Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 6
J'avois eu jusqu'ici ce respect pour ta gloire, Qu'en te nommant tyran, j'avois peine à me croire: Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu Faisoit de ce reproche un secret désaveu; 1270 Mais tu lèves le masque, et m'ôtes de scrupule. Je ne puis plus garder ce respect ridicule; Et je vois clairement, le masque étant levé, Que jamais on n'a vu tyran plus achevé. Tu fais adroitement le doux et le sévère, 1275 Afin que la sœur t'aide à massacrer le frère: Tu fais plus, et tu veux qu'en trahissant son sort, Lui-même il se condamne et se livre à la mort, Comme s'il pouvoit être amoureux de la vie Jusqu'à la racheter par une ignominie, 1280 Ou qu'un frivole espoir de te revoir à moi Me pût rendre perfide et lâche comme toi. Aime-moi, si tu veux, déloyal; mais n'espère Aucun secours de moi pour t'immoler mon frère. Si je te menaçois tantôt de son retour, 1285 Si j'en donnois l'alarme à ton nouvel amour, C'étoient discours en l'air inventés par ma flamme, Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme. J'avois peine à te perdre, et parlois au hasard, Pour te perdre du moins quelques moments plus tard; Et quand par ce retour il a su nous surprendre, Le ciel m'a plus rendu que je n'osois attendre.
GRIMOALD.
Madame....
ÉDÜIGE.
Tu perds temps; je n'écoute plus rien, Et j'attends ton arrêt pour résoudre le mien. Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime; 1295 Agis comme tyran[114], et prends cette victime: Je suivrai ton exemple, et sur tes actions Je réglerai ma haine ou mes affections. Il suffit à présent que je te désabuse, Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse. Adieu. 1300
SCÈNE III.
GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.
GRIMOALD.
Que veut Unulphe?
UNULPHE.
Il est de mon devoir De vous dire, Seigneur, que chacun le vient voir. J'ai permis à fort peu de lui rendre visite; Mais tous l'ont reconnu pour le vrai Pertharite. Le peuple même parle, et déjà sourdement 1305 On entend des discours semés confusément....
GARIBALDE.
Voyez en quels périls vous jette l'imposture: Le peuple déjà parle, et sourdement murmure. Le feu va s'allumer, si vous ne l'éteignez. Pour perdre un imposteur, qu'est-ce que vous craignez? La haine d'Édüige, elle qui ne prépare A vos submissions qu'une fierté barbare? Elle que vos mépris ayant mise en fureur, Rendent opiniâtre à vous mettre en erreur? Elle qui n'a plus soif que de votre ruine? 1315 Elle dont la main seule en conduit la machine? De semblables malheurs se doivent dédaigner, Et la vertu timide est mal propre à régner. Épousez Rodelinde, et malgré son fantôme, Assurez-vous l'État, et calmez le royaume; 1320 Et livrant l'imposteur à ses mauvais destins, Otez dès aujourd'hui tout prétexte aux mutins.
GRIMOALD.
Oui, je te croirai, duc; et dès demain sa tête, Abattue à mes pieds, calmera la tempête. Qu'on le fasse venir, et qu'on mande avec lui 1325 Celle qui de sa fourbe est le second appui, La reine qui me brave et qui par grandeur d'âme[115] Semble avoir quelque gêne à se nommer sa femme.
GARIBALDE.
Ses pleurs vous toucheront.
GRIMOALD.
Je suis armé contre eux.
GARIBALDE.
L'amour vous séduira.
GRIMOALD.
Je n'en crains point les feux[116]; Ils ont peu de pouvoir quand l'âme est résolue.
GARIBALDE.
Agissez donc, Seigneur, de puissance absolue: Soutenez votre sceptre avec l'autorité Qu'imprime au front des rois leur propre majesté. Un roi doit pouvoir tout, et ne sait pas bien l'être 1335 Quand au fond de son cœur il souffre un autre maître.
SCÈNE IV.
GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.
GRIMOALD.
Viens, fourbe, viens, méchant, éprouver ma bonté, Et ne la réduis pas à la sévérité. Je veux te faire grâce: avoue et me confesse[117] D'un si hardi dessein qui t'a fourni l'adresse, 1340 Qui des deux l'a formé, qui t'a le mieux instruit: Tu m'entends; et surtout fais cesser ce faux bruit; Détrompe mes sujets, ta prison est ouverte; Sinon, prépare-toi dès demain à ta perte; N'y force pas ton prince; et sans plus t'obstiner, 1345 Mérite le pardon qu'il cherche à te donner.
PERTHARITE.
Que tu perds lâchement de ruse et d'artifice, Pour trouver à me perdre une ombre de justice, Et sauver les dehors d'une adroite vertu[118] Dont aux yeux éblouis tu parois revêtu! 1350 Le ciel te livre exprès une grande victime, Pour voir si tu peux être et juste et magnanime; Mais il ne t'abandonne après tout que son sang: Tu ne lui peux ôter ni son nom ni son rang: Je mourrai comme roi né pour le diadème; 1355 Et bientôt mes sujets, détrompés par toi-même, Connoîtront par ma mort qu'ils n'adorent en toi[119] Que de fausses couleurs qui te peignent en roi. Hâte donc cette mort, elle t'est nécessaire; Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère[120], 1360 Tout ce qu'entre tes mains je forme de souhaits, C'est d'affranchir bientôt ces malheureux sujets. Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte, Si par ton mauvais sort la prison m'est ouverte. Mon peuple aura des yeux pour connoître son roi, 1365 Et mettra différence entre un tyran et moi: Il n'a point de fureur que soudain je n'excite. Voilà, dedans tes fers, l'espoir de Pertharite; Voilà des vérités qu'il ne peut déguiser, Et l'aveu qu'il te faut pour te désabuser. 1370
RODELINDE.
Veux-tu pour t'éclaircir de plus illustres marques[121]? Veux-tu mieux voir le sang de nos premiers monarques? Ce grand cœur....
GRIMOALD.
Oui, Madame, il est fort bien instruit A montrer de l'orgueil et fourber à grand bruit. Mais si par son aveu la fourbe reconnue 1375 Ne détrompe aujourd'hui la populace émue, Qu'il prépare sa tête, et vous-même en ce lieu Ne pensez qu'à lui dire un éternel adieu. Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte; Qu'avant que je l'ordonne aucun n'entre ni sorte. 1380
SCÈNE V.
PERTHARITE, RODELINDE.
PERTHARITE.
Madame, vous voyez où l'amour m'a conduit. J'ai su que de ma mort il couroit un faux bruit, Des desirs du tyran j'ai su la violence; J'en ai craint sur ce bruit la dernière insolence, Et n'ai pu faire moins que de tout exposer, 1385 Pour vous revoir encore et vous désabuser. J'ai laissé hasarder à cette digne envie Les restes languissants d'une importune vie, A qui l'ennui mortel d'être éloigné de vous Sembloit à tous moments porter les derniers coups; Car, je vous l'avouerai, dans l'état déplorable Où m'abîme du sort la haine impitoyable, Où tous mes alliés me refusent leurs bras[122], Mon plus cuisant chagrin est de ne vous voir pas. Je bénis mon destin, quelques maux qu'il m'envoie, Puisqu'il peut consentir à ce moment de joie; Et bien qu'il ose encor de nouveau me trahir, En un moment si doux je ne puis le haïr.
RODELINDE.
C'étoit donc peu, Seigneur, pour mon âme affligée, De toute la misère où je me vois plongée; 1400 C'étoit peu des rigueurs de ma captivité, Sans celle où votre amour vous a précipité; Et pour dernier outrage où son excès m'expose, Il faut vous voir mourir et m'en savoir la cause! Je ne vous dirai point que ce moment m'est doux. Il met à trop haut prix ce qu'il me rend de vous; Et votre souvenir m'auroit bien su défendre De tout ce qu'un tyran auroit osé prétendre. N'attendez point de moi de soupirs ni de pleurs: Ce sont amusements de légères douleurs. 1410 L'amour que j'ai pour vous hait ces molles bassesses Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses; Et contre vos malheurs j'ai trop su m'affermir, Pour ne dédaigner pas l'usage de gémir. D'un déplaisir si grand la noble violence 1415 Se résout toute entière en ardeur de vengeance, Et méprisant l'éclat, porte tout son effort A sauver votre vie, ou venger votre mort. Je ferai l'un ou l'autre, ou périrai moi-même.
PERTHARITE.
Aimez plutôt, Madame, un vainqueur qui vous aime. Vous avez assez fait pour moi, pour votre honneur; Il est temps de tourner du côté du bonheur, De ne plus embrasser des destins trop sévères, Et de laisser finir mes jours et vos misères. Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux, 1425 M'accorde au moins le bien de mourir à vos yeux. J'aime à lui voir briser une importune chaîne De qui les nœuds rompus vous font heureuse reine; Et sous votre destin je veux bien succomber, Pour remettre en vos mains ce que j'en fis tomber. 1430
RODELINDE.
Est-ce là donc, Seigneur, la digne récompense[123] De ce que pour votre ombre on m'a vu de constance? Quand je vous ai cru mort, et qu'un si grand vainqueur, Sa conquête à mes pieds, m'a demandé mon cœur, Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire De cet hommage entier de toute sa victoire....
PERTHARITE.
Je sais que vous avez dignement combattu: Le ciel va couronner aussi votre vertu; Il va vous affranchir de cette inquiétude Que pouvoit de ma mort former l'incertitude, 1440 Et vous mettre sans trouble en pleine liberté De monter au plus haut de la félicité[124].
RODELINDE.
Que dis-tu, cher époux?
PERTHARITE.
Que je vois sans murmure Naître votre bonheur de ma triste aventure. L'amour me ramenoit, sans pouvoir rien pour vous. Que vous envelopper dans l'exil d'un époux, Vous dérober sans bruit à cette ardeur infâme Où s'opposent ma vie et le nom de ma femme. Pour changer avec gloire, il vous faut mon trépas[125]; Et s'il vous faut régner, je ne le perdrai pas. 1450 Après tant de malheurs que mon amour vous cause, Il est temps que ma mort vous serve à quelque chose, Et qu'un victorieux à vos pieds abattu Cesse de renoncer à toute sa vertu. D'un conquérant si grand et d'un héros si rare 1455 Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare; Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus. Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus; Et je tiendrai ma vie heureusement perdue, Puisque....
RODELINDE.
N'achève point un discours qui me tue[126], Et ne me force point à mourir de douleur[127], Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur. Moi qui l'ai dédaigné dans son char de victoire, Couronné de vertus encor plus que de gloire, Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux, 1465 Pour m'attacher à l'ombre, au nom d'un malheureux, Je pourrois à ta vue, aux dépens de ta vie, Épouser d'un tyran l'horreur et l'infamie, Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang, Pour baiser une main fumante de ton sang[128]: 1470 Ah! tu me connois mieux, cher époux.
PERTHARITE.
Non, Madame, Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme. Quand ces devoirs communs ont d'importunes lois, La majesté du trône en dispense les rois: Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires, 1475 Et cet honneur n'est beau que pour les cœurs vulgaires. Sitôt qu'un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur, Il a trop mérité la dernière rigueur. Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime: Le soin de s'affermir lui rend tout légitime. 1480 Quand j'aurai dans ses fers cessé de respirer, Donnez-lui votre main, sans rien considérer: Épargnez les efforts d'une impuissante haine, Et permettez au ciel de vous faire encor reine.
RODELINDE.
Épargnez-moi, Seigneur, ce cruel sentiment. 1485 Vous qui savez....
SCÈNE VI.
PERTHARITE, RODELINDE, UNULPHE.
UNULPHE.
Madame, achevez promptement: Le Roi, de plus en plus se rendant intraitable, Mande vers lui ce prince, ou faux, ou véritable.
PERTHARITE.
Adieu, puisqu'il le faut; et croyez qu'un époux A tous les sentiments qu'il doit avoir de vous[129]. 1490 Il voit tout votre amour et tout votre mérite; Et mourant sans regret, à regret il vous quitte.
RODELINDE.
Adieu, puisqu'on m'y force; et recevez ma foi Que l'on me verra digne et de vous et de moi.
PERTHARITE.
Ne vous exposez point au même précipice. 1495
RODELINDE.
Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice.
PERTHARITE.
Hélas! s'il étoit juste, il vous auroit donné Un plus puissant monarque, ou moins infortuné.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[106] _Var._ Seigneur, ou je m'abuse en cette occasion, Ou ce retour soudain n'est qu'une illusion. (1653-56)
[107] _Var._ [Et leur inimitié s'accorde à vous jouer.] GRIM. Duc, je n'en doute plus; mais je ne puis comprendre De quel front l'imposteur en mes mains se vient rendre. Si sous la ressemblance et le nom de son roi Il avoit soulevé le peuple contre moi, Et qu'il eût ménagé si bien ses artifices Qu'il eût pu par la fuite éviter les supplices, Qu'il fût en mon pouvoir par un coup de malheur, Son espoir auroit eu du moins quelque couleur; Mais se livrer lui-même et sans rien entreprendre! Duc, encore une fois, je ne le puis comprendre: C'est être bien stupide ou bien désespéré, Que de chercher soi-même un trépas assuré. GARIB. Édüige, Seigneur, n'a pris soin de l'instruire Que pour vous dégager, et non pour vous détruire; C'est son ambition qui vous veut pour époux, Et ne vous veut que roi pour régner avec vous. Il lui suffit qu'il parle, et qu'il vous embarrasse; Et quant à lui, Seigneur, il est sûr de sa grâce; [Car soit que ses discours puissent vous émouvoir.] (1653-56)
[108] Où mon cœur se laisse aller, que mon cœur se permet. Voyez le _Lexique_, et tome I, p. 208, note 2.
[109] _Var._ Et lui prête la main pour se tirer des fers. (1653-56)
[110] _Var._ Duc, ne t'y force plus, et me rends ma parole. (1653-56)
[111] _Var._ Eût pu dans son amour suivre mes sentiments. (1653-56)
[112] _Var._ Jusqu'à faire sortir des ombres des tombeaux. (1653-56)
[113] _Var._ Il ne m'a point surpris quand il s'est présenté. (1653-56)
[114] Thomas Corneille (1692) et Voltaire ont ajouté _un_: «Agis comme un tyran.»
[115] _Var._ La reine qui s'en joue et qui par grandeur d'âme Veut être tout ensemble et n'être pas sa femme. (1653-56)
[116] _Var._ Je n'en crains plus les feux. (1653-56)
[117] _Var._ Je te veux faire grâce: avoue et me confesse. (1653-56)
[118] _Var._ Le bruit de tes vertus est ce qui m'a séduit, Et je ne connois point ici d'autre faux bruit. Partout on te publie et juste, et magnanime, Et cet abus t'amène une grande victime. (1653-56)
[119] _Var._ Connoîtront par ma mort qu'ils n'adoroient en toi Que de fausses couleurs qui te peignoient en roi. (1653-56)
[120] _Var._ [Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère,] Mon cœur désabusé n'est plus ce qu'il étoit; Il ne voit plus en toi ce qu'il y respectoit: Au lieu d'un grand héros qu'il crut voir en ma place, Il n'y voit qu'un tyran plein de rage et d'audace, Qui ne laisse à ce cœur former d'autres souhaits Que d'en pouvoir bientôt délivrer mes sujets. [Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte.] (1653-56)
[121] _Var._ Je connois mon époux à ces illustres marques: C'est lui, c'est le vrai sang de nos premiers monarques; C'est.... GRIM. C'est à présent lui, quand il est mieux instruit A montrer plus d'orgueil et faire plus de bruit! Dans l'inégalité qui sort de votre bouche, Quel de vos sentiments voulez-vous qui me touche? Ce n'est pas lui, c'est lui, c'est ce que vous voudrez, Mais je n'en croirai pas ce que vous résoudrez, Si par son propre aveu la fourbe reconnue Ne détrompe à mes yeux la populace émue: Pensez-y bien, Madame, et dans ce même lieu Dites-lui, s'il n'avoue, un éternel adieu. [Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte;] Qu'aucun sans mon congé n'entre ici, ni n'en sorte.
SCÈNE V.
PERTHARITE, RODELINDE.
ROD. Le coup qui te menace est sensible pour moi; Mais n'attends point de pleurs, puisque tu meurs en roi. Mon amour généreux hait ces molles bassesses [Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses.] Dedans ce cœur de femme il a su s'affermir: Je la suis pour t'aimer, et non pas pour gémir; Et ma douleur, pressée avecque violence, [Se résout toute entière en ardeur de vengeance,] Et n'arrête mes yeux sur ton funeste sort Que pour sauver ta vie, ou pour venger ta mort. (1653-56)
[122] _Var._ Où tous mes alliés me refusent leur bras. (1660-64)
[123] _Var._ Est-ce là donc le prix de cette résistance Que pour ton ombre seule a rendu ma constance? Quand je t'ai cru sans vie, et qu'un si grand vainqueur. (1653-56)
[124] _Var._ [De monter au plus haut de la félicité.] Je le vois sans regret, et j'y cours sans murmure. Vous m'avez la première accusé d'imposture: Votre amant vous en croit, et ce n'est qu'après vous Qu'il prononce l'arrêt d'un malheureux époux. ROD. Quoi? j'aurois pu t'aimer, j'aurois pu te connoître, Te voyant accepter mon tyran pour ton maître! Qui peut céder un trône à son usurpateur, S'il se dit encor roi, n'est qu'en lâche imposteur; Et j'en désavouerois mille fois ton visage, Si tu n'avois changé de cœur et de langage. Mais puisqu'enfin le ciel daigne t'inspirer mieux, Que d'autres sentiments me donnent d'autres yeux.... PERTH. Vous me reconnoissez quand j'achève de vivre, Et que de mes malheurs ce tyran vous délivre. ROD. Ah! Seigneur. PERTH. Ah! Madame, étoit-ce lâcheté De lui céder pour vous un droit qui m'est resté? J'aurois plus fait encore, et vous voyant captive, J'aurois même cédé la puissance effective, Et pour vous racheter je serois descendu D'un trône encor plus haut que celui qui m'est dû. Ne vous figurez plus qu'un mari qui vous aime, Vous voyant dans les fers, soit maître de soi-même, Ce généreux vainqueur, à vos pieds abattu, Renonce bien pour vous à toute sa vertu. [D'un conquérant si grand et d'un héros si rare] Vous en faites vous seule un tyran, un barbare; [Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus. Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus;] Vous lui rendrez sa gloire, et vous verrez finie Avecque vos mépris toute sa tyrannie. Ainsi de votre amour le souverain bonheur Coûte au vaincu la vie, au conquérant l'honneur; Mais je tiens cette vie heureusement perdue, Puisque.... (1653-56)
[125] _Var._ Pour briller avec gloire, il lui faut mon trépas. (1660-64)
[126] _Var._ N'achève pas un discours qui me tue. (1653-63)
[127] _Var._ Et ne me force pas à mourir de douleur. (1653-60)
[128] _Var._ Jusqu'à baiser la main fumante de ton sang! Ah! tu me connois mieux, cher époux, ou peut-être, Pour t'avoir méconnu, tu me veux méconnoître. Mais c'est trop te venger d'un premier mouvement Que ma gloire[128-a].... (1653-56)
[128-a] La scène finit là dans les éditions indiquées.
[129] _Var._ N'a que les sentiments qu'il doit avoir de vous. (1653-56)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
UNULPHE, ÉDÜIGE.
ÉDÜIGE.
Quoi? Grimoald s'obstine à perdre ainsi mon frère! D'imposture et de fourbe il traite sa misère[130]! 1500 Et feignant de me rendre et son cœur et sa foi, Il n'a point d'yeux pour lui ni d'oreilles pour moi!
UNULPHE.
Madame, n'accusez que le duc qui l'obsède: Le mal, s'il en est cru, deviendra sans remède; Et si le Roi suivoit ses conseils violents, 1505 Vous n'en verriez déjà que des effets sanglants.
ÉDÜIGE.
Jadis pour Grimoald il quitta Pertharite; Et s'il le laisse vivre, il craint ce qu'il mérite.
UNULPHE.
Ajoutez qu'il vous aime, et veut par tous moyens Rattacher ce vainqueur à ses derniers liens; 1510 Que Rodelinde à lui, par amour ou par force, Assure entre vous deux un éternel divorce; Et s'il peut une fois jusque-là l'irriter, Par force ou par amour il croit vous emporter. Mais vous n'avez, Madame, aucun sujet de crainte; 1515 Ce héros est à vous sans réserve et sans feinte, Et....
ÉDÜIGE.
S'il quitte sans feinte un objet si chéri, Sans doute au fond de l'âme il connoît son mari. Mais s'il le connoissoit, en dépit de ce traître, Qui pourroit l'empêcher de le faire paroître? 1520
UNULPHE.
Sur le trône conquis il craint quelque attentat, Et ne le méconnoît que par raison d'État. C'est un aveuglement qu'il a cru nécessaire; Et comme Garibalde animoit sa colère, De ses mauvais conseils sans cesse combattu, 1525 Il donnoit lieu de craindre enfin pour sa vertu. Mais, Madame, il n'est plus en état de le croire. Je n'ai pu voir longtemps ce péril pour sa gloire. Quelque fruit que le duc espère en recueillir, Je viens d'ôter au Roi les moyens de faillir. 1530 Pertharite, en un mot, n'est plus en sa puissance. Mais ne présumez pas que j'aye eu l'imprudence De laisser à sa fuite un libre et plein pouvoir De se montrer au peuple et d'oser l'émouvoir. Pour fuir en sûreté, je lui prête main-forte, 1540 Ou plutôt je lui donne une fidèle escorte, Qui sous cette couleur de lui servir d'appui, Le met hors du royaume, et me répond de lui. J'empêche ainsi le duc d'achever son ouvrage, Et j'en donne à mon roi ma tête pour otage. 1540 Votre bonté, Madame, en prendra quelque soin.
ÉDÜIGE.
Oui, je serai pour toi criminelle au besoin: Je prendrai, s'il le faut, sur moi toute la faute[131].
UNULPHE.
Ou je connois fort mal une vertu si haute, Ou s'il revient à soi, lui-même tout ravi 1545 M'avouera le premier que je l'ai bien servi.
SCÈNE II.
GRIMOALD, ÉDÜIGE, UNULPHE.
GRIMOALD.
Que voulez-vous enfin, Madame, que j'espère? Qu'ordonnez-vous de moi?
ÉDÜIGE.
Que fais-tu de mon frère? Qu'ordonnes-tu de lui? prononce ton arrêt.
GRIMOALD.
Toujours d'un imposteur prendrez-vous l'intérêt? 1550
ÉDÜIGE.
Veux-tu suivre toujours le conseil tyrannique D'un traître qui te livre à la haine publique?
GRIMOALD.
Qu'en faveur de ce fourbe à tort vous m'accusez! Je vous offre sa grâce, et vous la refusez.
ÉDÜIGE.
Cette offre est un supplice aux princes qu'on opprime: Il ne faut point de grâce à qui se voit sans crime; Et tes yeux, malgré toi, ne te font que trop voir Que c'est à lui d'en faire, et non d'en recevoir. Ne t'obstine donc plus à t'aveugler toi-même: Sois tel que je t'aimois, si tu veux que je t'aime; 1560 Sois tel que tu parus quand tu conquis Milan: J'aime encor son vainqueur, mais non pas son tyran. Rends-toi cette vertu pleine, haute, sincère, Qui t'affermit si bien au trône de mon frère; Rends-lui du moins son nom, si tu me rends ton cœur. Qui peut feindre pour lui peut feindre pour la sœur; Et tu ne vois en moi qu'une amante incrédule, Quand je vois qu'avec lui ton âme dissimule. Quitte, quitte en vrai roi les vertus des tyrans, Et ne me cache plus un cœur que tu me rends. 1570
GRIMOALD.