Vaillance

Part 8

Chapter 83,741 wordsPublic domain

La qualité d’une guerre dépend de la quantité de force morale et d’idéal qui s’y trouvent tissés dans la trame des nécessités et des intérêts matériels.--C’est un combat inférieur que celui qui se livre pour des sacs de riz, des mines d’or ou de charbon, des intrigues politiques. J’aimerais mieux me battre pour le Saint-Sépulcre. Il y a plus de grandeur morale dans les croisades que dans la plupart des entreprises très positives qu’on a coutume de décorer du nom de grandes guerres. On peut remuer des centaines de mille hommes, dépenser des millions, détruire et saccager des villes, mettre en œuvre toutes les ressources matérielles et morales dans des conflits gigantesques, sans qu’il y ait autre chose à l’origine que des motifs misérables. Il faudrait plutôt appeler grande guerre, celle pour laquelle on peut s’enthousiasmer, et dans laquelle sont en jeu les biens pour lesquels l’homme peut souffrir et mourir sans se dire: à quoi bon? Quand on marche à la mort, le moins qu’on puisse demander est de savoir pourquoi. Or cette satisfaction manque très souvent. Que de combats qui ne valent pas le sang qu’ils coûtent! Et si l’on ne pouvait pas se dire qu’après tout ils ont quelquefois empêché l’énergie de s’endormir, et fourni à quelques-uns l’occasion de donner des exemples précieux de vaillance et de dévouement, ces combats nous laisseraient sans consolation. Je ne dis pas cela pour polémiser contre la guerre en général. Mon but est de faire sentir seulement que ce vocable désigne des choses très diverses, qu’on ne peut ni condamner ni approuver en bloc. Ce qui m’affecte péniblement dans les polémiques ordinaires contre la guerre, c’est leur arrière-pensée utilitaire; c’est aussi la description effrayante des souffrances de tout genre que la guerre traîne après elle. Ce n’est pas le sang, ce ne sont pas les blessures, les morts, l’effroi et les calamités indicibles, qui font d’une guerre un mal. Car lorsque tout cela est enduré pour la justice, la liberté de conscience, l’intégrité nationale, qui donc oserait reculer? Quelles hécatombes ne valent mieux que l’ignominie de l’esclavage accepté par crainte de la souffrance? Quelles horreurs des champs de bataille égalent celles de la paix à tout prix?--Il ne faut pas venir non plus nous faire désirer la paix pour des raisons utilitaires. Ce n’est pas parce qu’elle coûte cher qu’une guerre doit être répudiée. Chacun sait que les meilleures choses sont aussi presque toujours celles qui coûtent le plus. Les raisons utilitaires sont de très mauvaises raisons. La fin de la morale utilitaire est la bassesse, la corruption et la fange. Le sang vaut mieux que la boue.

Je sais tout le mal qu’on peut légitimement dire de la paix armée, je connais les tares profondes qu’a toujours engendrées le militarisme. Mais la question ne se réduit pas à cela. Qui nous dit que cet âge utilitaire n’ait pas enfanté malgré lui, dans ses institutions militaires, son propre contrepoids? Notre société actuelle serait-elle capable de créer une école de discipline, d’abnégation, une tradition d’impersonnalité comparable à l’armée? Qui sait si, à ce degré de moralité toujours assez inférieur où nous vivons, les nations ne sont pas appelées à se surveiller et à s’entraîner pour se garantir contre le sommeil et la pourriture? La paix internationale viendra quand le monde en sera digne; elle ne ferait peut-être, à l’heure présente, que hâter l’universelle décadence. Quoi qu’il en soit, nul ne me contredira si j’affirme que parmi les plus belles figures de l’humanité il faut compter celle du soldat. Lorsque saint Paul veut dépeindre le chrétien armé pour la justice, il emprunte tous ses termes à l’équipement du guerrier, et le Christ lui-même, le grand lutteur pacifique, a dit: «Je suis venu apporter le glaive.»

Mais revenons à notre sujet qui est le combat, en prenant le mot dans son acception la plus générale: Tant qu’il y aura dans le monde, du mal, de l’iniquité, de la violence, tout homme digne de ce nom aura pour devoir de se lever pour les combattre avec toutes les forces dont il dispose.

C’est en vue de cette lutte-là que nous faisons tout le reste. Un bon soldat, soit qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, qu’il endurcisse ses muscles, qu’il éclaire son esprit, qu’il entretienne ses armes, il le fait afin de mieux lutter.

Il ne lui est permis d’accomplir aucun acte qui diminuerait sa force. Et la grande question pour chacun est celle-ci: De quel poids pèsent mes actions dans la lutte pour la justice?--Un homme n’est complet que lorsqu’il est sous les armes.

Rien n’est beau comme le combat, quand c’est le bon, le vrai, le seul! que ce combat se fasse par le glaive, la parole, la plume ou sous toute autre forme. Car ici rien n’est indifférent. Ceux qui sonnent du clairon, ceux qui veillent à l’approvisionnement, accomplissent leur fonction dans la guerre aussi bien que la sentinelle qui monte la garde, ou le capitaine qui commande l’assaut. La plus belle forme de la solidarité humaine est une lutte organisée où chacun occupe son poste et fait son devoir; où le chef et le soldat se confondent dans une action unique!

Oh! la belle et vaillante guerrière que l’humanité sous les armes, pour la justice, la vérité, la liberté, tous les biens qui valent qu’on se donne pour eux! Oh! l’école sublime où tant de vétérans et de compagnons d’armes, unis à travers tous les temps et toutes les nations, enseignent la même discipline, le même dévouement, et supportent fièrement les mêmes misères sous le plus saint des drapeaux!

Devrait-il être nécessaire d’ajouter que le caractère indélébile du grand et bon combat, et le signe distinctif de ceux qui s’y enrôlent, est _la loyauté, la droiture, la courtoisie_? Il importe de distinguer la cause de ce parfait chevalier, qui est pour moi l’idéal de l’homme, d’avec celle de tous les flibustiers, de tous les énergumènes, de tous les brigands de la plume ou de l’épée. A bas les armes louches, à bas la fourberie! Je confesse avec une tristesse infinie que la loyauté et la courtoisie disparaissent tous les jours davantage de nos combats. La cause en est facile à discerner. C’est l’esprit de parti et non l’esprit de justice qui nous anime. C’est pour cela que la principale vaincue, dans presque toutes nos luttes, c’est la justice. Je conjure tous les jeunes gens, qui comprennent la nécessité de la bonne guerre, de purifier avant tout leurs armes et leurs intentions. C’est un crime de croire que tout soit permis à la guerre, guerre de nations ou guerre d’idées.

Pour défendre bravement sa patrie, il n’est pas nécessaire d’avoir pour l’étranger le sentiment qu’on a pour les bêtes fauves, et d’oublier qu’il est un homme. Celui qui est animé de ces sentiments sauvages est d’ailleurs exposé à les tourner contre quiconque est son adversaire, même à l’intérieur de son pays. C’est un aveugle et un fanatique prêt à traiter ses compatriotes avec la même brutalité que l’ennemi extérieur. Aucune nation n’est honorée d’être défendue par des brutes: cela la déshonore au contraire, et l’affaiblit. Le fanatisme est comme ces explosifs dangereux qui tuent presque aussi souvent ceux qui les manient que ceux auxquels ils sont destinés.

Dans le conflit des idées, il en est exactement de même.

Vous êtes persuadé d’être dans la vérité, et vous attaquez des erreurs que vous croyez dangereuses, en philosophie, en politique, en morale, en religion? Vous faites bien. La pire attitude de l’esprit est celle qui consiste à penser que le pour et le contre, dans ces questions-là, se valent, et que les gens intelligents ne se battent pas pour des idées. Mais gardez-vous de penser que le choix de vos moyens soit indifférent, et que vous puissiez, sans danger, faire flèche de tout bois. Quand on combat pour la vérité, on se doit à soi-même et à la cause que l’on veut défendre, de mettre un scrupule entier dans tous ses procédés. Et il ne faut jamais être plus consciencieux que lorsqu’on attaque avec une grande énergie. Le chirurgien désinfecte ses instruments avant de s’en servir.

Je considère comme un malfaiteur quiconque défend sa foi politique, sa croyance religieuse ou morale, sans respecter ses adversaires. Les ruses, les calomnies, les traquenards, les indélicatesses, par lesquels on essaye de servir une cause, la compromettent toujours. Voilà le secret de l’impuissance de tant de causes, bonnes au fond. Ce sont leurs partisans qui les perdent, parce qu’ils combattent avec des armes déloyales. On en arrive à transformer une société en une mêlée confuse où des adversaires sans scrupule s’exterminent les uns les autres, se salissent, s’avilissent, sous prétexte de servir le bien, la liberté, la justice, la conscience. Qui nous délivrera de l’esprit de parti, virus pestilentiel plus dévastateur que les fièvres pernicieuses et la rage?

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Un mot de réconfort maintenant pour les lutteurs pacifiques dont le cœur est troublé par le train de guerre perpétuel où ils se croient jetés. Ils déplorent, ceux-là, qu’il faille toujours, quoi que l’on fasse, être l’adversaire de quelqu’un. Encore si cet adversaire était tel, invariablement, qu’il fût possible de l’attaquer et de le frapper sans regret! Mais souvent il est respectable. Souvent il nous tient de près par les liens du sang ou de l’amitié. Qu’il est dur de lutter contre ceux qu’on aime, qu’on admire!

Voici ce que je dirai à ces cœurs blessés: Soyez heureux! Vous vous trouvez dans une des situations les plus favorables à la réalisation du bien. Les sentiments que ces adversaires vous inspirent vous aident à lutter avec toute la probité dont vous êtes capables, et à fournir à ceux qui ont les yeux sur vous l’exemple de ce qu’il y a de plus rare: un conflit loyal. Ce n’est pas vous qui avez créé le monde, ce n’est pas vous qui avez fait du combat la loi de tout progrès. Vous ne voyez ni assez haut ni assez loin pour saisir l’ensemble. Accomplissez le devoir immédiat. Il se peut que vous attaquiez des gens qui ont raison de se défendre, et qui seraient coupables s’ils se mettaient d’accord avec vous par une capitulation. Leur devoir est de résister, le vôtre de monter à l’assaut.

Il n’y a là ni contradiction ni matière à sophisme. Qu’on ne dise pas: ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux. Sans doute, si un homme prétendait soutenir en même temps deux thèses opposées, il ne serait qu’un dilettante (j’ai presque dit un «fumiste»). Mais que deux hommes soutiennent avec le même droit des idées et des intérêts opposés, cela est non seulement possible mais nécessaire, et rien n’est plus profitable à la justice comme à la vérité. On est bien placé pour arriver au vrai, quand on lutte contre un ami, et qu’aucun fiel ne risque d’empoisonner les armes. D’ailleurs, tout en se combattant, on poursuit, au fond, deux parts différentes du même travail. Et ainsi la tristesse se change en consolation. Il vaut mieux que deux causes opposées, mais destinées à se compléter dans une unité plus élevée, soient soutenues par des hommes aussi convaincus que bienveillants, aussi fraternels que résolus. Ne craignez pas qu’ils fléchissent ou se défendent mollement parce qu’ils ne peuvent se haïr. La cause est en bonnes mains. Elle sera mieux servie que par des enragés qui l’oublieraient bien vite pour se traiter de Turc à More et traîner leurs drapeaux dans l’ornière vaseuse des personnalités.

J’ai trouvé quelquefois une grande douceur à prendre, sur ce sujet, une très simple leçon de choses, que nous fournit la première horloge venue. Regardez-la bien, cette horloge: c’est la lutte organisée et perpétuelle entre le ressort, qui n’a qu’une fonction, se détendre, et le balancier, qui en a une contraire, s’arrêter. Si le ressort était livré à lui-même, il se détendrait tout d’une fois. Quant au balancier, sans le ressort, il s’arrêterait et ne bougerait plus. La force motrice de l’un a besoin de la force d’inertie de l’autre, et réciproquement. C’est du jeu régulier de ces deux forces en lutte que résulte la précision admirable de ce mécanisme. Que de fois, en interprétant ce fait si simple, me suis-je dit: Quand nous luttons pour l’autorité et la liberté, pour l’intégrité individuelle et la solidarité, pour la science et la foi, pour la propriété et le droit des plus misérables, faisons-nous autre chose que d’imiter ce mécanisme?

Ainsi la lutte entre les classes, qui fait gémir les uns et exulter les autres, doit devenir, si elle est pénétrée du bon esprit, une collaboration pour la justice sociale. Que chacun soutienne son droit, se fasse l’interprète des nécessités qui résultent de sa fonction, des besoins que sa situation particulière lui fait le plus vivement sentir, et, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté, l’entente sortira de l’opposition loyale.

Chaque homme, chaque tendance de l’esprit, chaque nation a son rôle, son mot à dire dans le monde. C’est pour cela qu’ils sont venus. Parmi ces forces diverses, les unes sont destinées à aller de l’avant. Si elles étaient sans contrepoids, elles iraient si vite que tout se détraquerait. La société deviendrait semblable à une pendule qui radote. Les autres sont destinées à être les freins, à ralentir et régulariser le mouvement. Mais si elles agissaient seules, tout s’arrêterait. C’est pour cela que, bon gré mal gré, elles sont obligées de lutter l’un contre l’autre, disons plutôt de travailler ensemble, car leur lutte est la vie même des sociétés. Dans cette lutte, comme dans tout autre combat, il y a des risques à courir, des biens à perdre, des blessures, des souffrances, des sacrifices; c’est pourquoi je tiens à terminer ce chapitre par la déclaration que voici: Une seule chose me paraît encore plus belle que de frapper des coups pour la justice: c’est d’en recevoir.

XV

L’ESPRIT DE LA DÉFENSE

Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés.

Livre des Proverbes.

Tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me l’avez fait à moi-même.

Évangile selon Saint Matthieu.

--Que se passe-t-il en toi lorsque tu vois un être puissant en maltraiter un qui est faible et désarmé?

--Il me prend une envie furieuse d’accourir, d’attaquer le fort et de protéger le faible.

--Fais de ce mouvement instinctif ta loi consciente. Suis-la toujours sans broncher. C’est un meilleur guide que toute la sagesse prudente de ceux qui consultent leurs risques avant de venir au secours de l’opprimé. Si tu ne suis pas ce mouvement, tu deviendras l’homme des circonstances, l’esclave du succès. Tu seras le complice du plus fort, en attendant qu’il lui plaise de te choisir pour victime. Homme, tu vaudras moins que le chien qui aboie au voleur, sans crainte des coups, et se jette à l’eau pour sauver une vie.

On parle du droit de la défense, c’est de devoir qu’il faudrait parler, car le droit peut être sacrifié, et il est souvent plus généreux de renoncer à son droit strict que de le revendiquer avec un excès d’âpreté. Mais sacrifier le devoir n’est permis à personne. Je vais essayer de montrer à quel point la défense est urgente, inévitable; non seulement celle du faible, mais la défense en général. Ce ne sera pas une entreprise superflue, car, parmi les points obscurs de la conduite humaine, il en est peu de plus obscurs que celui-là. La promptitude et l’ardeur qui caractérisent la vraie jeunesse ont besoin d’être éclairées sur ce point.

Ce n’est pas que nous ayons, en général, besoin d’être poussés à la défense. Mais il s’agit de savoir de quelle défense il est question, et dans quel esprit elle est entreprise. La plupart d’entre nous sont prompts à la riposte, extrêmement sensibles à l’offense. L’acuité de leur sentiment personnel est extrême. Tout choc extérieur leur produit l’effet que produit un coup de feu dans les gorges des montagnes: l’écho le répercute cent fois, et l’amplifie jusqu’à en faire un roulement de tonnerre.

Pour l’homme dont la principale conviction est l’importance de son petit personnage, toute offense est un crime de lèse-majesté. Il se lève aussitôt, mais regardez-le! Est-ce pour la défense qu’il se lève? C’est plutôt pour la vengeance. Entre ces deux choses, il n’y a nul rapport. La vengeance contient des éléments d’impure et basse personnalité qui nous l’interdisent absolument. Il y entre aussi une sorte de jouissance infernale que le grand nombre ne sait pas se refuser, et dont l’attrait peut mener loin. On est convenu de s’insurger contre la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent. On a tort. Cette loi n’est point barbare. C’est un grand progrès vers la justice. Car enfin, se contenter de mesurer la vengeance à l’offense, c’est faire preuve de modération. Que de gens, en qui la brute s’éveille facilement, gagneraient à être ramenés à la loi du talion! Je sais de quoi je parle, quand je dis que la jeunesse n’est pas l’âge où l’on a le moins besoin d’entendre ces vérités-là. La rancune, bien qu’on la représente avec une face ridée et des yeux caves, empoisonne bien des jeunes cœurs. Ce n’est pas aux hargneux de tout âge, aux querelleurs, aux plaideurs, à ceux qui ont toujours quelque vengeance à satisfaire ou quelque vieille rage à assouvir que je veux, ici, prêter ma voix. Je viens au contraire les écarter pour éviter toute confusion. Ils sont la pire caricature de la juste défense telle que je la recommande.

Le premier caractère de la vraie défense est l’impersonnalité. Elle n’est pas une entreprise au compte privé de qui que ce soit. C’est une action pour la justice.

Qu’il vous soit fait une injure quelconque; qu’on ait pratiqué vis-à-vis de vous la calomnie, le vol, l’agression violente, ce n’est pas _votre affaire_ avant tout. Vous n’avez ni à vous venger ni à passer l’éponge sur ce qui s’est fait. Mais l’humanité et la justice ayant été lésées en votre personne, vous avez à prendre des mesures contre l’action hostile qui s’est exercée là. En vous vengeant, vous augmentez l’injustice. En vous laissant maltraiter impunément, vous vous associez à elle, et vous l’encouragez. Vous l’encouragez, non pas pour vous seulement, ce serait le moindre inconvénient, mais vous l’encouragez en général. Vous permettez à l’ennemi de faire une brèche par laquelle il pourra pénétrer pour faire du mal à d’autres qu’à vous. S’il n’était pas entendu qu’on doive se défendre, l’âge d’or commencerait pour l’injustice et la violence, et tout ce qui est honnête et pacifique deviendrait la proie des méchants. Donc il faut se défendre soi-même et défendre le prochain. La question n’est pas de savoir s’il s’agit de lui ou de moi; mais c’est de savoir que la justice est atteinte et compromise, et qu’il faut accourir pour la soutenir. Et ce que je dis ici pour les individus, est vrai pour les sociétés et pour les nations. Courir sus aux voleurs, aux meurtriers, aux corrupteurs de la jeunesse, aux empoisonneurs de l’esprit public ou de la santé publique, ce n’est pas un droit, c’est un devoir.--Et s’il me plaît de me laisser voler, attaquer dans la rue, tromper, souiller? Vous n’en avez pas le droit, car lorsque vous permettez ces choses sur votre personne, vous compromettez le droit d’autrui, dont vous n’êtes pas le maître. Vous méconnaissez la solidarité. Vous établissez dans votre vie privée un foyer d’infection. Celle-ci se propagera. Il se peut que la société n’ait pas les moyens de vous en empêcher; mais j’ai, moi, le droit de vous dire que vous vous rendez complice des voleurs, des assassins, des semeurs d’immoralité.

De même, pour une nation, ce n’est pas un droit d’être armée et de se défendre, pas plus que ce n’est un droit de défendre son pays: c’est un devoir absolu. Une nation n’a pas le droit de se laisser démembrer, envahir, insulter, ni même intimider. Si elle le faisait par esprit pacifique, elle se rendrait complice de ses ennemis, et elle affaiblirait le droit de ses voisins, la sécurité générale.

La défense est une chose sacrée. C’est pour cela que je trouve immoral de la déconseiller. Quel que soit mon respect pour un homme comme Tolstoï, je ne puis m’empêcher de trouver dangereux les paradoxes qu’il professe sur ce sujet et qui pourraient se résumer ainsi: «La défense engendre le mal. Les précautions que nous prenons contre les offenseurs, les font redoubler d’animosité. La police multiplie les voleurs et les assassins. Les lois, les règlements de toute sorte provoquent les délits et les crimes. Une nation, en se défendant, engendre pour l’avenir les causes innombrables de conflits nouveaux. En renonçant à la défense, on ferait cesser, comme par enchantement, toute attaque, tout combat.» Ces théories sont appuyées, il est vrai, sur les paroles du Christ: «Ne résistez pas au méchant; quand on vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche.»--Mais on peut se demander si ces paroles doivent être toujours appliquées littéralement. Il m’est permis de me souvenir que Celui qui les a prononcées, attaquait les pharisiens avec une véhémence extrême et chassait les vendeurs du temple à coups de fouet. Employer la douceur dans certaines circonstances, ne serait-ce pas jeter les perles aux pourceaux?

Et cependant il faut reconnaître que les armes les plus fortes dont l’humanité se soit jamais servie dans le combat contre le mal, sont la patience, le pardon, la douceur, l’amour. Elles ont fait mieux que vaincre l’adversaire, elles l’ont souvent gagné, ce qui est plus difficile. Et si nous admirons les champions courageux qui ont mis la force au service des causes justes, il faut admirer davantage encore ceux qui ont résisté par l’abnégation, la souffrance muette, l’immolation d’eux-mêmes. A eux appartient la palme suprême, et seuls ils ont le droit de nous enseigner la juste défense, parce qu’ils l’ont pratiquée sous sa forme la plus sublime. J’estime qu’on est fidèle à leur esprit en disant: En toute occasion, lutter contre le mal est un devoir absolu; mais entre les moyens de défense, il faut choisir d’abord les moins violents, et n’avoir recours aux autres que par nécessité. Surtout ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est _l’esprit de la défense_. Tout est là. De même que vous pouvez blesser plus grièvement par des paroles que par l’épée, ou faire une œuvre de haine sous les dehors de la douceur, de même vous pouvez faire du bien et guérir, même en vous servant des moyens qu’il est convenu d’appeler violents. L’homme qui me résiste par le fer et le feu, lorsque je veux faire le mal, accomplit une œuvre de bonté, quoiqu’il s’y applique avec une sévérité redoutable, et si moi, ouvrier d’iniquité, je pouvais comprendre ce qui l’anime, ce qu’il souffre peut-être quand il me traque, me serre de près, me frappe, je l’appellerais mon bienfaiteur, et je m’enrôlerais sous sa bannière.

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