Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 7

Chapter 73,534 wordsPublic domain

Lisez-y donc vous-même: il est à vous, Madame; Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme. Sans plus me demander ce que vous connoissez, De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez. C'est redoubler ensemble et mes maux et ma honte 1575 Que de forcer ma bouche à vous en rendre conte. Quand je n'aurois point d'yeux, chacun en a pour moi. Garibalde lui seul a méconnu son roi; Et par un intérêt qu'aisément je devine, Ce lâche, tant qu'il peut, par ma main l'assassine. 1580 Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux, Que je songe à répandre un sang si précieux! Madame, cependant mettez-vous en ma place: Si je le reconnois, que faut-il que j'en fasse? Le tenir dans les fers avec le nom de roi, 1585 C'est soulever pour lui ses peuples contre moi. Le mettre en liberté, c'est le mettre à leur tête, Et moi-même hâter l'orage qui s'apprête. Puis-je m'assurer d'eux et souffrir son retour[132]? Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour? 1590 Un roi, quoique vaincu, garde son caractère: Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère; Au moment qu'il paroît, les plus grands conquérants, Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans; Et dans le fond des cœurs sa présence fait naître 1595 Un mouvement secret qui les rend à leur maître. Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir Et de le délivrer et de le retenir. Je vois dans mes prisons sa personne enfermée Plus à craindre pour moi qu'en tête d'une armée. 1600 Là mon bras animé de toute ma valeur Chercheroit avec gloire à lui percer le cœur; Mais ici, sans défense, hélas! qu'en puis-je faire? Si je pense régner, sa mort m'est nécessaire; Mais soudain ma vertu s'arme si bien pour lui, 1605 Qu'en mille bataillons il auroit moins d'appui. Pour conserver sa vie et m'assurer l'empire, Je fais ce que je puis à le faire dédire: Des plus cruels tyrans j'emprunte le courroux, Pour tirer cet aveu de la Reine ou de vous; 1610 Mais partout je perds temps, partout même constance Rend à tous mes efforts pareille résistance. Encor s'il ne falloit qu'éteindre ou dédaigner En des troubles si grands la douceur de régner, Et que pour vous aimer et ne vous point déplaire 1615 Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire, Je me vaincrois moi-même, et lui rendant l'État, Je mettrois ma vertu dans son plus haut éclat. Mais je vous perds, Madame, en quittant la couronne; Puisqu'il vous faut un roi, c'est vous que j'abandonne; Et dans ce cœur à vous par vos yeux combattu Tout mon amour s'oppose à toute ma vertu. Vous pour qui je m'aveugle avec tant de lumières, Si vous êtes sensible encore à mes prières, Daignez servir de guide à mon aveuglement, 1625 Et faites le destin d'un frère et d'un amant. Mon amour de tous deux vous fait la souveraine: Ordonnez-en vous-même, et prononcez en reine. Je périrai content, et tout me sera doux, Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous. 1630

ÉDÜIGE.

Que tu me connois mal, si tu connois mon frère! Tu crois donc qu'à ce point la couronne m'est chère, Que j'ose mépriser un comte généreux Pour m'attacher au sort d'un tyran trop heureux? Aime-moi si tu veux, mais crois-moi magnanime: 1635 Avec tout cet amour garde-moi ton estime[133]; Crois-moi quelque tendresse encor pour mon vrai sang, Qu'une haute vertu me plaît mieux qu'un haut rang, Et que vers Gundebert je crois ton serment quitte, Quand tu n'aurois qu'un jour régné pour Pertharite. Milan, qui l'a vu fuir, et t'a nommé son roi, De la haine d'un mort a dégagé ma foi. A présent je suis libre, et comme vraie amante Je secours malgré toi ta vertu chancelante, Et dérobe mon frère à ta soif de régner, 1645 Avant que tout ton cœur s'en soit laissé gagner. Oui, j'ai brisé ses fers, j'ai corrompu ses gardes, J'ai mis en sûreté tout ce que tu hasardes. Il fuit, et tu n'as plus à traiter d'imposteur De tes troubles secrets le redoutable auteur. 1650 Il fuit, et tu n'as plus à craindre de tempête[134]. Secourant ta vertu, j'assure ta conquête; Et les soins que j'ai pris.... Mais la Reine survient.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Que tardez-vous, Madame, et quel soin vous retient? Suivez de votre époux le nom, l'image, ou l'ombre; De ceux qui m'ont trahi croissez l'indigne nombre, Et délivrez mes yeux, trop aisés à charmer, Du péril de vous voir et de vous trop aimer. Suivez: votre captif ne vous tient plus captive.

RODELINDE.

Rends-le-moi donc, tyran, afin que je le suive. 1660 A quelle indigne feinte oses-tu recourir, De m'ouvrir sa prison quand tu l'as fait mourir! Lâche, présumes-tu qu'un faux bruit de sa fuite Cache de tes fureurs la barbare conduite? Crois-tu qu'on n'ait point d'yeux pour voir ce que tu fais, Et jusque dans ton cœur découvrir tes forfaits?

ÉDÜIGE.

Madame....

RODELINDE.

Eh bien! Madame, êtes-vous sa complice? Vous chargez-vous pour lui de toute l'injustice? Et sa main qu'il vous tend vous plaît-elle à ce prix[135]?

ÉDÜIGE.

Vous la vouliez tantôt teinte du sang d'un fils, 1670 Et je puis l'accepter teinte du sang d'un frère, Si je veux être sœur comme vous étiez mère.

RODELINDE.

Ne me reprochez point une juste fureur Où des feux d'un tyran me réduisoit l'horreur; Et puisque de sa foi vous êtes ressaisie, 1675 Faites cesser l'aigreur de votre jalousie.

ÉDÜIGE.

Ne me reprochez point des sentiments jaloux, Quand je hais les tyrans autant ou plus que vous.

RODELINDE.

Vous pouvez les haïr quand Grimoald vous aime!

ÉDÜIGE.

J'aime en lui sa vertu plus que son diadème; 1680 Et voyant quels motifs le font encore agir, Je ne vois rien en lui qui me fasse rougir.

RODELINDE, à Grimoald.

Rougis-en donc toi seul, toi qui caches ton crime, Qui t'immolant un roi, dérobes ta victime, Et d'un grand ennemi déguisant tout le sort, 1685 Le fais fourbe en sa vie et fuir après sa mort. De tes fausses vertus les brillantes pratiques N'élevoient que pour toi ces tombeaux magnifiques: C'étoient de vains éclats de générosité, Pour rehausser ta gloire avec impunité. 1690 Tu n'accablois son nom de tant d'honneurs funèbres Que pour ensevelir sa mort dans les ténèbres, Et lui tendre avec pompe un piége illustre et beau, Pour le priver un jour des honneurs du tombeau. Soûle-toi de son sang; mais rends-moi ce qui reste, Attendant ma vengeance, ou le courroux céleste, Que je puisse....

GRIMOALD, à Édüige.

Ah! Madame, où me réduisez-vous Pour un fourbe qu'elle aime à nommer son époux? Votre pitié ne sert qu'à me couvrir de honte, Si quand vous me l'ôtez, il m'en faut rendre conte, 1700 Et si la cruauté de mon triste destin De ce que vous sauvez me nomme l'assassin.

UNULPHE

Seigneur, je crois savoir la route qu'il a prise; Et si Sa Majesté veut que je l'y conduise, Au péril de ma tête en moins d'une heure ou deux, Je m'offre de la rendre à l'objet de ses vœux. Allons, allons, Madame, et souffrez que je tâche.... RODELINDE, à Unulphe.

O d'un lâche tyran ministre encor plus lâche, Qui sous un faux semblant d'un peu d'humanité Penses contre mes pleurs faire sa sûreté! 1710 Que ne dis-tu plutôt que ses justes alarmes Aux yeux des bons sujets veulent cacher mes larmes, Qu'il lui faut me bannir, de crainte que mes cris Du peuple et de la cour émeuvent les esprits? Traître, si tu n'étois de son intelligence, 1715 Pourroit-il refuser ta tête à sa vengeance? Que devient, Grimoald, que devient ton courroux? Tes ordres en sa garde avoient mis mon époux. Il a brisé ses fers, il sait où va sa fuite; Si je le veux rejoindre, il s'offre à ma conduite; 1720 Et quand son sang devroit te répondre du sien, Il te voit, il te parle, et n'appréhende rien!

GRIMOALD, à Rodelinde.

Quand ce qu'il fait pour vous hasarderoit ma vie, Je ne puis le punir de vous avoir servie. Si j'avois cependant quelque peur que vos cris 1725 De la cour et du peuple émussent les esprits, Sans vous prier de fuir pour finir mes alarmes, J'aurois trop de moyens de leur cacher vos larmes. Mais vous êtes, Madame, en pleine liberté; Vous pouvez faire agir toute votre fierté[136], 1730 Porter dans tous les cœurs ce qui règne en votre âme: Le vainqueur du mari ne peut craindre la femme. Mais que veut ce soldat[137]?

SCÈNE IV.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, SOLDAT[138].

SOLDAT.

Vous avertir, Seigneur, D'un grand malheur ensemble et d'un rare bonheur. Garibalde n'est plus, et l'imposteur infâme 1735 Qui tranche ici du roi lui vient d'arracher l'âme; Mais ce même imposteur est en votre pouvoir.

GRIMOALD.

Que dis-tu, malheureux?

SOLDAT.

Ce que vous allez voir.

GRIMOALD.

O ciel! en quel état ma fortune est réduite, S'il ne m'est pas permis de jouir de sa fuite! 1740 Faut-il que de nouveau mon cœur embarrassé Ne puisse.... Mais dis-nous comment tout s'est passé.

SOLDAT.

Le duc, ayant appris quelles intelligences Déroboient un tel fourbe à vos justes vengeances, L'attendoit à main-forte, et lui fermant le pas: 1745 «A lui seul, nous dit-il; mais ne le blessons pas. Réservons tout son sang aux rigueurs des supplices, Et laissons par pitié fuir ses lâches complices.» Ceux qui le conduisoient, du grand nombre étonnés, Et par mes compagnons soudain environnés, 1750 Acceptent la plupart ce qu'on leur facilite, Et s'écartent sans bruit de ce faux Pertharite. Lui, que l'ordre reçu nous forçoit d'épargner Jusqu'à baisser l'épée et le trop dédaigner, S'ouvre en son désespoir parmi nous un passage, 1755 Jusque sur notre chef pousse toute sa rage, Et lui plonge trois fois un poignard dans le sein, Avant qu'aucun de nous ait pu voir son dessein. Nos bras étoient levés pour l'en punir sur l'heure; Mais le duc par nos mains ne consent pas qu'il meure, Et son dernier soupir est un ordre nouveau De garder tout son sang à celle d'un bourreau. Ainsi ce fugitif retombe dans sa chaîne, Et vous pouvez, Seigneur, ordonner de sa peine: Le voici.

GRIMOALD.

Quel combat pour la seconde fois! 1765

SCÈNE V.

PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, SOLDATS.

PERTHARITE.

Tu me revois, tyran qui méconnois les rois; Et j'ai payé pour toi d'un si rare service Celui qui rend ma tête à ta fausse justice. Pleure, pleure ce bras qui t'a si bien servi; Pleure ce bon sujet que le mien t'a ravi[139]. 1770 Hâte-toi de venger ce ministre fidèle: C'est toi qu'à sa vengeance en mourant il appelle. Signale ton amour, et parois aujourd'hui, S'il fut digne de toi, plus digne encor de lui. Mais cesse désormais de traiter d'imposture 1775 Les traits que sur mon front imprime la nature. Milan m'a vu passer, et partout en passant J'ai vu couler ses pleurs pour son prince impuissant; Tu lui déguiserois en vain ta tyrannie: Pousses-en jusqu'au bout l'insolente manie; 1780 Et quoi que ta fureur te prescrive pour moi, Ordonne de mes jours comme de ceux d'un roi.

GRIMOALD.

Oui, tu l'es en effet, et j'ai su te connoître, Dès le premier moment que je t'ai vu paroître. Si j'ai fermé les yeux, si j'ai voulu gauchir, 1785 Des maximes d'État j'ai voulu t'affranchir, Et ne voir pas ma gloire indignement trahie Par la nécessité de m'immoler ta vie. De cet aveuglement les soins mystérieux Empruntoient les dehors d'un tyran furieux, 1790 Et forçoient ma vertu d'en souffrir l'artifice, Pour t'arracher ton nom par l'effroi du supplice. Mais mon dessein n'étoit que de t'intimider, Ou d'obliger quelqu'un à te faire évader. Unulphe a bien compris, en serviteur fidèle, 1795 Ce que ma violence attendoit de son zèle; Mais un traître pressé par d'autres intérêts A rompu tout l'effet de mes desirs secrets. Ta main, grâces au ciel, nous en a fait justice. Cependant ton retour m'est un nouveau supplice; 1800 Car enfin que veux-tu que je fasse de toi? Puis-je porter ton sceptre et te traiter de roi[140]? Ton peuple qui t'aimoit pourra-t-il te connoître, Et souffrir à tes yeux les lois d'un autre maître? Toi-même pourras-tu, sans entreprendre rien, 1805 Me voir jusqu'au trépas possesseur de ton bien? Pourras-tu négliger l'occasion offerte, Et refuser ta main ou ton ordre à ma perte[141]? Si tu n'étois qu'un lâche, on auroit quelque espoir Qu'enfin tu pourrois vivre, et ne rien émouvoir; 1810 Mais qui me croit tyran, et hautement me brave, Quelque foible qu'il soit, n'a point le cœur d'esclave, Et montre une grande âme au-dessus du malheur, Qui manque de fortune, et non pas de valeur. Je vois donc malgré moi ma victoire asservie 1815 A te rendre le sceptre, ou prendre encor ta vie; Et plus l'ambition trouble ce grand effort, Plus ceux de ma vertu me refusent ta mort. Mais c'est trop retenir ma vertu prisonnière: Je lui dois comme à toi liberté toute entière; 1820 Et mon ambition a beau s'en indigner, Cette vertu triomphe, et tu t'en vas régner. Milan, revois ton prince, et reprends ton vrai maître, Qu'en vain pour t'aveugler j'ai voulu méconnoître; Et vous que d'imposteur à regret j'ai traité.... 1825

PERTHARITE.

Ah! c'est porter trop loin la générosité. Rendez-moi Rodelinde, et gardez ma couronne, Que pour sa liberté sans regret j'abandonne: Avec ce cher objet tout destin m'est trop doux.

GRIMOALD.

Rodelinde et Milan et mon cœur sont à vous: 1830 Et je vous remettrois toute la Lombardie, Si comme dans Milan je régnois dans Pavie. Mais vous n'ignorez pas, Seigneur, que le feu Roi En fit reine Édüige; et lui donnant ma foi, Je promis....

ÉDÜIGE, à Grimoald.

Si ta foi t'oblige à la défendre, 1835 Ton exemple m'oblige encor plus à la rendre; Et je mériterois un nouveau changement, Si mon cœur n'égaloit celui de mon amant.

PERTHARITE, à Édüige.

Son exemple, ma sœur, en vain vous y convie. Avec ce grand héros je vous laisse Pavie, 1840 Et me croirois moi-même aujourd'hui malheureux, Si je voyois sans sceptre un bras si généreux.

RODELINDE, à Grimoald.

Pardonnez si ma haine a trop cru l'apparence: Je présumois beaucoup de votre violence; Mais je n'aurois osé, Seigneur, en présumer 1845 Que vous m'eussiez forcée enfin à vous aimer.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Vous m'avez outragé sans me faire injustice.

RODELINDE.

Qu'une amitié si ferme aujourd'hui nous unisse, Que l'un et l'autre État en admire les nœuds, Et doute avec raison qui règne de vous deux. 1850

PERTHARITE.

Pour en faire admirer la chaîne fortunée, Allons mettre en éclat cette grande journée, Et montrer à ce peuple, heureusement surpris, Que des hautes vertus la gloire est le seul prix.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[130] _Var._ D'imposteur et de fourbe il traite sa misère! (1653-56)

[131] _Var._ [Je prendrai, s'il le faut, sur moi toute la faute:] Dis-lui.... UNULPHE. Je connois mal une vertu si haute. (1653-56)

[132] _Var._ De quels yeux puis-je voir un prince de retour, Qui me voit en son trône, et veut vivre en ma cour? (1653-56)

[133] _Var._ Avec tout cet amour conserve un peu d'estime. (1653-56)

[134] _Var._ Il fuit, et tu n'as point à craindre de tempête. (1653-56)

[135] _Var._ Et la main qu'il vous rend vous plaît elle à ce prix? (1653-56 rec.) _Var._ Et la main qu'il vous tend vous plaît-elle à ce prix? (1656 édit. sép.)

[136] _Var._ Vous pourrez faire agir toute votre fierté. (1656 rec.)

[137] _Var._ Mais que vois-je?

SCÈNE IV[137-a].

GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE; SOLDATS, _conduisants Pertharite prisonnier_.

SOLDAT, _à Grimoald_. Seigneur.... PERTH., _au soldat_. Je suis encor ton roi, Traître, et je te défends de parler devant moi. [GRIM. O ciel! en quel état ma fortune est réduite, S'il ne m'est pas permis de jouir de sa fuite!] SOLDAT. Seigneur.... PERTH., _au soldat_. Tais-toi, te dis-je une seconde fois. _A Grimoald._ [Tu me revois, tyran qui méconnois les rois.] (1653-56)

[137-a] Cette scène est la dernière de l'acte dans les éditions de 1653-56.

[138] Voltaire a mis ici: UN SOLDAT, et dans le courant de la scène: LE SOLDAT.

[139] _Var._ [Pleure ce bon sujet que le mien t'a ravi,] Garibalde n'est plus, et j'ai vu cet infâme Aux pieds de son vrai roi vomir le sang et l'âme. GRIM. Garibalde n'est plus! ah, justice des cieux! PERTH. Si tu peux en douter, qu'on l'apporte à tes yeux; Tu verras de quel coup j'ai tranché cette vie Si brillante de gloire et si digne d'envie. Je ne te dirai point qui m'a facilité Pour un moment ou deux ce peu de liberté: Il suffit que le duc, instruit par un perfide, Que mon libérateur m'avoit donné pour guide, M'attendoit à main-forte; et me fermant le pas: «A lui seul, à lui seul, mais ne le blessons pas, Dit-il, et réservons tout son sang aux supplices.» Soudain environné de ses lâches complices, Que cet ordre reçu forçoit à m'épargner Jusqu'à baisser l'épée et me trop dédaigner, A travers ces méchants je m'ouvre le passage; Et portant jusqu'à lui l'effort de mon courage, Je lui plonge trois fois un poignard dans le sein, Avant qu'on puisse voir ou rompre mon dessein. Ses gens en vouloient prendre une prompte vengeance Mais lui-même, en tombant, leur en fait la défense, [Et son dernier soupir est un ordre nouveau] De garder tout mon sang à la main d'un bourreau. C'est à toi de venger ce ministre fidèle. (1653-56)

[140] _Var._ Puis-je occuper ton trône et te traiter en roi? (1653-56)

[141] _Var._ Et refuser ton ordre et ta main à ma perte? Ton rang, ton rang illustre auroit dû t'enseigner Qu'un roi dans ses États doit périr ou régner, Et qu'après sa défaite y montrer son visage, C'est donner au vainqueur un prompt et juste ombrage. Si tu n'étois qu'un lâche, on se pourroit flatter Que tu pourrois y vivre, et ne rien attester. (1653-56)

ŒDIPE TRAGÉDIE 1659

NOTICE.

Ce fut en 1653, dans l'année qui suivit la chute de _Pertharite_, que Pellisson publia sa _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, où il racontait les difficultés que Corneille avait éprouvées pour être admis dans cette compagnie. Il paraît que ce récit déplut à notre poëte, car le 21 octobre Guy Patin écrivait à Falconet: «M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, s'est fait bien des ennemis par son _Histoire de l'Académie_. M. Corneille, illustre faiseur de comédies, écrit contre lui[142].» Il est probable que Corneille ne donna aucune suite à ce projet d'écrire contre Pellisson, et que celui-ci l'apaisa en lui promettant de supprimer le passage qui l'avait choqué. En effet, à partir de la seconde édition, ce morceau disparaît jusqu'au moment où il est rétabli par d'Olivet. La déférence de Pellisson gagna si bien le cœur de Corneille qu'lls devinrent amis intime. Il était dès lors tout naturel que Pellisson, qui était en grand crédit auprès de Foucquet, lui présentât Corneille. M. Chéruel a pensé que ce fut vers 1657 que notre poëte fréquenta la maison du surintendant[143], et cette conjecture se trouve confirmée par une épître de Scarron écrite peu après la prise d'Hesdin, c'est-à-dire en cette année même, et où il exprime la crainte de se voir supplanté auprès du «moderne Mécène» par «le Boisrobert» et «les Corneilles[144].»

On sait comment les poëtes réglaient leurs comptes avec Foucquet. C'est en vers que la Fontaine donnait quittance de chacun des trimestres de sa pension; ce fut en vers également que Corneille remercia le surintendant des premiers bienfaits qu'il en reçut. Dans la pièce qu'il fit à cette occasion, et qui est imprimée en tête d'_Œdipe_, il sollicite ainsi de Foucquet l'ordre de travailler de nouveau pour la scène[145]:

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.

Corneille, parlant dans son avis _Au lecteur_ de ces vers présentés à Foucquet, ajoute: «Il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix.»

Le premier de ces sujets était _Œdipe_, le second _Camma_, que traita Thomas Corneille et qu'il fit représenter en 1661; on ignore quel était le troisième[146].

Corneille nous apprend que son _Œdipe_ fut «un ouvrage de deux mois[147],» ce qui fait dire à Voltaire: «Il semble que Foucquet ait commandé à Corneille une tragédie pour lui être rendue dans deux mois, comme on commande un habit à un tailleur, ou une table à un menuisier[148].» Il est probable au contraire que les ordres de Foucquet n'avaient rien de fort pressant, et que si Corneille s'est tellement hâté, c'est parce qu'il a voulu reparaître au théâtre dans les circonstances les plus favorables. Ce qui le préoccupait le plus, c'était de terminer son _Œdipe_ «assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval[149].» C'était alors le moment de l'année où le théâtre, même tragique, était fréquenté le plus assidûment. Corneille avait eu d'abord l'intention d'abréger son travail par une heureuse imitation de l'_Œdipe roi_ de Sophocle, et de la pièce que Sénèque a faite sur le même sujet; par malheur, changeant d'avis, il crut devoir mêler une intrigue amoureuse à cette terrible catastrophe, et il ne fut que trop fondé à dire: «Comme j'ai pris une autre route que la leur, il ne m'a pas été possible de me rencontrer avec eux[150].»

_Œdipe_ fut joué le vendredi 24 janvier 1659, et voici le compte rendu que Loret en donnait le lendemain dans sa _Muse historique_: