Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 9

Chapter 93,708 wordsPublic domain

pour dire: _que m'ont présentée les Dieux_. Il se sert encore plusieurs fois de cette façon de s'énoncer; mais avant de vous en donner d'autres exemples, je vous en veux montrer un autre, que je trouve d'autant plus beau qu'il est plus extraordinaire:

A ce terrible aspect la Reine s'est troublée, La frayeur a couru dans toute l'assemblée[181].

N'est-il pas vrai que cette manière n'a rien de commun, et qu'il est nouveau de s'exprimer comme il fait par ce dernier vers: _La frayeur a couru_, etc., pour dire: _La frayeur a saisi tous les cœurs de ceux qui étoient présents_? Il ne fait pas encore difficulté de prendre _dans_ pour _parmi_. Celle qui suit est comme je vous en ai déjà cité, et il se sert encore du mot _faire_ pour dire _causer_, comme il a déjà fait ci-devant pour dire _donner_:

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort, D'avoir prêté mon crime à faire votre mort[182],

pour dire: _à causer votre mort_.» Félix dit alors qu'elles ne devoient pas s'étonner qu'il se servît d'une façon de parler commune à plusieurs nations, et que c'étoit ce que l'on devoit admirer en ce grand homme, de ce qu'il rendoit si naturellement toutes les pensées des étrangers. Léosthène lui repartit aussitôt: «Aussi voulons-nous nous défendre par son exemple, non pas l'attaquer; et plus nous irons avant, et plus il nous sera facile de vous prouver que nous parlons comme les grands auteurs, et je vous donnerai encore plusieurs preuves de cette vérité par les exemples qui suivent:

Je n'ose demander si de pareils avis Portent des sentiments que vous ayez suivis[183].

Vous voyez qu'il dit _portent_ pour dire _marquent_, et qu'avec cela il ne fait pas difficulté, pour s'exprimer d'une façon peu commune, de mettre _avis_, comme s'il pouvoit servir de nominatif au verbe _portent_. Mais, sans m'arrêter à cela, je passe plus outre, pour vous lire ce vers, où j'ai trouvé:

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise[184].

Il dit que les ardeurs d'un frère sont remises, pour dire qu'un frère aime avec moins de chaleur, ou, pour l'expliquer autrement, pour dire qu'un frère n'aime pas une sœur avec tant de force ni de violence. Celui que voici n'est pas moins extraordinaire que les autres, et, pour vous parler comme vous nous faites souvent, n'est pas moins précieux:

Vous n'êtes point _mon_ fils, si vous n'êtes méchant: Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant[185].

Et selon ma pensée, nous ne faillons pas quand nous disons, pour dire _elle s'est mariée: elle a donné dans l'amour permis_, puisqu'il ne fait pas de difficulté de dire: _imprimer un penchant sur une naissance_, ou: _être incliné par l'astre qui préside à sa naissance_. Mais voyez encore par ce qui suit qu'il nous imite ou que nous suivons de bien près ses sentiments, puisqu'après avoir mis: _C'est d'amour qu'il gémit_[186], etc., il ajoute plus bas dans le même sens:

De mes plus chers desirs ce partisan sincère[187].

Par cette phrase, il entend l'amour, comme nous faisons quand nous disons, pour appeler un laquais, _un nécessaire_; l'amour, _le partisan des desirs_.» Émilie, qui ne vouloit pas que Léosthène eût toute la gloire de cette conversation, prit alors la parole et dit qu'elle ne trouvoit pas cette façon de parler moins nouvelle ni moins belle que les autres: _transmettre son sang_, pour dire: _faire des enfants_. «C'est ce que Cléocrite fait quand il dit:

Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race[188],

pour dire: _par les enfants de Laïus_. Plus bas, ajouta la même, nous trouvons encore un exemple de la raison qu'il y a de se servir en vers et en prose de ces grandes et hardies expressions, quelque étranges qu'elles paroissent:

Osez me désunir De la nécessité d'aimer et de punir[189],

pour dire: _Otez-moi la nécessité d'aimer et de punir_; et néanmoins ne m'avouerez-vous pas que, sans cette hardie façon de parler, il n'eût jamais achevé ce premier vers: _Osez me désunir_?»--«Pour moi, dit Léosthène, je ne me suis point étonnée de voir Cléocrite s'énoncer par des paroles semblables à celles qui nous sont ordinaires; mais celles-ci m'ont donné de la surprise:

Et leur antipathie inspire à leur colère Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire[190].

Ce n'est pas que par ces mots de _préludes secrets_, etc., je ne présume qu'il entende quelque chose de fort énergique, et que je ne sache par moi-même que nous disons quelquefois des mots qui expliquent assez obscurément ce que nous pensons, et qu'il n'y a que nous qui les entendons: c'est ce qu'il fait en cet endroit. Il n'en va pas de même de la pensée qu'il met dans ces deux vers:

Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme L'empire que lui fit une si belle flamme[191];

car j'entends bien que par ces mots: _l'empire que lui fit_, etc., il veut dire _que lui donna_.» A peine Léosthène avoit-elle achevé de parler qu'Émilie s'écria: «Il est temps de donner trêve à Félix; et quand je lui aurai montré la dernière de nos remarques, je lui donnerai toute la liberté de nous dire que nous parlons un langage que l'on n'entend point, et tout ce qu'il nous reproche d'ordinaire:

La surprenante horreur de cet accablement Ne coûte à sa grande âme aucun égarement[192].

Il faudroit être bien obstiné, poursuivit-elle, pour dire que nous faisons des façons de parler bizarres et inouïes, après ces deux vers, qui ne signifient rien, sinon que celui dont Cléocrite parle en cet endroit ne s'effrayoit point à la vue d'un malheur: _L'horreur de l'accablement ne lui coûte aucun égarement_, l'horreur de ce malheur ne l'étonne point.» Alors Félix avoua que de la façon qu'elles le prenoient, elles avoient raison, et que sans doute il n'y avoit point d'auteur qui n'eût ces façons de parler particulières et extraordinaires, soit qu'il écrivît en prose ou en vers. Ils s'étendirent quelque temps sur cette matière, et ensuite la conversation prit un autre tour, et l'on changea de sujet. Mais enfin l'on en revint sur les louanges de Cléocrite, et chacun d'une même voix dit que c'étoit le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque. Enfin il fut question de se séparer, et Félix ayant dit adieu à Émilie, et Léosthène en ayant fait autant, elle sortit avec lui, qui la ramena chez elle. Ainsi finit la conversation où je finis mon histoire.

* * * * *

A la fin de chacune des lettres du _Grand Dictionnaire des Précieuses historique_, etc., on trouve une petite série d'expressions, toutes suivies du nom de leur auteur. Plusieurs sont attribuées à Cléocrite l'aîné (Pierre Corneille); elles sont tirées du _Criminel innocent_ (_Œdipe_),

* * * * *

E.--Un homme qui a infiniment de l'_esprit_: «Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires.» (Voyez p. 115.)

Ce malheur ne l'_étonne_ point: «La surprenante horreur de cet accablement ne coûte à sa grande âme aucun égarement.» (Voyez p. 119.)

F.--Il daigne me _faire des présents_ et me regarder de bon œil encore que je ne travaille plus: «Il répand l'éclat de sa propre bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» (Voyez p. 114.)

H.--Le sang feroit _horreur_ à nos dames: «Le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames.» (Voyez p. 116.)

L.--Il a bien _laissé_ des enfants: «Il a bien transmis du sang à sa race.» (Voyez p. 118.)

_L'amour_: «Le partisan des desirs.» (Voyez p. 118.)

M.--Mon crime est cause de votre _mort_: «J'ai prêté mon crime à faire votre mort.» (Voyez p. 117.)

S.--La frayeur a _saisi_ toute l'assemblée: «La frayeur a couru dans toute l'assemblée.» (Voyez p. 116.)

_Un silence obstiné_: «Un silence affermi.» (Voyez p. 115.)

[170] Voyez ci-dessus, p. 111 et 112.

[171] Pierre Corneille. _Le Criminel innocent_ est l'_Œdipe_. Voyez ci-dessus, p. 111.

[172] _Le Grand Dictionnaire des Précieuses, ou la clef de la langue des ruelles_, entièrement différent de celui d'où ce morceau est tiré, bien que du même auteur, a eu deux éditions en 1660; l'Achevé d'imprimer de la première est du 12 avril, celui de la seconde du 20 octobre. La première édition se vendait «chez Jean Ribou, sur le quai des Augustins, à l'image Saint-Louis.» Pour la seconde édition, Jean Ribou avait associé à son privilége Estienne Loyson.

[173] _Vers à Foucquet_, ci-après, p. 122, vers 17-20.

[174] _Vers à Foucquet_, ci-après, p. 122, vers 21.

[175] _Ibidem_, p. 123, vers 53 et 54.

[176] _Ibidem_, p. 123, vers 63 et 64.

[177] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 125. Le texte exact est: «et ne luy ayent rendu les hommages que nous devons tous....»

[178] Voyez ci-après, p. 126. Ici encore le commencement de la phrase a été modifié.

[179] Acte I, scène I, vers 55 et 56, p. 137.

[180] Acte II, scène I, vers 427, p. 153.

[181] Acte II, scène III, vers 601 et 602, p. 160.

[182] Acte II, scène IV, vers 749 et 750, p. 166.

[183] Acte III, scène II, vers 871 et 872, p. 171.

[184] Acte III, scène V, vers 1109, p. 182.

[185] _Ibidem_, vers 1127 et 1128, p. 182.

[186] Acte IV, scène I, vers 1238, p. 187.

[187] _Ibidem_, vers 1241, p. 187.

[188] Acte IV, scène IV, vers 1501 et 1502, p. 197.

[189] Acte IV, scène V, vers 1575 et 1576, p. 200.

[190] _Ibidem_, vers 1593 et 1594, p. 200.

[191] Acte V, scène VI, vers 1873 et 1874, p. 213.

[192] Acte V, scène VII, vers 1883 et 1884, p. 214. et ne sont que des répétitions des exemples contenus dans le morceau qui précède; mais comme parfois les explications diffèrent et que les passages allégués sont très-peu nombreux, nous allons les réunir ici.

VERS[193]

PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUCQUET[194], SURINTENDANT DES FINANCES.

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie, Muse, et n'oppose plus un silence obstiné A l'ordre surprenant que sa main t'a donné[195]. De ton âge importun la timide foiblesse[196] 5 A trop et trop longtemps déguisé ta paresse, Et fourni de couleurs[197] à la raison d'État Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat. L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles, 10 Et le stérile honneur d'un éloge impuissant Terminer son accueil le plus reconnoissant[198]; Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite, Par un juste dégoût ou par ressentiment, 15 Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément; Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une toute autre estime, Et répandre l'éclat de sa propre bonté Sur l'endurcissement de ton oisiveté, 20 Il te seroit honteux d'affermir ton silence Contre une si pressante et douce violence; Et tu ferois un crime à lui dissimuler Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler. Oui, généreux appui de tout notre Parnasse, 25 Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce; Et je veux bien apprendre à tout notre avenir Que tes regards bénins ont su me rajeunir. Je m'élève sans crainte avec de si bons guides: Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides; 30 Et plein d'une plus claire et noble vision, Je prends mes cheveux gris pour cette illusion. Je sens le même feu, je sens la même audace, Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace; Et je me trouve encor la main qui crayonna 35 L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. 40 Soit qu'il faille ternir ceux d'Enée et d'Achille Par un noble attentat sur Homère et Virgile, Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort: Tu me verras le même, et je te ferai dire, 45 Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire, Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté Cet assemblage heureux de force et de clarté, Ces prestiges secrets de l'aimable imposture Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'art et la nature. 50 N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir: Ce seroit présumer que d'une seule vue J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue; Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux 55 Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux De qui l'inépuisable et perçante lumière, Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière. J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux: Je t'ai vu magnanime, affable, généreux; 60 Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses, Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses. Mais pour te voir entier, il faudrait un loisir Que tes délassements daignassent me choisir: C'est lors que je verrois la saine politique 65 Soutenir par tes soins la fortune publique, Ton zèle infatigable à servir ton grand roi, Ta force et ta prudence à régir ton emploi; C'est lors que je verrois ton courage intrépide Unir la vigilance à la vertu solide; 70 Je verrois cet illustre et haut discernement Qui te met au-dessus de tant d'accablement; Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire. Jusque-là ne crains pas que je gâte un portrait 75 Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait; Je dois être témoin de toutes ces merveilles Avant que d'en permettre une ébauche à mes veilles; Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs, Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. 80 Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime Au génie amorti que ta bonté ranime, Et dont l'impatience attend pour se borner Tout ce que tes faveurs lui voudront ORDONNER.

[193] Ces vers et l'avis _Au lecteur_ ne se trouvent que dans l'édition de 1659.

[194] Nicolas Foucquet, né en 1615, procureur général au parlement de Paris à trente-cinq ans, surintendant des finances en 1652, disgracié en 1661, mort en 1680.

[195] Voyez plus haut, la Notice d'_Œdipe_, p. 104, et ci-après, l'avis _Au lecteur_, p. 124.

[196] Voltaire se trompe quand il dit, dans une note sur ces vers, que Corneille avait cinquante-six ans. Il était dans sa cinquante-troisième année (_dix lustres et plus_, dit-il lui-même un peu plus bas, au vers 47) lorsqu'il publia _Œdipe_.

[197] Voyez le _Lexique_ au mot _Fournir_.

[198] Corneille a exprimé la même idée dans sa dédicace de _Cinna, à monsieur de Montoron_. Voyez tome III, p. 372.

AU LECTEUR.

Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de l'_Œdipe_, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'_Œdipe_. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à M.[199] le procureur général quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en venois de recevoir; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix[200]. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens d'affaires; et que soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les bibliothèques qu'on attend ces précieux moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent[201], pour en gratifier ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et qui étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire revivre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges: nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse[202], et ne lui ayent rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne serviroient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux: la matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma honte. Je me contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque satisfaction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans ses commandements je n'aurois jamais fait l'_Œdipe_, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur[203].

Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en grec et en latin me faciliteront les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval[204], je n'ai pas laissé de trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je n'avois fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés, dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux, feroit soulever la délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent[205]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part dans ce sujet, ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornements qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on le croyoit; j'ai retranché le nombre des oracles[206], qui pouvoit être importun, et donner trop de jour à Œdipe pour se connoître; j'ai rendu la réponse de Laïus[207], évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté pour faire un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raison[208], et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la fable; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun l'attribue. Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci, bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables que j'avois reçus.

[199] L'édition originale (1659), la seule, nous l'avons dit, qui contienne cet avis _Au lecteur_, n'a ici que l'initiale M. En tête des vers (voyez p. 121) Corneille traite le procureur général surintendant de _Monseigneur_.

[200] Voyez ci-dessus, p. 104.

[201] Dans l'année même où Corneille écrivait cet avis _Au lecteur_, la Fontaine donnait la description suivante du curieux musée de Saint-Mandé, où probablement il rencontrait parfois notre poëte:

Si je vois qu'on vous entretienne, J'attendrai fort paisiblement En ce superbe appartement, Où l'on a fait d'étrange terre, Depuis peu, venir à grand'erre (Non sans travail et quelques frais) Des rois Céphrim et Kiopès Le cercueil, la tombe ou la bière; Pour les rois, ils sont en poussière, C'est là que j'en voulois venir. Il me fallut entretenir Avec ces monuments antiques, Pendant qu'aux affaires publiques Vous donniez tout votre loisir. (_Épitre à Foucquet_, vers 74 et suivants.)

[202] On ne se rappelle guère aujourd'hui, parmi les livres offerts à Foucquet, que le magnifique manuscrit sur vélin du poëme d'_Adonis_ que la Fontaine lui dédia en 1658.

[203] Voyez ci-dessus, p. 107 et 108.

[204] Voyez ci-dessus, p. 104.

[205] Dacier, traducteur d'_Œdipe roi_, répond au scrupule de Corneille par le début du troisième chant de l'_Art poétique_ de Boileau:

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable. Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs D'Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs.

[206] Les oracles, les réponses fatidiques abondent dans l'_Œdipe roi_ de Sophocle et dans l'_Œdipe_ de Sénèque. Chez Sophocle, Créon revient de Delphes, annonçant qu'il faut bannir le meurtrier de Laïus; ensuite Tirésias, consulté par Œdipe, finit, après un long silence, par l'accuser d'être le coupable; puis Jocaste, croyant rassurer Œdipe, lui raconte qu'un des ministres d'Apollon avait prédit à Laïus qu'il périrait de la main de son fils; alors Œdipe, effrayé, lui rapporte à son tour un oracle de Delphes, qui le menace de devenir le meurtrier de son père, et l'époux de sa mère.

[207] Voyez ci-après, acte II, scène III, vers 605-610.

[208] Αλογον δε μηδεν ειναι εν τοις πραγμασιν, ει δε μη, εξω της τραγωδιας, ὁιον το εν τω Οιδιποδι τω Σοφοκλεους (Alogon de mêden einai en tois pragmasin, ei de mê, exô tês tragôdias, hoion to en tô Oidipodi tô Sophokleous.] (_Poétique_, chapitre XV.)

EXAMEN[209].