Part 6
Un jour, après une petite matinée donnée par des jeunes gens, deux très vieilles femmes, pauvres et vraiment malheureuses, vinrent me remercier, les larmes aux yeux, disant: «Nous avons ri de si bon cœur. Voilà des années que cela ne nous était pas arrivé. On a tant de mal à vivre, et l’existence est si dure!»--Ce jour-là je compris que, parmi les bienfaiteurs de l’humanité, il fallait ranger Molière et Labiche, et ceux qui savent, comme eux, faire sourire quelquefois les pauvres mortels qui pleurent si souvent.
Au fond, la gaîté est un triomphe: le triomphe de l’esprit sur ses entraves. C’est un beau rayon de soleil en un jour d’orage; une heureuse messagère qui vient pour dire que tout n’est pas fini, qu’au fond il reste de l’espérance, et qu’il en restera toujours et malgré tout.
Faisons comparaître ici les trembleurs, les plaintifs et toute la lignée des grincheux qui réclament le monopole du sérieux, et ne nous en servent que la caricature! Que font ces gens-là? Ils enveniment les questions, ils empirent les situations. Ils augmentent le mal par leurs murmures et leurs cris. Ils se noient sur la terre ferme. Ils mettent du sable dans les rouages où la gaîté met de l’huile. Quand les gens de cet acabit se trouvent ensemble dans une situation pénible, au lieu de s’entr’aider, ils accusent tout le monde, instrumentent contre les hommes et contre Dieu, et finissent par se mordre les uns les autres. Oh les ridicules personnages! et qui se croient si importants! Il y a des jours où l’on dirait que le monde a été créé pour les contrarier, et que les trois règnes de la nature sont une machination ténébreuse contre leur bien-être. «Ces choses-là n’arrivent qu’à nous! C’est un fait exprès.» Dans toutes les situations où ils se trouvent, ils se croient déplacés. Quel bien et quelle figure ne feraient-ils pas ailleurs! à d’autres postes, avec des compagnons mieux choisis et plus dignes d’eux! Ils ne savent être ni riches, ni pauvres, ni bien portants, ni malades, ni tristes, ni joyeux. Leur contact est épineux comme celui des hérissons, et ils se prennent pour de pauvres victimes, pour des parias dont chacun fuit l’approche.
Jeunes gens, ne les imitez pas! Cet esprit-là est le pire coupe-jarret. Non seulement il est improductif, mais il stérilise tout autour de lui.
La gaîté, voilà ce que je vous recommande. Celle-là sait être à l’aise partout. Elle est «débrouillarde», entreprenante, liante. Sans doute, elle voit les obstacles. Elle n’a rien de commun avec la plaisanterie à jet continu, ni avec l’optimisme béat ou le contentement naïf des gens repus, qui semble dire: «Mes amis, j’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, que l’univers soit en liesse!» Mais si la gaîté voit les obstacles, elle sait les vaincre. Elle connaît plusieurs chemins, ne marchande pas sa fatigue, ne se laisse pas décourager par les peines perdues, et connaît l’art difficile de recommencer.
C’est un devoir pour chacun de se maintenir dans un état moral qui lui permette de faire face aux exigences de la vie. S’appliquer à sa récréation corporelle et spirituelle est non seulement chose permise mais chose prescrite. Il faut bien qu’on renouvelle quelquefois l’huile de sa lampe et qu’on en frotte les verres, autrement ce serait bientôt fini d’éclairer. Le délassement, le plaisir, les bonnes distractions de tout genre, ne rentrent pas dans la catégorie du superflu, où les utilitaires les caseraient volontiers, mais dans la catégorie du nécessaire. Il est mauvais qu’un homme s’applique à son labeur jusqu’à y perdre l’entrain et la joie, si bien qu’il se rende incapable de continuer. Sachez entretenir vos moyens; arrêtez-vous quelquefois pour vous remettre en route d’un pas plus ferme; reculez pour mieux sauter. Apprenez l’art de vous amuser et de réjouir les autres, c’est un des plus doux privilèges de l’humanité.
Et ne vous laissez pas inspirer de scrupules par les gens qui ont la vertu triste, qui ne savent ni rire de tout cœur, ni chanter à pleine poitrine, ni redevenir enfants pour une heure, en mettant au clou l’appareil gênant des conventions mondaines. Cultivez la joie sans arrière-pensée: c’est une source de force que Dieu a créée pour les braves cœurs. Autrement il faudrait admettre que toutes les bonnes choses, tout ce qui sourit, ce qui détend les nerfs, purge la bile et clarifie les idées, serait fait pour les méchants, les oisifs, les gens de mauvaise vie qui en abusent, et qui dégradent tout ce qu’ils touchent.--Penser ainsi n’est-il point absurde? La gaîté est le secret des vaillants, et une de leurs récompenses. Eux seuls, après tout, la connaissent véritablement, étant seuls dignes de la connaître.
XI
L’HONNEUR VIRIL
A UN JEUNE HOMME
SONNET
Lorsque la chair gouverne et que l’instinct rebelle Donne à la volupté le sceptre de l’amour, L’âme, vers les bas-fonds entraînée à son tour, Y roule avec la chair et s’y flétrit comme elle.
Mais quand l’âme est maîtresse, et d’un coup de son aile Loin des brouillards épais monte jusqu’au grand jour, Elle ennoblit tout l’être, en son royal séjour, Et prête au corps lui-même une beauté nouvelle.
Sois fort, sois fier, sois homme, et, sans la devancer, Attends l’heure sacrée où tu pourras presser Sur ton sein resté vierge une chaste compagne;
Et l’étoile du soir, blanche au bord du ciel bleu, Vous renverra l’écho de la sainte montagne: «Heureux sont les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.»
_Année des Poètes_, 1892. Sans nom d’auteur.
Est-il vrai que l’honneur soit chose différente pour la femme et pour l’homme? Celui de la femme consisterait-il surtout dans la pudeur, celui de l’homme dans le courage? Il ne me déplaît pas de faire cette distinction et d’accorder qu’il en soit ainsi. Mais alors je demande à l’homme de se garder pur, par courage. N’est-il pas plus viril de savoir résister à ses désirs et de les gouverner, que d’être à leur merci? Est-ce une bonne préparation aux luttes et aux périls de la vie que de commencer par capituler avec la volupté, que de «lui tendre nos armes vaincues[4]», pour porter ensuite son joug avec une docilité d’esclaves?
[4] Montaigne.
La sensualité n’est-elle pas plutôt un terrain favorable à la culture de toutes les bassesses?
Un des maîtres respectés de la jeunesse de ce temps, et qui, certes, ne peut être soupçonné d’arrière-pensées monacales, a coutume de dire à ses jeunes familiers: «Si les occasions d’exercer votre énergie vous paraissent trop rares dans votre existence ordinaire, en voici une et des meilleures: appliquez-vous à vous gouverner honorablement dans les choses de l’amour. Entraînez-vous à demeurer chastes. Vous fortifierez vos volontés par un effort constant, et vous augmenterez votre puissance vitale en la ménageant au lieu de la gaspiller follement.»
C’est là un conseil auquel je m’associe de toutes mes forces. Je n’ignore pas ce que comporte de luttes intimes, d’héroïsme,--le mot n’est pas trop fort,--une jeunesse qui essaye de se respecter. Je ne me dissimule pas les difficultés, les inconvénients même d’une pareille tentative, et ce n’est pas sans avoir tourné et retourné dans tous les sens le délicat problème dont il s’agit que je m’obstine à indiquer cette ligne de conduite austère[5]. Plus d’un ne se sentira pas le courage de l’adopter. D’autres se laisseront abattre après quelques efforts pénibles et infructueux. Quelques-uns crieront à l’utopie et citeront les médecins, pour ne pas parler des cyniques et des railleurs. Mais quand il n’y a qu’une route possible, on ne peut pas en indiquer une seconde. Pour être possible, elle l’est, Dieu merci. La chasteté est possible à un jeune homme qui a le courage de s’y astreindre, et au point de vue physique, l’immense majorité des médecins vous dira que ses inconvénients sont beaucoup moindres que ceux du régime contraire. Il suffit d’ailleurs de jeter un regard sur notre jeunesse actuelle. Sa santé physique laisse à désirer dans toutes les classes sociales, et l’exubérance est loin d’être son caractère dominant. De quel régime pourrait-elle se trouver mieux que de celui qui consiste dans la stricte économie de toutes les énergies vitales? Quant au point de vue moral, la question se résout d’elle-même. Il ne faut pas que, pour satisfaire les désirs d’une heure, l’homme abaisse sa dignité et s’engage dans une voie où il s’expose à des compromis douteux et à des éventualités honteuses. Peu importe de quel besoin légitime de notre nature il s’agit, ce besoin doit rentrer dans le rang et marcher à sa place. Malheur à l’homme en qui l’appétit commande, et où l’esprit, la conscience, la dignité lui cèdent le pas. En toute circonstance, mieux vaut souffrir que de s’avilir.
[5] Voir _Jeunesse_: L’Amour.
J’ai toujours trouvé que c’était une singulière façon de démontrer qu’on est un homme que de penser médiocrement de l’honneur masculin. Et je voudrais ici faire un pas de plus. Ce que je recommande n’est pas la chasteté monacale. Ceux qui la pratiquent essayent de corriger la nature qu’ils méprisent. Je veux au contraire la suivre en la respectant. De tous les mystères que la volonté suprême a mis en nous, il n’en est pas de plus insondable que celui de la vie elle-même. La transmission de la vie est confiée à notre garde. C’est à ce point de vue que je voudrais que tout jeune homme se sente un homme, et en conçoive, en même temps qu’une noble fierté, un sentiment profond de la responsabilité qui lui incombe. Les sources de la vie ne nous appartiennent pas. Nous n’avons le droit ni de les troubler ni de les souiller, ni de les confisquer. Si chacun de nous se doit à son pays et à l’humanité dont il a tout reçu, et si l’homme qui s’honore le plus est celui qui consacre à sa patrie et au salut de ses semblables son intelligence, son labeur, sa fortune, son influence, il ne faut pas perdre de vue que toute cette action a pour principe et pour but _la vie_. A quoi vous serviront vos meilleures œuvres, si, en profanant les sources de la vie, vous péchez contre un bien indispensable à l’existence même de tous les autres?--On oublie trop la sainteté de la vie. Sentir qu’elle procède de Dieu, qu’elle vient du fond des âges illimités, résumant en elle toute la peine du passé et toute l’espérance de l’avenir; voilà qui aide un homme à se respecter lui-même. Quand on a compris cela, on sacrifie volontiers quelques satisfactions passagères pour garder la vie pure, forte, indomptable, afin de la transmettre comme on l’a reçue.
* * * * *
Jusqu’ici nous n’avons considéré le sujet qu’au point de vue de l’homme pris en lui-même. Mais le terrain s’élargit et s’éclaire quand on se met en face de la conduite de l’homme à l’égard de la femme. Et puisqu’il est ici question de vaillance, personne ne me contredira si j’affirme que la vaillance est sœur de l’amour. Tout ce qui est contraire au véritable amour est contraire à la vaillance. Chaque fois que vous commettez un acte contraire à l’amour, vous commettez une lâcheté, non seulement vis-à-vis de vous-même, mais vis-à-vis de la femme. Autant l’amour vrai est généreux, bon, dévoué, autant l’amour léger est mesquin, cruel, calculateur, égoïste. Ce n’est pas généreux de contribuer à la dégradation d’une femme, fût-elle la créature la moins respectable aux yeux du vulgaire. C’est une femme toujours, et de même qu’il est lâche de piétiner un mort, quoiqu’il ne le sente plus, il est lâche d’ajouter une parcelle à la honte d’un être, même quand il est tombé si bas qu’il n’en a pas conscience.
Ce n’est pas généreux d’accepter et d’exploiter l’amour d’une jeune fille honnête, et de se faire un jeu de ses sentiments, alors qu’on ne l’aime pas, ou que, du moins, on est décidé à ne point partager sa vie.
Je ne suis ni partial ni pessimiste, et je n’ai aucune raison d’exalter la femme aux dépens de l’homme. Mais je ne puis m’empêcher de regarder la vie. Et je suis contraint d’avouer qu’il y a dans la vie humaine un chapitre où la femme l’emporte sur l’homme par l’esprit de sacrifice et la générosité: c’est le chapitre douloureux de l’amour oublié et trahi. Là, je vois d’un côté beaucoup de naïve confiance, d’oubli de soi-même, de vraie tendresse; et de l’autre, beaucoup de belles promesses, de trahisons odieuses, de froid et méprisable calcul.
On ne se lave pas de ces hontes-là en allant donner ailleurs, sur le terrain, par exemple, à coups d’épée ou de pistolet, quelques preuves très douteuses de sa virilité. Ce qui donne le mieux la mesure d’un homme, c’est sa conduite envers la femme.
Voilà des points que je soumets à la méditation des jeunes gens auxquels ces questions ne sont pas indifférentes, et qui ne pensent pas qu’on puisse rester un homme d’honneur tout en foulant aux pieds ce que l’honneur a de plus évident. La morale vulgaire est très sûre d’elle-même. Elle professe avec une suffisance admirable ses théories cyniques sur la chasteté, la femme et l’amour. Mais c’est aux fruits de ses doctrines que je l’attends: je lui demande raison de ce monde de bassesses, de souillures, de souffrances, de violences, de désespoir, qui est son œuvre. Elle ne trouvera pas un mot pour se justifier.
* * * * *
Venons-en maintenant à des faits plus réconfortants. Je veux parler des compensations réservées à ceux qui pratiquent le respect d’eux-mêmes et de la femme. Sans doute, dans le cas même où les privations acceptées par honneur n’auraient pas de compensation, je ne verrais aucun moyen de les éviter.
Mais ces compensations existent. Il en est une, la plus élevée de toutes, et qui ne manque à personne, c’est le sentiment d’avoir bien fait; contentement durable qui vaut bien une heure de plaisir.
Mais il en est d’autres. D’abord tous les désirs vaincus se transforment en joie de vivre, en faculté d’être heureux. «L’amour respecté est une source non seulement de poésie, de joie, d’entrain, mais aussi de force et de vaillance. A ceux qui observent la chasteté virile appartient au plus haut point le secret de la vertu. La vertu n’est autre chose que le résumé de toutes les qualités qui fleurissent dans cette atmosphère saine et élevée. C’est là qu’on trouve les cœurs fermes, indomptables, les yeux clairvoyants, les bras capables de frapper de grands coups. A mon avis cette concentration de vigueur, cette fière conscience de sa dignité et de sa force sont la plus haute des récompenses[6].»
[6] _Jeunesse_, page 363.
Je vais plus loin encore, et je déclare qu’il n’y a d’amour que pour les chastes, non seulement parce que celui-là seul sait aimer qui sait, au besoin, sacrifier la volupté à l’amour, mais parce que l’amour et la chasteté sont la condition l’un de l’autre. Tout ce que l’on appelle de ce beau nom d’amour, n’est la plupart du temps que son ombre vaine. On dit: _amour vénal_, comme si ces deux termes ne hurlaient pas de se trouver côte à côte. Où il y a vénalité, il n’y a plus d’amour. Il suffit de l’acheter ou de le vendre pour qu’il n’existe plus. De même on dit: _amour sensuel_, et on ne se rend pas compte que ce qu’on désigne ainsi est quelque chose comme du vin éventé ou de la braise éteinte.
Personne ne saura jamais exprimer avec assez de puissance à quel point la jeunesse est dupe de cette sensualité, qui lui promet ce qu’elle est incapable de lui donner. C’est bien là que le soi-disant positivisme reçoit un de ses plus cruels démentis. L’amour réclame l’homme tout entier, et ce qu’il y a de plus noble en nous y trouve le mieux son compte. Enfermer toute la richesse intérieure de ce sentiment, qui est un monde, dans le champ restreint et vite épuisé de la sensation, c’est vouloir faire tenir l’Océan dans le creux d’une main d’enfant.--Et pourtant, sous tous ces misérables succédanés, ce que nous cherchons, c’est le véritable amour. On pourrait dire que tous les égarements de l’homme et ses corruptions mêmes, ne sont que les déformations du besoin profond qui se trouve au fond de tout cœur humain: il a soif d’aimer et d’être aimé. Or le poète a dit, et jamais il n’a dit plus vrai:
Si tu veux être aimé, respecte ton amour[7].
[7] Musset.
Je voudrais persuader aux jeunes gens qui liront ces pages, que l’amour est une conquête des vaillants; qu’il faut d’abord s’en rendre digne, et qu’on le devient en restant pur. Pour celui qui aime et respecte l’amour, s’ouvre un monde d’intimes jouissances où les profanes n’entrent point: un regard, un serrement de main, une fleur de souvenir le pénètrent d’une félicité sans pareille. L’amour se révèle à lui comme le grand ressort de la vie, comme l’inextinguible foyer de beauté, de bonté, de poésie.
Bien plus, quand un homme est capable d’amour et digne d’être aimé, il lui reste au fond de l’être, même dans le malheur, dans l’oubli, dans l’absence, dans les peines les plus grandes, comme un rayon divin, un parfum pénétrant, quelque chose de ce qui, sous les brises du printemps, circule à travers les fleurs et les troncs robustes des chênes. La source de vie coule au dedans de lui, et n’est pas à la merci des choses du dehors. Il peut dire:
Mon cœur ne dépend plus d’un rayon de soleil[8].
[8] Lamartine (Jocelyn).
A côté de ces trésors qui augmentent par l’usage, que vaut le bonheur tout sensuel de ceux qui ne respectent ni la femme ni leur propre personne? Ce qu’il vaut, lisez-le sur leur visage, dans leurs discours, dans toute leur vie faite de vulgarité, d’ennui, de lassitude. L’amour, ils n’y croient pas, ils ne l’ont jamais connu. Comme ce grand savant qui disait avoir sondé les cieux avec son télescope sans y rencontrer Dieu, ils soutiennent volontiers que l’amour est une chimère. Pour eux la fontaine de vie n’est plus qu’une citerne sans eau ou un cloaque immonde.
XII
AUX INFIRMES
SOUFFRANCE[9].
[9] D’après l’anglais d’Adélaïde Procter.
Le cœur meurtri, dès mon printemps, Sous un poids d’amère tristesse, «Ce fardeau», pensai-je, «m’oppresse «Trop longtemps.»
Alors, l’arrachant à grand’peine, Je le jetai bien loin de moi; Mais mon âme d’un vague émoi Resta pleine.
Au sein du plus joyeux banquet, Inquiète, rêveuse, lasse, Certaine inoubliable grâce Lui manquait...
Et du trésor que Dieu me donne Apprenant enfin la valeur, J’ai fait de ma noble douleur Ma couronne.
Th. Monod.
Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes.
Saint Paul.
«Il n’y a pas de meilleurs consolateurs que ceux qui ont besoin d’être consolés.»
En écrivant ces quelques pages pour ceux qui veulent devenir des hommes; en les engageant à cultiver leur force, à la ménager, à discipliner leur nature, à respecter en eux les sources de la vie, j’ai eu constamment une arrière-pensée douloureuse. Une voix secrète me disait: Tout cela peut être bon pour la jeunesse valide. La puissance est l’apanage des gens qui se portent bien. Mais que fais-tu des malades, des infirmes, de ceux qu’une destinée obscure et douloureuse a condamnés à languir?
J’aurais pu me dire, après tout, que si je parvenais à déterminer quelques solides gaillards à s’armer pour le bon combat, mon but serait atteint, et ma récompense parfaite. Mais je me suis gardé de tenir ce raisonnement, inattaquable d’ailleurs. Et si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas dans un sentiment de commisération pour ceux dont l’existence n’est qu’une longue peine. Ce sentiment m’obsède, il est vrai, et je ne connais, sur les sentiers obscurs où marchent les hommes, aucun problème plus angoissant que celui que nous pose la jeunesse mutilée, brisée dès le matin. Mais c’est précisément à force de regarder dans cette nuit que j’y ai discerné des lueurs dont je veux rendre témoignage. Si ces pages tombaient jamais entre certaines mains pâles, sous certains yeux qui ont beaucoup pleuré, je serais si heureux qu’elles fussent comprises et qu’il s’en dégageât un peu de lumière.
Ma conviction est donc,--et je l’ai rapportée de la terre de misère, comme une fleur d’espérance cueillie sur le bord du gouffre,--ma conviction est que, dans les infirmes, il y a une source de force morale. Et quand toutes les autres sources se tariraient, celle-ci ne cesserait pas de couler, pas plus que la source des larmes. Je voudrais dire à certains êtres écrasés par le spectacle de leur impuissance, qu’ils exercent une fonction de la plus haute portée, et que leur faiblesse est une force dont les forts ont besoin. Ce sera déjà pour eux un soulagement.
Observons d’abord que celui qu’une infirmité grave exclut de l’action sociale ordinaire n’est pas, pour cela, exclu de l’humanité. Au contraire, il est ramené avec plus d’énergie vers la base commune à tous. Sa souffrance est comme un perpétuel memento. La vie active classifie les hommes selon les intérêts, les partis, les catégories sociales. Le sentiment de la solidarité s’émousse quelquefois en eux. Des préoccupations secondaires deviennent la chose principale.
Avant de se sentir hommes, ils se sentent riches ou pauvres, ouvriers ou patrons, politiciens ou hommes d’église, matérialistes ou spiritualistes. Une grande épreuve, telle que l’infirmité, balaye tous ces accidents de surface, et nivelle les conditions. Pour nous révéler que nous sommes frères, la communauté des misères est plus puissante qu’aucune autre. Le valétudinaire qui, au sein de ses peines quotidiennes, parvient à se rendre compte que son sens moral s’est affiné, et qu’il juge, de plus haut que d’autres, les mille riens dont le commun des mortels s’embarrasse, découvre bientôt que, pour n’être ni ouvrier, ni médecin, ni avocat, ni notaire, il n’en a pas moins son œuvre à accomplir: c’est de cultiver dans son entourage le sentiment de l’humanité. Il s’aperçoit bientôt qu’il est délivré d’une foule de servitudes, et que cette chaîne, qui le retient à certains égards, lui apporte aussi plus d’une liberté. J’ai vu la douleur construire des ponts sur des abîmes qu’aucune industrie, aucune bonne volonté n’aurait jamais réussi à franchir. Des malheureux qui sont dans les mêmes conditions de faiblesse et de dépendance sont amenés les uns vers les autres par un mouvement invincible; et quelle que soit d’ailleurs leur situation mondaine,--l’un fût-il né de parents riches, l’autre de parents misérables; l’un illettré, l’autre très cultivé; y eût-il entre eux différence de religion et de nationalité,--ce qui les unit, c’est-à-dire le mal commun, est plus fort que ce qui les sépare. Lorsque deux enfants du même pays se rencontrent aux antipodes, leur qualité de compatriotes les rapproche d’emblée. Dans la mère-patrie, ils ne se seraient peut-être jamais connus, tout en se coudoyant tous les jours.
Or, c’est toujours et partout la grande découverte à faire: ce qui unit les hommes est plus important que ce qui les sépare; nous sommes «unis par ce que nous avons d’intime[10]», séparés par ce que nous avons de superficiel. Celui qui fait cette découverte entre en possession d’une force, et devient pour les autres un élément de force. Aucun homme, quelle que soit sa fonction sociale, ne peut avoir une tâche plus utile à remplir que celui qui nous rappelle à l’ordre en nous faisant souvenir de notre humanité. L’infirme peut le faire mieux que d’autres, d’abord parce qu’il est un exemple vivant de ce qu’il prêche, et ensuite, parce que toute vérité gagne à être proclamée par des instruments aussi faibles que possible.
[10] Paul Desjardins.