Vaillance

Part 5

Chapter 53,924 wordsPublic domain

Quant à celui qui dit: je suis payé, donc je travaille, et qui ne travaille que pour cela, il se déclare vendu. Il avoue que son mobile c’est l’argent, et que ce qu’il fait ne l’intéresse à aucun autre titre. Pour être payé, il ferait tout aussi bien le contraire. Et, de fait, c’est ainsi qu’on raisonne: «Il faut bien qu’on vive!» voilà ce que disent une foule de gens quand on leur fait des observations sur leur genre de travail, sur leur commerce honteux, sur leur vénalité. Une «moucharde» m’a répondu un jour: «_il faut bien qu’on vive!_»--«Alors si je vous payais mieux que ceux qui vous entretiennent en ce moment, vous les espionneriez à leur tour?--Parfaitement, Monsieur.»--Elle était logique, et celui qui ferait en même temps pour deux puissances ennemies, le métier d’espion, les servant et les desservant simultanément et touchant ses honoraires de part et d’autre, serait plus logique encore.

Voilà où conduit la notion du travail gagne-pain et du travail marchandise.--Des idées pareilles sont l’opprobre du genre humain. Il faut les traquer comme les bêtes fauves, et s’en désinfecter comme de la peste et du choléra.

Pourquoi toutes ces considérations? Que viennent-elles faire ici?--Je veux montrer que le travail c’est la force et la vie, et pour cela, il faut d’abord le débarrasser de toutes les notions malsaines et injustes qui le dénaturent et nous empêchent de le connaître tel qu’il est.

Après cela, je m’empare de la formule qu’on applique si mal, et j’affirme que rien n’est plus vrai que de dire: _il faut bien qu’on vive_, et que c’est pour la vie qu’on travaille. Mais l’erreur consiste à croire que l’on vit lorsqu’on s’est vendu pour un morceau de pain ou pour un peu d’argent; car, en vérité, celui qui fait cela est deux fois mort. Vivre, cela veut dire: prospérer et grandir dans toutes les parties de son être, dans son cœur, dans son intelligence, dans sa conscience, dans ses affections, dans tout ce qui nous rend meilleurs et plus forts. Or, dans quelque domaine que ce soit, rien ne s’acquiert que par le travail, rien ne nous appartient que par droit de conquête. Le travail est le grand organe par lequel l’homme s’assimile ce qui le nourrit, et plus sa vie est élevée, compliquée, précieuse, plus le genre de travail exigé est important. Et la vie dont il s’agit ici n’est pas seulement celle de tel ou tel particulier. Tout labeur se fait par l’individu et pour l’ensemble. Quiconque remplit une fonction utile, doit la remplir avec toute son âme et sentir qu’il la remplit pour tous. Le travail humain est une grande collaboration où, depuis les travaux manuels les plus simples et les plus obscurs jusqu’à ceux qui sont les plus difficiles, et depuis les travaux de l’esprit les plus élémentaires jusqu’aux plus élevés, tout se rejoint dans un seul effort et converge vers un seul but. L’humanité travaille pour la vie, c’est-à-dire non seulement pour l’existence, mais pour la vérité, la justice, la bonté, qui en sont la fleur suprême. Quiconque se joint à ce travail est par ce travail, ennobli. Que, dans cet immense labeur, qui peut se comparer à la construction d’un bel édifice, il soit maçon, sculpteur, architecte, ou gâcheur de plâtre, il peut s’appliquer à son œuvre avec la même fierté.

* * * * *

Le travail est un grand révélateur. Il révèle à l’homme sa dignité, et en même temps il lui révèle la valeur de tout ce qui a coûté de la peine. L’oisif est rongé par le mépris. Il méprise les autres, mais c’est parce qu’il ne peut s’estimer lui-même. Quelque précieux que soit le dehors dont il couvre son existence inutile, une voix secrète lui rappelle qu’il n’est, au fond, qu’une non-valeur, bonne à jeter au rebut. La fourmi qui travaille, l’abeille qui fait son rayon, le forgeron qui bat son enclume, l’écolier qui épèle, tout ce qui peine et s’efforce, lui jette en passant la sentence de mort: «Celui qui ne travaille pas ne mangera pas.» Et dût-il s’asseoir aux tables les plus raffinées, il meurt d’inanition intérieure. La source de vie est fermée pour lui. Au contraire, celui qui travaille se sent à sa place, dans sa fonction, dans l’immense organisme vivant. Tout le mouvement de la grande ruche où il se meut l’encourage et le soutient, pourvu qu’il sente que son effort est utile à l’ensemble. Si quelqu’un pense que le travail artistique est le seul qui permette à l’homme de mettre toute son âme dans son œuvre, il se trompe. N’importe quel travail, pourvu que ce soit un travail intelligent, honnête et utile, peut se faire avec tout notre cœur. Ce n’est même qu’alors qu’il profite vraiment à l’ensemble et au travailleur lui-même. Je ne sais pas s’il est facile de comprendre ce que je veux dire ici; mais je sais qu’il est indispensable qu’on le comprenne.

Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu’un homme qui aime son travail, qui en saisit la poésie, le charme particulier, et l’accomplit en nous donnant l’impression qu’il y croit. Nous appelons cela travailler avec conviction. Les sceptiques et les inutiles prononcent ce mot avec une pointe de malice. Ils confondent celui qui travaille avec conviction, et celui qui «se gobe». Au fond rien n’est plus inepte que leur jugement, et rien n’est plus grand que ce qu’ils méprisent. Arriver, malgré les fatigues, les ennuis, les mille petites misères inhérentes à chaque état, à en comprendre l’âme, et à l’exercer avec entrain, voilà l’essentiel. C’est le bonheur et la consolation de la vie. Ce sujet me tient tant à cœur, et il est si important, qu’on me permette bien de taper encore une fois sur mon clou, en me servant d’une image:

A ceux qui ne voient leur travail que du dehors, par le côté matériel et souvent banal, il apparaît gris et terne. Il semble ne rien signifier. Cela n’a ni charme ni valeur. Cela ressemble aux vitraux d’église vus du dehors, aux vitraux des très vieilles cathédrales noircies et poudreuses. Tout se perd dans une grisaille monotone, informe, parfois grotesque.--Mais franchissez le seuil, et pénétrez dans l’intérieur. Aussitôt les couleurs s’accusent, les lignes se dessinent, les rosaces flamboient. C’est le jeu merveilleux du soleil à travers des pierreries étincelantes ou mates, une fête des yeux, un triomphe de l’art. Il en est de même de l’activité humaine. Il faut la considérer du dedans. Il faut s’efforcer de pénétrer assez avant dans sa carrière et sa vocation, pour apercevoir, à travers ces formes, qui, du dehors, semblaient ternes, les effets d’une lumière qui descend des hauteurs éternelles.

A travers l’effort créateur, les longues et patientes combinaisons, les obstacles de tout genre que le travailleur rencontre, il finit par deviner une part du secret qui fait le sens de l’histoire. Le grand travail des siècles ne peut intéresser que celui qui s’y associe. Bien plus, l’âme de la création se révèle au travailleur et se rapproche de la sienne. Il perçoit partout l’effort et l’espérance, et ainsi se réalise pour lui une des plus belles devises que la sagesse des siècles ait trouvée: _Fac et spera!_ Travaille et espère!

Je m’arrête, sans avoir tout dit. On finirait plutôt de compter les étoiles que d’énumérer les splendeurs du travail. Il me suffit de les avoir indiquées. L’expérience seule peut faire connaître la paix profonde, la hardiesse, la joie entreprenante dont le cœur s’emplit, quand on vient boire à cette source jaillissante et généreuse.

IX

LA FIDÉLITÉ

Je meurs où je m’attache.

(Vieille devise.)

Malheur à ceux qui oublient! Ce n’est pas seulement l’expérience qui est perdue pour eux, c’est le sentiment d’eux-mêmes. Ils ne savent plus ni ce qu’ils sont, ni ce qu’ils veulent.

Edgar Quinet.

Quelqu’un a résumé en ces termes le programme d’une vie humaine digne de ce nom: «Il faut marcher, au travers des ténèbres, dans la direction de la lumière un moment entrevue.»

Cela ne ressemble guère à la pratique du plus grand nombre, laquelle pourrait se formuler ainsi: Concevoir une foule d’idées souvent contraires, les approuver ou les exalter successivement selon le caprice ou l’intérêt passager, forger des projets, tracer des plans, et enfin abandonner le tout, pour passer à d’autres exercices.

L’immense majorité des hommes ressemble à ces peintres qui n’ont jamais achevé un tableau. Ils ont leur portefeuille et leur atelier encombrés d’ébauches. Encore si toutes ces ébauches révélaient une unité de tendance! Mais c’est ce qui leur manque le plus. L’artiste s’est successivement essayé aux genres les plus opposés. Aucun de ces commencements informes ne marque un progrès sur les autres. C’est le chaos, l’incohérence pure.--A la fin d’une telle vie, le malheureux regarde en arrière et, en général, se plaint de la chance mauvaise ou de la société marâtre. Il constate aussi avec amertume que d’autres ont réussi avec bien peu de talent, tandis que lui, avec une masse d’idées, du génie même, car il s’en attribue, n’est arrivé à rien. Imbécillité du public, quoi! Il en est quelques-uns qui arrivent à reconnaître que le tyran dont ils se plaignent est dans leur propre poitrine; mais il est trop tard pour tirer profit de cette découverte: on ne recommence pas la vie.

L’homme a pourtant assez d’exemples sous les yeux pour l’instruire.

Les longs et patients efforts avec lesquels la nature exécute ses œuvres, sont autant de leçons de choses. L’évolution se fait avec une lenteur et une logique irrésistibles. Partout l’esprit de suite, la persévérance partout: nulle interruption, nulle hâte. Je suis assis sur une grève de l’Océan. Le sable déposé par les flots sèche au soleil, puis le vent le charrie grain à grain, et l’accumule lentement en dunes immenses, véritables chaînes de montagnes. Quel travail minutieux! Il est grossier pourtant, si on le compare avec la formation des cristaux, des végétaux, des animaux. Rien ne se fait sans cette rigoureuse économie des forces, appliquées chacune à sa fonction et marchant ensemble vers leur but avec un calme imperturbable. Pourquoi l’homme s’acharnerait-il à disperser sa puissance, à la diviser, à l’anéantir par l’incohérence?

Mettons de l’unité dans notre vie. Faisons peu de chose, mais faisons-le bien. Combien il semble puéril de le dire! Les esprits forts qui me liront se demanderont quelle nécessité il y avait de tremper une plume dans l’encre pour noter des banalités aussi énormes. N’y a-t-il pas longtemps que tout le monde sait cela?--Voilà le malheur, précisément. Tout le monde le sait, mais personne ne le fait. On continue à éparpiller son intelligence et sa bonne volonté en poussières si ténues que l’effet ne s’en perçoit nulle part.--Aussi ne me laisserai-je pas rebuter par ceux qui crient à la vieillerie et invoquent le nom terrifiant de M. de La Palisse. J’ai une idée fixe, et je la ferai pénétrer dans les crânes comme un outil térébrant. Mon idée fixe c’est que la fidélité est la compagne indispensable de tout homme qui ne veut pas être obligé de se dire un jour: J’ai perdu ma vie.

Il ne faut pas que l’homme se modifie sans cesse selon les impressions du moment, mais qu’il demeure attaché à ce qu’il a une fois reconnu comme juste. A quoi servent les fleurs, si ce n’est à produire des fruits, et les bonnes idées, si ce n’est à produire des actes? Il faut s’entraîner à la stabilité, s’habituer à rester le même, et quand on est sûr de son bon droit, s’y barricader. Que les critiques, les attaques, les railleries, les cris ne nous troublent pas.

Rien n’est difficile comme de garder la fidélité. A chaque pas de la route, d’autres influences viennent s’exercer sur nous pour essayer de nous faire dévier ou rétrograder. Et s’il n’y avait que les difficultés du dehors, ce serait peu. Il y a celles du dedans. Les dispositions changent. On promet une chose, et de la meilleure foi du monde. Mais quand le temps vient de tenir, tout s’est modifié: les événements, les hommes, nous-mêmes; et ce que le devoir réclame de nous semble si différent de ce que nous avions prévu, que nous hésitons. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui savent tenir en un jour de pluie ce qu’ils ont promis en un jour de soleil. Ainsi l’homme va, jetant son cœur aux quatre vents, le donnant et le reprenant tour à tour, brisant avec son passé, se séparant de lui-même, pour ainsi dire. Et quand il regarde en arrière, il ne se reconnaît plus. Il se voit lui-même marcher là-bas, dans les jours écoulés, comme un étranger, pour ne pas dire comme plusieurs étrangers. Cela est d’autant plus navrant que l’homme a, au fond, soif de stabilité. Ce voyageur est à la recherche de ce qui demeure, il convoite une patrie. De la perpétuelle mutabilité des conditions de l’existence, il lui reste à la fin une impression de mélancolie. Avoir un coin où reposer sa tête, se fixer, s’enraciner, c’est le rêve dernier qu’il rapporte de ses pérégrinations. Et pour y arriver, il faut qu’il bâtisse sa maison et cultive son jardin; il faut qu’il ait son amour, sa foi, son œuvre, de quoi justifier son passage ici-bas, de quoi vivre utile et mourir tranquille.

* * * * *

Il n’y a rien de tel qu’un homme sûr, en qui on puisse avoir confiance, qu’on trouve à son poste, qui arrive à son heure et qui tient bon lorsqu’on s’appuie sur lui. Celui-là vaut son pesant d’or. On peut s’orienter d’après lui, parce qu’il est là où il doit être, et non ailleurs. Une foule d’individus, au contraire, sont toujours partout, excepté là où il faudrait. Il suffit de les faire entrer dans un calcul pour se tromper. Les uns sont changeants par faiblesse de caractère: ils ne savent pas résister aux attaques, aux insinuations, ni surtout rester fidèles à une cause vaincue. Une défaite est à leurs yeux une démonstration du droit de l’adversaire et de leur tort. Quand ils voient leur parti faiblir, au lieu de serrer les rangs, ils passent à l’ennemi. Ce sont les hommes qu’on trouve toujours «du côté du manche», et ce n’est pas dans des cœurs pareils que peut germer ou vivre la mâle devise: _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni[3]._

[3] La cause victorieuse a plu aux dieux, mais la cause vaincue plaît à Caton.

Mais il en est d’autres qui sont changeants par coquetterie. Il leur semble de mauvais goût de ne pas se modifier. D’abord, c’est monotone; ensuite, c’est un signe de pauvreté. Un esprit qui a des ressources ne peut pas se contenter d’être le serviteur d’une idée, d’une œuvre, le champion persévérant d’une cause. Il ferait croire ainsi qu’il n’a qu’une corde à son arc, et c’est la dernière chose qu’un homme d’esprit puisse donner à penser sur son compte.

Il y a surtout une forme de la fidélité qui subit journellement de rudes atteintes: c’est la véracité. Changer de parole est plutôt le signe d’un esprit largement ouvert que celui d’une âme basse et malhonnête. Un musicien de talent et qui se respecte ne peut pas se condamner à ne jouer qu’un seul air. Il change d’air et de manière. Je regrette que la virtuosité qui consiste à changer de parole, à manquer à ses engagements, à trahir ses amis, puisse se décorer du nom d’habileté, en un temps où l’habileté passe pour une des qualités maîtresses de l’homme. Tout cela a une cause profonde et qu’on ne saurait assez signaler: cette cause, c’est l’avilissement de la parole humaine. Qu’est-ce qu’une parole pour des gens qui passent leurs jours à faire des paroles? Une chose dont on abuse à ce point, perd toute valeur. Comment voulez-vous qu’un bavard mette son âme dans chaque mot qu’il dit? Il secoue ses paroles comme un arbre ses feuilles mortes, et les oublie aussi vite qu’elles tombent. Nous nous sommes tellement habitués à la vanité des paroles qu’une chose dite n’est plus sacrée. La parole n’est plus respectée comme une partie de nous-mêmes. Qu’une parole soit un acte, et qu’après l’avoir dite on en soit l’esclave, voilà ce qui passe de plus en plus de mode, et cet état de choses est une source de faiblesse.

* * * * *

Je suis humilié d’être obligé de parler d’une autre vertu, sœur de la véracité: l’honnêteté. Il devient difficile de parler de l’une ou de l’autre sans s’exposer à parler de corde dans la maison d’un pendu. L’honnêteté, en effet, en est réduite aux témoignages sonores que nous lui rendons en paroles.

Le moindre grain de mil, c’est-à-dire le plus modeste acte de probité, ferait bien mieux l’affaire.

Je ne suis pas un pessimiste d’école. L’honnêteté existe, je le sais. Nous en avons mille preuves journalières, je me plais à le reconnaître, et le bien qu’on ne voit pas me console de tant d’infamies qu’on ne voit que trop. Mais ce qui m’effraye, c’est que l’honnêteté ait parmi nous une figure un peu démodée, que plusieurs lui trouvent je ne sais quel arrière-goût d’imbécillité, et qu’un grand nombre d’hommes n’y croient plus, parce que leurs tares intérieures leur font juger les autres par eux-mêmes. Ce qui n’effraye encore, c’est la coexistence, chez beaucoup de gens, qui passent pour honnêtes et le sont en partie, de deux morales opposées.

Nous avons une morale du dimanche, probe, aux mains nettes, qui répugnerait à garder un sou du bien des autres ou à faire une démarche indélicate. Et cette morale, nous l’enseignons à nos enfants. Mais elle nous semble, à nous-mêmes, trop élevée pour l’usage courant. Comme ces vaisselles de prix qu’on ne sort qu’aux jours de fête, nous la serrons dans nos armoires et nos écrins, entourée d’un respect platonique.--Et pour l’ordinaire, nous avons une morale de tous les jours, accommodante, flexible, une morale à tout faire, qui nous permet de profiter des bonnes occasions et de nous tirer des mauvais pas. J’ai vu des choses étonnantes, et ce qui me navre, c’est qu’elles n’étonnaient personne. En voici une entre mille. Un honnête homme se trouve, par suite de malheurs, dans une situation compromise. Il peut, s’il veut payer ce qu’il doit, faire une liquidation dont il sortira avec fortune perdue, mais conscience sauve. Il peut aussi, par certaines combinaisons faciles et courantes, s’arranger de façon à ne pas tout payer et à garder un joli morceau pour lui et sa famille. Son caractère ne lui permet pas d’hésiter, il prend le premier chemin. Eh bien! cet homme est cité devant le tribunal de ses amis, de ses proches, de ses enfants, de sa femme elle-même, et traité par eux tous de fou, de mauvais économe, de père sans entrailles. Tu veux donc nous mettre sur la paille! Et qui voudra de tes filles, si elles n’ont point de dot! Et qui voudra nous recevoir encore, sachant que nous avons tout perdu? Crois-tu que tes créanciers te seront reconnaissants? etc., etc.--Voilà un homme honni, et qui, parce qu’il veut rester droit, perd ce qui est plus précieux que la fortune, l’affection et la considération des siens. Mais ces mêmes personnes qui le maltraitent si fort ont exalté maintes fois l’honnêteté, quand leur intérêt n’était pas en jeu. C’était le tour alors de la morale du dimanche. Aujourd’hui elles sortent l’autre. Ainsi font les chats, qui, selon l’occasion, avancent des pattes de velours ou des griffes acérées.

Une duplicité profonde, l’écart entre la parole et l’acte, entre l’apparence et la réalité, une sorte de dilettantisme moral qui fait que nous sommes, selon l’heure, sincères ou fourbes, braves ou lâches, honnêtes ou fripons, voilà le mal qui nous ronge. Quelle force morale peut germer et grandir dans ces conditions? Il nous faut redevenir les hommes qui n’ont qu’un principe, une parole, une œuvre, un amour, et, pour tout dire d’un seul mot, les hommes du devoir. C’est là qu’est la force. En dehors de là, il n’y a que poussière d’homme, sable mouvant et roseaux qui plient à tous les souffles. _Être fidèles_, voilà sur les flots changeants de la vie, à travers les doutes, les découragements, les fautes mêmes, l’immuable étoile polaire.

X

LA GAITÉ

Vous irez devant vous,--non sans buter aux pierres, Non sans meurtrir vos pieds aux ronces du chemin, Mais vaillants, refoulant vos pleurs sous vos paupières, Et,--la plume, ou l’outil, ou le glaive à la main, Le cerveau toujours clair, le cœur toujours humain,-- Ayant contre la vie à certains jours méchante L’idéal qui sourit et la muse qui chante!

François Fabié.

Pour rien au monde je ne voudrais froisser ceux qui pleurent. Je préfère pleurer avec eux. Je sais trop ce que l’humanité doit à la douleur sacrée, pour éprouver vis-à-vis d’elle d’autres sentiments que ceux qui s’expriment à genoux et les mains jointes. Ceci entendu, je vais pouvoir dire librement tout le bien que je pense de la gaîté, et rompre quelques lances contre ses ennemis.

* * * * *

Je me représente le bien avec un visage souriant, animé par une sérénité intérieure qui se fait jour au travers de toutes les rugosités de la surface, et même des plus rudes épreuves.

Et le mal m’apparaît morose, ayant au front une ombre qui ternit ses joies même les plus brillantes. Il me répugne de faire porter au bien la livrée de la nuit, et de le vêtir de noir. Le noir est la cocarde du pessimisme, le drapeau du néant. Aussi je me méfie des moralistes ternes et de tous ceux qui annoncent le bien avec une mine sinistre. Je les compare à des balais couverts de poussière, qui ternissent ce qu’ils veulent purifier.

Et ce que je dis des moralistes, je le dis de tous ceux qui s’appliquent à la bonne vie. Quittez tout air sombre! N’est-il pas juste que la belle humeur des braves gens rende un hommage perpétuel à la splendeur du bien?

Singulière façon d’honorer le devoir, que de sembler le traîner par la vie comme un fardeau, au lieu de s’en orner comme d’une couronne. Une figure allongée et morne pourrait faire croire que vous manquez de confiance dans la victoire finale du bien, ou encore on pourrait y lire le regret des distractions mauvaises et des plaisirs défendus que vous avez sacrifiés.

Vous avez mille bonnes raisons pour laisser transparaître l’idéal qui vous anime, même au travers de vos plus graves soucis.

J’aime par-dessus tout la gaîté vaillante, celle qui sait accomplir les grandes choses en souriant et en chantant, cette gaîté de soldat qui fait bonne mine à mauvais jeu, assaisonne d’un bon mot la maigre gamelle, le gîte trop primitif, les intempéries des saisons, et fait le coup de feu en fredonnant les airs du pays natal. Voilà qui engage, voilà qui enflamme! En vérité, quand on voit les gens y aller de cet entrain endiablé, on n’a qu’une envie: s’élancer à leur suite et les imiter. Je ne sais pourquoi cette disposition d’âme m’attendrit en même temps qu’elle m’électrise.

C’est peut-être parce que je l’ai vue souvent à l’œuvre dans les plus pénibles moments.

Voici une famille dans l’angoisse à cause d’une opération grave que va subir un de ses membres. L’heure est venue. Les médecins sont arrivés. Ils s’approchent du patient. Les trouverez-vous gens légers et de peu de cœur, s’ils se dérident; si, pour un moment, ils surmontent et la lourde atmosphère d’angoisse qui pèse sur la maison, et leur propre anxiété, et les nombreuses préoccupations qui les assiègent; s’ils vont à leur malade avec des sourires, des paroles réconfortantes, de la bonne humeur, enfin! Direz-vous que ce sont là des médecins endurcis qui ne s’intéressent pas au pauvre être dont ils vont sonder et meurtrir les chairs? Non, vous penserez qu’ils font bien, et vous leur saurez gré de leur gaîté comme d’une bonne action.

Dans la famille, quand les relations sont tendues, les volontés opposées, et qu’un orage est sur le point d’éclater, en voulez-vous à celui qui, déridant son front et traitant délicatement et avec le sourire aux lèvres des questions brûlantes, arrive à éviter une explosion?