!

Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle accourut toute alarmée pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassemens réussirent à le calmer; et cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son palais.

Carathis n'eut garde d'abandonner son fils à lui-même. Après qu'elle l'eut fait mettre au lit, elle s'assit auprès de lui, et tâcha par ses discours de le consoler et de le tranquilliser. Personne ne pouvait mieux y parvenir. Vathek l'aimait et la respectait, non-seulement comme une mère, mais encore comme une femme douée d'un génie supérieur. Elle était Grecque, et lui avait fait adopter tous les systèmes et les sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans.

L'astrologie judiciaire était une de ces sciences, et Carathis la possédait parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir son fils de ce que les étoiles lui avaient promis, et elle proposa de les consulter encore. Hélas! lui dit le Calife, dès qu'il put parler, je suis un insensé, non d'avoir donné quarante mille coups de pied à mes gardes, qui se sont sottement laissé mourir; mais parce que je n'ai pas réfléchi que cet homme extraordinaire était celui que les planètes m'avaient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j'aurais dû essayer de le gagner par la douceur et les caresses. Le passé ne peut se rappeler, répondit Carathis; il faut songer à l'avenir. Peut-être verrez-vous encore celui que vous regrettez; peut-être ces écritures qui sont sur les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et dormez, mon cher fils; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire.

Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il se leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitôt apporter les sabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les regarda au travers d'un verre coloré, et s'efforça d'en déchiffrer les caractères; mais ce fut en vain: il eut beau se frapper le front, il ne connut pas une seule lettre. Ce contretemps l'aurait fait retomber dans ses premières fureurs, si Carathis n'était entrée à propos.

Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous possédez assurément toutes les sciences. Connaître les langues est une bagatelle du ressort des pédants. Promettez des récompenses dignes de vous à ceux qui expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, et qu'il est au-dessous de vous d'entendre; bientôt vous serez satisfait. Cela peut être, dit le Calife; mais en attendant je serai excédé par une foule de demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de bavarder, que pour obtenir la récompense. Après un moment de réflexion il ajouta: Je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux qui ne me satisferont pas; car, graces au Ciel, j'ai assez de jugement pour voir si l'on traduit, ou si l'on invente.

Oh! pour cela, je n'en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir les ignorans est une punition un peu sévère, et qui peut avoir de dangereuses conséquences. Contentez-vous de leur faire brûler la barbe; les barbes ne sont pas aussi nécessaires dans un état que les hommes. Le Calife se rendit encore aux raisons de sa mère, et fit appeler son premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur public dans Samarah, et dans toutes les villes de mon empire, que celui qui déchiffrera des caractères qui paraissent indéchiffrables, aura des preuves de cette libéralité connue de tout le monde; mais qu'au défaut de succès, on lui brûlera la barbe jusqu'au moindre poil. Qu'on publie aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, et cinquante caisses d'abricots de l'isle de Kirmith, à qui m'apprendra des nouvelles de cet homme étrange que je veux revoir.

Les sujets du Calife, à l'exemple de leur maître, aimaient beaucoup les femmes et les caisses d'abricots de l'île de Kirmith. Ces promesses leur firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en tâtèrent pas; car personne ne savait ce qu'était devenu l'étranger. Il n'en fut pas de même de la première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux qui n'étaient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient être tout, vinrent courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques ne faisaient autre chose que de brûler des barbes; ce qui leur donnait une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si incommodées qu'il fallut donner cet emploi à d'autres.

Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassait d'une coudée et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du palais, en l'introduisant, se disaient l'un à l'autre; quel dommage! quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de même; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les caractères, et les expliqua mot-à-mot de la manière suivante: «Nous avons été faits là où l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des merveilles d'une région où tout est merveilleux et digne du plus grand prince de la terre.»

Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek; je connais celui que ces caractères veulent désigner. Qu'on donne à ce vieillard autant de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononcé de mots: il a nettoyé mon coeur d'une partie du surmé qui l'envelopait. Après ces paroles, Vathek l'invita à dîner, et même à passer quelques jours dans son palais.

Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent me promettre le bien après lequel je soupire. Aussitôt le vieillard mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu'il s'aperçut que les caractères de la veille avaient fait place à d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques d'étonnement?--Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont plus les mêmes.--Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu peux, explique-m'en la signification.--La voici, Seigneur, dit le vieillard: «malheur au téméraire qui veut savoir ce qu'il devrait ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir.» Malheur à toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence! On ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien; quant à mes présents, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le vieillard, assez sage pour penser qu'il était quitte à bon marché de la sottise qu'il avait faite en disant à son Maître une vérité désagréable, se retira aussitôt, et ne reparut plus.

Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient tous les jours; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se soutenir; dans cet état, il ne laissait pas de se faire porter à la tour, espérant lire quelque chose d'agréable dans les astres; mais son espoir fut trompé. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête le servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais; augure qui lui semblait des plus funestes.

Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entièrement courage. Une soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq sens, cessa de paraître en public, d'y étaler sa magnificence, de rendre justice à ses peuples, et se retira dans l'intérieur du sérail. Il avait toujours été bon mari; ses femmes se désolèrent de son état, ne se lassèrent point de faire des voeux pour sa santé, et de lui donner à boire.

Cependant la princesse Carathis était dans la plus vive douleur. Elle se renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu'il y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de magie, et faisaient chercher partout l'horrible étranger qu'ils accusaient d'être l'auteur du charme.

A quelques milles de Samarah, était une haute montagne couverte de thym et de serpolet; une plaine délicieuse en couronnait le sommet; on l'aurait prise pour le paradis destiné aux fidèles. Cent bosquets d'arbustes odoriférans, où l'oranger le cédrat et le citronnier s'entrelaçaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi satisfaire également le goût et l'odorat. La terre y était jonchée de violettes; des touffes de giroflées embaumaient l'air de leurs doux parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu désaltérer dix armées, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux imiter le jardin d'Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa bien-aimée, et se plaignait du peu de durée de ses charmes; la tourterelle déplorait la perte de plaisirs plus réels, tandis que l'alouette saluait par ses chants la lumière qui ranime la nature. Là, plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait leurs diverses passions; les fruits délicieux qu'ils béquetaient à plaisir, semblaient leur donner une double énergie.

On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de cristal de roche, et les lui présentait à l'envi; mais leur zèle ne répondait pas à son avidité; souvent il se couchait par terre, pour lapper l'eau.

Un jour que le déplorable prince était resté long-temps dans une posture aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha ainsi: «Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien, ô Calife si fier de ta dignité et de ta puissance?» A ces mots, Vathek lève la tête, et voit l'étranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la colère enflamme son coeur; il s'écrie: Et toi, maudit Giaour![6] que viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et dispos, semblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour avoir trop bu, que du besoin de boire?

Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un flacon rempli d'une liqueur rougeâtre; et sache pour tarir la soif de ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d'une région de l'Inde qui n'est connue de personne.

Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C'était l'accomplissement d'une partie de ses désirs; et se flattant qu'ils allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans hésiter. A l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il saute au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche béante et baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail de ses plus belles femmes.

Ces transports n'auraient pas fini, si l'éloquence de Carathis n'eût ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, et il s'y fit précéder par un héraut qui criait de toutes ses forces: Le merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a parlé!

Aussitôt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et l'Indien. Ils ne se lassaient point de répéter: Il a guéri notre Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, et ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le soir même en signe de réjouissance; les poètes en firent le refrain de toutes les chansons qu'ils composèrent sur ce beau sujet.