Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 8
Monsieur de Corneille l'aîné Depuis peu de temps a donné A ceux de l'hôtel de Bourgogne Son dernier ouvrage ou besogne: Ouvrage grand et signalé, Qui l'_Œdipe_ est intitulé; Ouvrage, dis-je, dramatique, Mais si tendre et si pathétique, Que sans se sentir émouvoir On ne peut l'entendre ou le voir. Jamais pièce de cette sorte N'eut d'élocution si forte; Jamais, dit-on, dans l'univers, On n'entendit de si beaux vers. Hier donc, la troupe royale, Qui tels sujets point ne ravale, Mais qui les met en leur beau jour, Soit qu'ils soient de guerre ou d'amour, En donna le premier spectacle, Qui fit cent fois crier miracle. Je n'y fus point; mais on m'a dit Qu'incessamment on entendit Exalter cette tragédie Si merveilleuse et si hardie, Et que les gens d'entendement Lui donnoient, par un jugement Fort sincère et fort véritable, Le beau titre d'inimitable. Mais cela ne me surprend pas Qu'elle ait d'admirables appas, Ni qu'elle soit rare et parfaite: Le divin Corneille l'a faite.
La pièce eut un si grand succès que tout Paris y courut. La femme du lieutenant criminel Tardieu, dont Boileau, dans sa dixième satire[151], nous peint si énergiquement «la honteuse lésine,» se montra désireuse, elle aussi, d'aller voir l'ouvrage nouveau, à la condition toutefois que ce fût sans bourse délier. C'est Tallemant qui nous apprend de quelle manière elle en trouva l'occasion. «M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de la Mothe, alla en 1659, au mois de janvier, pour parler au lieutenant criminel. Sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire plaisir à Madame, il la mèneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, où elle vouloit voir l'_Œdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser, et la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien; allez donc avertir Madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais Madame ne veut-elle point venir?» Enfin elle fut contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui renvoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[152].»
Moins impatient que Mme Tardieu, le Roi n'alla voir _Œdipe_ que le 8 février. Dans son numéro du 9, le scrupuleux Loret parle déjà en ces termes de cette représentation aux lecteurs de la _Muse historique_:
Durant qu'auprès de mes tisons Ma muse se fonde en raisons, Etant le jour où je besogne, On joue à l'hôtel de Bourgogne Ce poëme rare et nouveau Que tout Paris trouve si beau, Et que tout bon esprit admire, Devant le Roi, notre cher Sire, Attiré par le bruit que fait Cet ouvrage grand et parfait Et d'excellence sans pareille, Le dernier de Monsieur Corneille.
Dans la _Gazette_ du 15, Renaudot nous donne à ce sujet des détails beaucoup plus complets: «Ce jour-là 8, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, Mademoiselle, la princesse Palatine et grand nombre d'autres personnes de qualité, se trouvèrent à la représentation qui se fit à l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, de l'_Œdipe_ du sieur Corneille, le dernier ouvrage de ce célèbre auteur, et dans lequel, après en avoir fait tant d'autres d'une force merveilleuse, il a néanmoins si parfaitement réussi, que s'y étant surpassé lui-même, il a aussi mérité un surcroît de louange de tous ceux qui se sont trouvés à ce chef-d'œuvre, et même, pour comble de gloire, d'un monarque dont le sentiment ne doit pas être moins souverain de tous les autres qu'il l'est du plus florissant État de l'Europe. Cette troupe, qui soutient si bien son titre par la réputation qu'elle donne à tout ce qu'elle représente, y réussit pareillement d'une si belle manière, qu'elle en fut admirée de toute la cour, et le sieur Floridor complimenta le Roi sur l'honneur qu'il avoit fait à sa compagnie, avec tant de grâce, qu'il en eut aussi un applaudissement universel.»
Loret, du reste, dans sa _Muse historique_ du 15, complète sa première relation, et, après avoir parlé d'une représentation donnée au Petit-Bourbon, en présence du frère du Roi, et où
Le premier acteur de ce lieu, L'honorant comme un demi-Dieu, Lui fit une harangue expresse,
il ajoute:
Le successeur de Bellerose, Floridor, fit la même chose A notre grand Roi, l'autre jour, A l'aspect de toute sa cour, Y compris l'auguste Philippe, Ayant récité leur _Œdipe_, Qui des Majestés fut trouvé Si beau, si fort, si relevé, Et si plein de grandes paroles, Qu'il en eut très-bien des pistoles. Pour Floridor, on l'applaudit: Il dit fort bien tout ce qu'il dit; Un orateur n'eût su mieux faire, Mais ce n'est que son ordinaire.
Corneille, dans son avis _Au lecteur_[153], remercie le Roi en ces termes de la libéralité dont il avait fait preuve en cette occasion: «Cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur.»
Nous avons encore à recueillir ici, comme pour _le Cid_ et pour _Nicomède_[154], un témoignage contemporain qui constate des changements importants exécutés par l'auteur avant l'impression de l'ouvrage. «Dans les premières représentations, dit l'abbé d'Aubignac, M. Corneille s'étoit chargé de deux narrations longues, ennuyeuses et mal placées, et je les avois condamnées; mais je ne suis pas si mal content de celles qu'il a mises dans l'impression[155].»
Loret, rendant compte dans la _Muse historique_ du 6 décembre 1659 de la première représentation des _Précieuses ridicules_ de Molière, et rappelant à cette occasion les derniers grands succès obtenus au théâtre, s'exprime ainsi:
Jamais l'_Œdipe_ de Corneille, Que l'on tient être une merveille, La _Cassandre_ de Boisrobert, Le _Néron_ de monsieur Gilbert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . N'eurent une vogue si grande, Tant la pièce sembla friande.
La pièce de Boisrobert remontait déjà un peu haut; elle est intitulée: _Cassandre, comtesse de Barcelone_, et fut jouée le vendredi 31 octobre 1653. Quant à la tragédie de Gilbert[156], elle est postérieure à _Œdipe_; son véritable titre est _Arie et Pétus, ou les amours de Néron_, et elle fut représentée le lundi 22 septembre 1659. Rien n'est plus propre à prémunir contre l'éclat de certains succès que de voir l'oubli où sont tombés ces rivaux, jadis redoutables, de Corneille et de Molière.
Sa pièce jouée, Corneille se hâte de terminer les affaires les plus indispensables qu'il avait à Paris, fait quelques visites, une entre autres à l'abbé d'Aubignac[157], et repart au plus vite pour Rouen. C'est de là qu'il écrit, le 12 mars 1659, à l'abbé de Pure, afin de le remercier d'une lettre qui lui racontait le succès que Mlle de Beauchâteau avait obtenu en remplissant le rôle de Jocaste à la place de l'actrice, alors malade, qui l'avait joué d'original. Nous ne savons du reste ni quelle était cette actrice malade, ni comment les autres rôles avaient été distribués primitivement. En 1663 seulement, l'_Impromptu de Versailles_, qui nous a déjà fourni tant d'utiles renseignements, nous apprend que Villiers jouait le rôle d'Iphicrate[158]. Il est probable que Floridor s'était réservé celui d'Œdipe; Baron le remplit plus tard avec un grand éclat[159]; c'était lui assurément qui en était chargé en 1676, lorsque Corneille écrivait à Louis XIV:
On voit _Sertorius, Œdipe_ et _Rodogune_ Rétablis par ton choix dans toute leur fortune.
Le 13 mai 1718, Champvallon débuta dans ce rôle[160]; mais le succès de l'_Œdipe_ de Voltaire, qui fut joué le 18 novembre de la même année, éloigna de la scène l'ouvrage de Corneille. C'est Voltaire lui-même qui, en 1764, proclame sa propre tragédie «le seul _Œdipe_ qui soit resté au théâtre[161].» Celui de Corneille fut cependant représenté encore quelquefois. Lemazurier remarque que Sarrasin «débuta, le 3 mars 1729, par le rôle d'Œdipe, dans la tragédie de ce nom de P. Corneille, que l'on n'avait pas jouée depuis fort longtemps, et qui fut reprise pour la dernière fois à l'occasion de son début[162].»
L'édition originale de la pièce qui nous occupe a pour titre: ŒDIPE, TRAGEDIE. Par P. Corneille, _Imprimée à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LIX[163]. Avec privilege du Roy._ Elle forme un volume in-12 de 6 feuillets et 89 pages. Certains exemplaires commencent par une _Épitaphe sur la mort de damoiselle Élisabeth Ranquet_, qu'on trouvera dans les _Poésies diverses_. Le privilége est du 10 février 1659, l'Achevé d'imprimer du 26 mars. L'abbé de Pure dut recevoir un des premiers exemplaires de la pièce, car Thomas lui écrit en post-scriptum au bas d'une lettre du 4 avril: «Mon frère vous assure, de ses services et a donné charge à M. Courbé de vous donner son _Œdipe_.»
C'est dans l'_Œdipe_ qu'on a cherché des autorités et des exemples pour établir que le grand Corneille écrivait en style précieux. Dans son _Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique, géographique..._, publié en 1661, et dont le privilége est du 15 février, Somaize introduit deux précieuses, Émilie et Léosthène, c'est-à-dire Mlles Espagny et Lanquets, à peu près aussi inconnues sous leur nom réel que sous leur nom imaginaire, qui défendent leur langage contre Félix, pseudonyme d'un M. Foucaut, sur lequel on n'a guère de renseignements non plus, mais qui, d'après les recherches de M. Livet, paraît avoir été conseiller au Parlement[164]. Le seul procédé des deux précieuses pour amener leur adversaire à partager leur avis est de prouver que Cléocrite l'aîné[165], c'est-à-dire Pierre Corneille, emploie continuellement leur langage dans son _Œdipe_, qu'elles intitulent _le Criminel innocent_. Ce morceau, fort médiocre, se rattache trop étroitement à l'étude de la langue de Corneille pour qu'on s'étonne de nous le voir reproduire à la suite de cette notice.
D'Aubignac n'avait garde d'oublier aucun des reproches adressés à Corneille; dans sa _troisième dissertation_, publiée en 1663, il ne parle pas, il est vrai, de la critique de Somaize; mais, sans le citer, il met à profit une de ses observations[166], et à l'occasion de ce vers:
Contre une ombre chérie avec tant de fureur[167],
il s'écrie: «Voilà bien aimer à la mode des précieuses, _furieusement_. Est-il possible que M. Corneille renonce maintenant aux expressions nobles, et qu'il s'abandonne par négligence ou par dérèglement à celles que les honnêtes gens et la scène du Palais-Royal ont traitées de ridicules[168]?»
Il est impossible de ne pas trouver de telles critiques fort exagérées, mais il n'est peut-être pas inutile de les signaler et d'en faire ressortir le caractère. Ce qu'on reproche à notre poëte, ce ne sont plus, comme au temps du _Cid_, les hardiesses de son génie indépendant, mais, au contraire, les concessions nombreuses qu'il fait au goût du jour, auquel il avait jusqu'alors si peu sacrifié. Ces critiques, c'est l'envie qui les fait avec son exagération ordinaire; mais elle a touché juste, et, à partir de ce moment, ce n'est plus que par intervalles que nous retrouverons le noble et pur langage du grand Corneille[169].
[142] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé Parise, tome III, p. 13 et 14.
[143] _Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet_, tome I, p. 428.
[144] _Œuvres de Scarron_, 1786, in-8º, tome I, p. 327 et 238. C'est M. Édouard Fournier qui a le premier fixé cette date importante, à l'aide de l'épître de Scarron.
[145] Voyez ci-après, p. 122, vers 37 et suivants.
[146] _Vie de M. Corneille. Œuvres de Fontenelle...._ édition de 1742, tome III, p. 110.
[147] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 127.
[148] _Remarques_ sur l'avis _Au lecteur_, édition de 1764, p. 16.
[149] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 126.
[150] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 127. Voyez aussi, en tête de l'_Œdipe_ de Voltaire, les _Lettres à M. de Genonville, contenant la critique de l_'Œdipe _de Sophocle, de celui de Corneille, et de celui de l'auteur_.--Jean Prevost, en 1605, et Nicolas de Sainte-Marthe, en 1614, avaient écrit chacun un _Œdipe_ en vers français. Suivant toute apparence, Corneille n'a pas même jeté les yeux sur ces deux pièces.
[151] Vers 249-340.
[152] _Historiettes_, tome III, p. 485.
[153] Voyez ci-après, p. 125.
[154] Voyez tome III, p. 18, et tome V, p. 508 et 509.
[155] _Troisième dissertation. Recueil...._ publié par l'abbé Granet, tome II, p. 53 et 54.--Sur ces _Dissertations_ de d'Aubignac, voyez ci-après la notice de _Sophonisbe_.
[156] Voyez sur Gilbert, tome IV, p. 399, note 1.
[157] Voyez la Notice d'_Horace_, tome III, p. 254.
[158] Scène I.
[159] Lemazurier, _Galerie historique des acteurs du Théâtre français_, tome I, p. 86.
[160] _Ibidem_, p. 185.
[161] _Remarques sur l'Œdipe_ de Corneille, acte V, scène VII (de l'édition de Voltaire, scène V de la nôtre).--On a représenté avec un certain succès, le 18 mars 1726, l'_Œdipe_ de la Motte, qui fut ensuite mis en prose par son auteur. Quand à l'_Œdipe_ du P. Follard, il n'a pas paru sur le théâtre, non plus que les quatre tragédies d'_Œdipe_ que la Tournelle a fait paraître dans un même volume en 1731. En voici les titres: _Œdipe et toute sa famille; Œdipe, ou les trois fils de Jocaste; Œdipe et Polybe; Œdipe, ou l'ombre de Laïus_. L'auteur, qui affectionnait ce sujet, promet encore trois autres tragédies sur Œdipe. Il n'a pas tenu parole.
[162] Tome I, p. 537.--«Cette remise, disent les frères Parfait[162-a], donna occasion à feu M. l'abbé Pellegrin de composer une espèce de parallèle de cette tragédie avec celle de M. de Voltaire. Une partie de cet ouvrage parut dans le _Mercure de France_ 1729, mois de juin, second volume, p. 1315-1345, et la suite dans le mois d'août suivant, p. 1700-1731, sous le titre qui suit: _Dissertation sur l'Œdipe de Corneille, et sur celui de M. de Voltaire, par M. le Chevalier de.... à Madame la Comtesse de...._ Dans cette dissertation, M. l'abbé Pellegrin, sous le nom de M. le chevalier de...., prend le parti de Pierre Corneille[162-b].»
[162-a] _Histoire du Théâtre françois_, tome XV, p. 315.
[162-b] Une _Dissertation critique sur l'Œdipe de Corneille_, par Mlle Barbier, avait déjà paru dans le _Nouveau Mercure_ de février et mars 1709, p. 92 et suivantes. Enfin la _Jocaste_ de M. le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, publiée en 1781 chez Debure l'aîné, est précédée d'une _Dissertation sur les Œdipes de Sophocle, de Corneille, de Voltaire, de la Motte, et sur Jocaste_.
[163] Voltaire, dans la première édition de son commentaire (1764), dit par erreur que l'impression originale d'_Œdipe_ est de 1657: voyez sa première note sur les vers à Foucquet.
[164] _Le Dictionnaire des Précieuses_, tome II, p. 234.
[165] _Cléocrite_ n'est pas le seul surnom romanesque qu'ait reçu Corneille; on lui a donné aussi celui de _Clitandre_, qu'il avait choisi lui-même pour titre de sa seconde pièce. Dans sa _Carte de la cour_, Gabriel Guéret recommande de «visiter la ville de Comédie où règne l'illustre _Clitandre_.»
[166] Voyez ci-après, p. 116.
[167] Acte I, scène 1, vers 56, p. 137.
[168] _Recueil de Dissertations...._ publié par l'abbé Granet, tome II, p. 56.
[169] Ces reproches de _préciosité_ adressés à Corneille par Somaize et d'Aubignac n'ont été recueillis par personne, pas même par l'auteur d'un article intitulé _Corneille précieux_[169-a], où il semblait naturel de les retrouver.
[169-a] _Le Chasseur bibliographique_, no 11, novembre 1862, p. 8-10. Cet article est signé V. G.
APPENDICE.
EXTRAIT
DU GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES,
ARTICLE _ÉMILIE_[170].
Émilie et Léosthène sont deux des plus illustres précieuses dont j'aye encore parlé; je les joins dans cette histoire, qui leur est commune, et que je ne mets ici que pour faire voir que ce n'est pas une fable de dire qu'il y a des précieuses. En effet, il est bien aisé de juger qu'elles le sont autant que l'on peut l'être par ce qui suit:
Un jour Félix, qui les voit souvent, étant chez Émilie, où Léosthène se trouva, et voyant qu'elle lui parloit d'une façon extraordinaire, il se mit à les railler dessus leur langage comme il avoit coutume. Elles se défendirent d'autant mieux qu'elles ont beaucoup d'esprit, et de celui qui est vif et propre à soutenir la conversation. La dispute fut si loin qu'il fut dit que le lendemain elles se défendroient par l'exemple des auteurs qui parloient aussi extraordinairement qu'elles, et qu'il n'auroit qu'à les attaquer de même. Félix y consentit, et les quitta là-dessus, parce qu'il se faisoit tard. Nos deux précieuses demeurèrent aussi embarrassées que vous pouvez vous l'imaginer; néanmoins il fallut faire de nécessité vertu, et à ce dessein, elles résolurent de coucher cette nuit ensemble afin de lire quelque livre pour en tirer de quoi se défendre et justifier leur langage. _Le Criminel innocent_, qui est le dernier ouvrage de Cléocrite l'aîné[171], fut le livre qu'elles choisirent pour cet effet, à cause de sa nouveauté et de la grande réputation de son auteur. Elles le lurent et en tirèrent les remarques que vous verrez dans la suite, et qui firent le sujet de la dispute qui continua le lendemain entre ces trois personnes. Je ne parlerai point de tout ce qu'elles dirent en lisant cette pièce; et pour passer tout d'un coup à ce qui se fit le lendemain, je dirai que Félix s'étant rendu à l'issue du dîner chez Émilie, il fut question de parler tout de bon de ce qu'ils avoient déjà agité entre eux. Chacun de son côté se tenoit le plus fort: nos deux précieuses avoient de leur part les remarques qu'elles avoient écrites, et Félix, de son côté, avoit ce Dictionnaire où sont contenus les mots des précieuses[172].
Il commença le premier à les attaquer, et à l'ouverture du livre, il leur fit voir toutes les façons de parler bizarres que vous pouvez lire dans le Dictionnaire des mots, qui se vend où tout le monde sait. Elles avouèrent qu'elles parloient ainsi, et pour lui montrer qu'elles avoient raison, elles lui firent voir ce qui les avoit occupées tout le soir précédent. Leurs remarques commençoient par ces vers:
Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une toute autre estime, Et répandre l'éclat de sa propre bonté Sur l'endurcissement de ton oisiveté[173].
Félix n'eut pas lu ces quatre lignes, qu'il connut qu'elles étoient du remercîment que Cléocrite fait à l'illustre Mécène, à la tête de son _Criminel innocent_; si bien qu'il s'écria: «Quoi? vous vous attaquez à ce grand homme! Ah! vous deviez mieux choisir.--Nous ne pouvions, interrompit Léosthène; et plus la réputation de cet auteur est grande, et mieux nous pourrons faire voir que nous avons raison d'enrichir la langue de façons de parler grandes et nouvelles, et surtout de ces nobles expressions qui sont inconnues au peuple, comme vous en pouvez remarquer dans ce que vous venez de lire au second vers. _Témoigner une toute autre estime_, pour dire une _estime toute différente_, ou, si vous voulez, _une plus grande estime_; et comme vous pouvez voir encore aux vers trois et quatre, où il y a: _répandre l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de l'oisiveté_. Il prend en cet endroit _l'éclat de sa bonté_ pour dire _les présents et les faveurs_, et _l'endurcissement de son oisiveté_ pour dire _un homme qui ne travaille plus_; si bien que l'on peut dire avec l'autorité de ce grand et fameux auteur, en parlant notre vrai langage: «Cette personne me fait de grands présents afin «que je quitte la paresse qui m'empêche de travailler. Cette personne répand l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» Et ensuite ce même auteur ajoute, s'écria-elle:
Il te seroit honteux d'affermir ton silence[174].
pour dire _garder plus longtemps le silence_.» Félix voulut parler à cet endroit; mais Émilie le pria de différer et de l'écouter encore quelque temps, disant qu'elle lui montreroit des façons de parler bien plus extraordinaires, comme par exemple dans les vers suivants:
Ce seroit présumer que d'une seule vue J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue[175].
«Il est aisé de voir, poursuivit Émilie, que par ces mots: _d'une seule vue_, il prétend dire _au premier aspect je te connoîtrais entier_; car il ne faut pas douter qu'en cet endroit il n'ait pris _vu_ pour _connu_; ce que je dis, ajouta-elle, se montre par deux vers qui sont plus bas:
Mais pour te voir entier, il faudroit un loisir Que tes délassements daignassent me choisir[176].
Il explique par cette pensée qu'il faudroit pour le connoître entier qu'il lui donnât plus de temps à le considérer, et il faut que vous m'avouiez qu'elle ne reçoit d'éclat que de son expression extraordinaire: _Un loisir que tes délassements daignassent choisir_.» Ici Félix rendit justice au mérite de Cléocrite, et après avoir dit que les grands hommes pouvoient hasarder des choses que l'on condamneroit en d'autres, il avoua que ce qu'elles avoient remarqué étoit assurément extraordinaire; mais il dit que dans la prose il n'auroit pas tant donné à l'expression, et se seroit rendu plus facile à entendre que dans cette petite pièce dont elles avoient tiré ce qu'elles alléguoient. Léosthène répondit à ce que lui objectoit Félix, que dans la prose elles ne trouvoient pas moins lieu de se défendre que dans ces vers; puis elle poursuivit ainsi: «C'est ce que je vous montre dans l'endroit de la préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations, et non pour les condamner, et vous le pouvez lire vous-même.» Félix prit le papier et lut ce qui suit: «Et qui n'ait rendu les hommages que nous devons à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires, etc.[177].» Émilie prit la parole en cet endroit et dit: «Eh bien! brave Félix, qu'en dites-vous? _Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires_, pour dire: _un homme grand_ ou _un homme parfait_. En faisons-nous de plus nouvelles? et n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des mots nouveaux? Mais si nous lisons la même préface, ne trouverons-nous pas encore qu'il ajoute: _le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames_[178], pour dire: _le sang feroit horreur à nos dames_? Félix, qui, quelques raisons qu'elles lui alléguassent, ne pouvoit digérer que le grand Cléocrite parlât précieux, voulut lire lui-même les endroits dont elles avoient tiré ces exemples; mais Léosthène l'arrêta et lui dit qu'elles n'avoient pas encore fait, et que lorsqu'elles auroient tout dit, elles lui feroient voir ce qu'elles lui disoient, et comme elles ne lui imposoient point en cette rencontre. Puis poursuivant, elle ajouta: «Vous pouvez lire les remarques que nous avons faites dans la pièce, ensuite de celles de la préface, qui ne font pas moins pour nous que les précédentes.» Félix y consentit, et trouva ensuite ces deux vers:
Et par toute la Grèce animer trop d'horreur Contre une ombre chérie avec tant de fureur[179].
Il n'eut pas fini ces deux vers qu'Émilie prit la parole, et lui dit: «Pourquoi voulez-vous que nous ne disions pas _terriblement beau_, pour dire _extraordinairement_, puisqu'il met bien une _ombre chérie avec fureur_, pour dire _avec tendresse_, ou, si vous voulez, _avec emportement_? Et plus bas nous trouvons encore:
J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux[180],