Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 5
C'en est assez: sois-moi juge équitable[91], 955 Et dis-moi si le mien agit en raisonnable, Si je parle en aveugle, ou si j'ai de bons yeux. Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux, Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne, Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne! 960 Quand j'aurai satisfait tes vœux désespérés[92], Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés? Cet offre[93], ou, si tu veux, ce don du diadème N'est, à le bien nommer, qu'un foible stratagème. Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur, 965 C'est quitter pour ce nom celui d'usurpateur; C'est choisir pour régner un favorable titre; C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre, Et mettre sur le trône un fantôme pour roi Jusques au premier fils qui te naîtra de moi, 970 Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le temps arrive De remettre en ses mains la puissance effective. Qui veut bien l'immoler à son affection[94] L'immoleroit sans peine à son ambition. On se lasse bientôt de l'amour d'une femme; 975 Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme; Et comme la grandeur a d'éternels appas, L'Italie est sujette à de soudains trépas. Il est des moyens sourds pour lever un obstacle, Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle; 980 Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs, Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs. La porte à ma vengeance en seroit moins ouverte: Je perdrois avec lui tout le fruit de sa perte. Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard; Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime, Me demande à toute heure une grande victime; Que ce jeune monarque, immolé de ta main, Te rende abominable à tout le genre humain; 990 Qu'il t'excite partout des haines immortelles; Que de tous tes sujets il fasse des rebelles. Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger, Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger, Pour moins perdre de vœux contre ta barbarie, 995 Pour être à tous moments maîtresse de ta vie, Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le cœur[95]. Voilà, mon désespoir, voilà ses justes causes: A ces conditions prends ma main, si tu l'oses. 1000
GRIMOALD.
Oui, je la prends, Madame, et veux auparavant....
SCÈNE IV.
PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.
UNULPHE.
Que faites-vous, Seigneur? Pertharite est vivant[96]: Ce n'est plus un bruit sourd, le voilà qu'on amène; Des chasseurs l'ont surpris dans la forêt prochaine, Où, caché dans un fort, il attendoit la nuit. 1005
GRIMOALD.
Je vois trop clairement quelle main le produit.
RODELINDE.
Est-ce donc vous, Seigneur? et les bruits infidèles N'ont-ils semé de vous que de fausses nouvelles?
PERTHARITE.
Oui, cet époux si cher à vos chastes desirs, Qui vous a tant coûté de pleurs et de soupirs.... 1010
GRIMOALD.
Va, fantôme insolent, retrouver qui t'envoie, Et ne te mêle point d'attenter à ma joie[97]. Il est encore ici des supplices pour toi, Si tu viens y montrer la vaine ombre d'un roi. Pertharite n'est plus.
PERTHARITE.
Pertharite respire, 1015 Il te parle, il te voit régner dans son empire. Que ton ambition ne s'effarouche pas Jusqu'à me supposer toi-même un faux trépas[98]: Il est honteux de feindre où l'on peut toutes choses. Je suis mort, si tu veux; je suis mort, si tu l'oses, 1020 Si toute ta vertu peut demeurer d'accord Que le droit de régner me rend digne de mort. Je ne viens point ici par de noirs artifices De mon cruel destin forcer les injustices, Pousser des assassins contre tant de valeur, 1025 Et t'immoler en lâche à mon trop de malheur. Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance, Jusqu'à te faire un don de ma toute-puissance, Règne sur mes États que le ciel t'a soumis; Peut-être un autre temps me rendra des amis. 1030 Use mieux cependant de la faveur céleste: Ne me dérobe pas le seul bien qui me reste, Un bien où je te suis un obstacle éternel, Et dont le seul desir est pour toi criminel. Rodelinde n'est pas du droit de ta conquête: 1035 Il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête; Puisqu'on m'a découvert, elle dépend de toi; Prends-la comme tyran, ou l'attaque en vrai roi. J'en garde hors du trône encor les caractères, Et ton bras t'a saisi de celui de mes pères. 1040 Je veux bien qu'il supplée au défaut de ton sang, Pour mettre entre nous deux égalité de rang. Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée, Pour voir qui la mérite il ne faut point d'armée. Je suis roi, je suis seul, j'en suis maître, et tu peux 1045 Par un illustre effort faire place à tes vœux.
GRIMOALD.
L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante. Édüige à fourber n'est pas assez savante; Quelque adresse qu'elle aye, elle t'a mal instruit, Et d'un si haut dessein elle a fait trop de bruit. 1050 Elle en fait avorter l'effet par la menace, Et ne te produit plus que de mauvaise grâce.
PERTHARITE.
Quoi? je passe à tes yeux pour un homme attitré[99]?
GRIMOALD.
Tu l'avoueras toi-même ou de force ou de gré. Il faut plus de secret alors qu'on veut surprendre, 1055 Et l'on ne surprend point quand on se fait attendre.
PERTHARITE.
Parlez, parlez, Madame, et faites voir à tous Que vous avez des yeux pour connoître un époux.
GRIMOALD.
Tu veux qu'en ta faveur j'écoute ta complice! Eh bien! parlez, Madame; achevez l'artifice. 1060 Est-ce là votre époux?
RODELINDE.
Toi qui veux en douter[100], Par quelle illusion m'oses-tu consulter? Si tu démens tes yeux, croiras-tu mon suffrage? Et ne peux-tu sans moi connoître son visage? Tu l'as vu tant de fois, au milieu des combats, 1065 Montrer, à tes périls, ce que pesoit son bras, Et l'épée à la main, disputer en personne, Contre tout ton bonheur, sa vie et sa couronne. Si tu cherches une aide[101] à traiter d'imposteur Un roi qui t'a fermé la porte de mon cœur, 1070 Consulte Garibalde, il tremble à voir son maître: Qui l'osa bien trahir l'osera méconnoître; Et tu peux recevoir de son mortel effroi L'assurance qu'enfin tu n'attends pas de moi. Un service si haut veut une âme plus basse; 1075 Et tu sais....
GRIMOALD.
Oui, je sais jusqu'où va votre audace. Sous l'espoir de jouir de ma perplexité, Vous cherchez à me voir l'esprit inquiété; Et ces discours en l'air que l'orgueil vous inspire Veulent persuader ce que vous n'osez dire, 1080 Brouiller la populace, et lui faire après vous En un fourbe impudent respecter votre époux. Poussez donc jusqu'au bout, devenez plus hardie: Dites-nous hautement....
RODELINDE.
Que veux-tu que je die? Il ne peut être ici que ce que tu voudras: 1085 Tes flatteurs en croiront ce que tu résoudras. Je n'ai pas pour t'instruire assez de complaisance; Et puisque son malheur l'a mis en ta puissance, Je sais ce que je dois, si tu ne me le rends. Achève de te mettre au rang des vrais tyrans. 1090
SCÈNE V.
GRIMOALD, PERTHARITE, GARIBALDE, UNULPHE.
GRIMOALD.
Que cet événement de nouveau m'embarrasse!
GARIBALDE.
Pour un fourbe chez vous la pitié trouve place[102]!
GRIMOALD.
Non, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. Que ton appartement lui serve de prison; Je te le donne en garde, Unulphe.
PERTHARITE.
Prince, écoute: 1095 Mille et mille témoins te mettront hors de doute; Tout Milan, tout Pavie....
GRIMOALD.
Allez, sans contester: Vous aurez tout loisir de vous faire écouter.
(A Garibalde.)
Toi, va voir Édüige, et jette dans son âme[103] Un si flatteur espoir du retour de ma flamme, 1100 Qu'elle-même, déjà s'assurant de ma foi[104], Te nomme l'imposteur qu'elle déguise en roi.
SCÈNE VI.
GARIBALDE.
Quel revers imprévu! quel éclat de tonnerre Jette en moins d'un moment tout mon espoir par terre! Ce funeste retour, malgré tout mon projet, 1105 Va rendre Grimoald à son premier objet; Et s'il traite ce prince en héros magnanime, N'ayant plus de tyran, je n'ai plus de victime: Je n'ai rien à venger, et ne puis le trahir[105], S'il m'ôte les moyens de le faire haïr. 1110 N'importe toutefois, ne perdons pas courage; Forçons notre fortune à changer de visage; Obstinons Grimoald, par maxime d'État, A le croire imposteur, ou craindre un attentat; Accablons son esprit de terreurs chimériques, 1115 Pour lui faire embrasser des conseils tyranniques; De son trop de vertu sachons le dégager, Et perdons Pertharite afin de le venger. Peut-être qu'Édüige, à regret plus sévère, N'osera l'accepter teint du sang de son frère, 1120 Et que l'effet suivra notre prétention Du côté de l'amour et de l'ambition. Tâchons, quoi qu'il en soit, d'en achever l'ouvrage; Et pour régner un jour mettons tout en usage.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[81] «Ces vers forment absolument la même situation que celle d'Andromaque.» (_Voltaire._)
[82] _Var._ Mais il faut obéir; fais-moi venir ton maître. (1653-56)
[83] _Var._ Chacun à ses périls peut croire sa fortune. (1653-56)
[84] _La pensée_ est la leçon des éditions de 1653-63. Celles de 1668-92 donnent _sa_, au lieu de _la_, ce qui pourrait bien être une faute typographique. Voltaire est revenu à la leçon primitive: _la pensée_.
[85] _Var._ Prenez-en sa parole, il la garde fort bien, Et vous promettra tout pour ne vous tenir rien. ROD. Laissez-m'en, quoi qu'il fasse, ou la gloire ou la honte. (1653-56)
[86] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[87] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille, et après lui Voltaire, ont substitué _du_ à _de_.
[88] Les éditions de 1653-56 mettent de plus UNULPHE au nombre des personnages de cette scène.
[89] _Var._ Tes offres n'ont point eu d'exemple jusqu'ici. (1653-63)
[90] L'édition de 1682 porte seule: «Qui tranche _de_ tyran.»
[91] _Var._ C'est assez dit: sois-moi juge équitable, Et me dis si le mien agit en raisonnable. (1653-56)
[92] _Var._ Quand j'aurai satisfait tes feux désespérés. (1653-56)
[93] Toutes les éditions données du vivant de Corneille portent: «Cet offre,» au masculin. Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, et Voltaire donnent le féminin. Nous avons vu plus haut, aux vers 369, 589 et 590, et nous retrouverons plus loin, au vers 1555, ce même mot au féminin.
[94] _Var._ Qui le veut immoler à son affection. (1653-56)
[95] Voyez ci-après _Sertorius_, vers 1784, et la note (559) de Voltaire.
[96] _Var._ PERTH. Arrête, Grimoald, Pertharite est vivant. Ce te doit être assez de porter ma couronne, Sans me ravir encor ce que l'hymen me donne; A quoi que ton amour te puisse disposer, Commence par ma mort, si tu veux l'épouser. [ROD. Est-ce donc vous, Seigneur? et les bruits infidèles.] (1653-56)
[97] _Var._ Et ne te mêle pas d'attenter à ma joie. (1653-56)
[98] _Var._ Et ne t'obstine pas à croire mon trépas. Je ne viens point ici, jaloux de ma couronne, Soulever mes sujets, me prendre à ta personne, Me ressaisir d'un sceptre acquis à ta valeur, Et me venger sur toi de mon trop de malheur. J'ai cherché vainement dans toutes les provinces L'appui des potentats et la pitié des princes, Et dans toutes leurs cours je me suis vu surpris De n'avoir rencontré qu'un indigne mépris. Enfin, las de traîner partout mon impuissance, Sans trouver que foiblesse ou que méconnoissance, Alarmé d'un amour qu'un faux bruit t'a permis, Je rentre en mes États, que le ciel t'a soumis; Mais j'y rencontre encor des malheurs plus étranges: Je n'y trouve pour toi qu'estime et que louanges, Et d'une voix commune on y bénit un roi Qui fait voir sous mon dais plus de vertu que moi. Oui, d'un commun accord ces courages infâmes Me laissent détrôner jusqu'au fond de leurs âmes, S'imputent à bonheur de vivre sous tes lois, Et dédaignent pour toi tout le sang de leurs rois. Je cède à leurs desirs, garde mon diadème, Comme digne rançon de cette autre moi-même; Laisse-moi racheter Rodelinde à ce prix, Et je vivrai content malgré tant de mépris. Tu sais qu'elle n'est pas du droit de ta conquête; Qu'il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête: Garde donc de mêler la fureur des tyrans Aux brillantes vertus des plus grands conquérants; Fais voir que ce grand bruit n'est point un artifice, Que ce n'est point à faux qu'on vante ta justice, Et donne-moi sujet de ne plus m'indigner Que mon peuple en ma place aime à te voir régner. [GRIM. L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante.] (1653-56)
[99] _Var._ Quoi? vous me prenez donc pour un homme attitré? (1653-56)
[100] _Var._ Non, c'est un imposteur, Il en a tous les traits, et n'en a pas le cœur; Et du moins si c'est lui quand je vois son visage, Soudain ce n'est plus lui quand j'entends son langage. Mon époux n'eut jamais le courage abattu Jusqu'à céder son trône à ta fausse vertu. S'il avoit approché si près de ta personne, Il eût déjà repris son sceptre et sa couronne; Il se fût fait connoître au bras plus qu'à la voix, Et t'eût percé le cœur déjà plus d'une fois. Ses discours à son rang font une perfidie.... GRIM. Mais dites-nous enfin.... ROD. [Que veux-tu que je die?] C'est lui, ce n'est pas lui: c'est ce que tu voudras; J'en croirai plus que moi ce que tu résoudras. Imposteur ou monarque, il est en ta puissance; Et puisque à mes yeux même il trahit sa naissance, Sa vie et son trépas me sont indifférents. [Achève de te mettre au rang des vrais tyrans.] (1653-56)
[101] Les anciennes éditions, de 1660-1692, donnent _une aide_, au féminin. Celle de Voltaire (1764) porte _un aide_.
[102] _Var._ Ne pensez plus, Seigneur, qu'à punir tant d'audace. GRIM. Oui, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. (1653-56)
[103] _Var._ Toi, va voir Édüige, et tâche à tirer d'elle Dans ces obscurités quelque clarté fidèle. (1653-64)
[104] _Var._ Et juge par l'espoir qu'elle aura d'être à moi, Si c'est un imposteur qu'elle déguise en roi. (1653-56) _Var._ Et tire de l'espoir qu'elle aura d'être à moi Si c'est un imposteur qu'elle déguise en roi. (1660-64)
[105] _Var._ Je n'ai rien à venger, et ne le puis trahir. (1653-56)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
GRIMOALD, GARIBALDE.
GARIBALDE.
Je ne m'en dédis point, Seigneur, ce prompt retour[106] N'est qu'une illusion qu'on fait à votre amour. Je ne l'ai vu que trop aux discours d'Édüige: Comme sensiblement votre change l'afflige, Et qu'avec le feu roi ce fourbe a du rapport, Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort 1130 Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine. L'une sert son amour et l'autre sert sa haine; Ce que l'une produit, l'autre ose l'avouer, Et leur inimitié s'accorde à vous jouer[107]. L'imposteur cependant, quoi qu'on lui donne à feindre, Le soutient d'autant mieux qu'il ne voit rien à craindre; Car soit que ses discours puissent vous émouvoir Jusqu'à rendre Édüige à son premier pouvoir; Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante, Rodelinde sur vous reste toute-puissante, 1140 A l'une ou l'autre enfin votre âme à l'abandon Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.
GRIMOALD.
Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne A qui voudra des deux partager ma couronne: Non que j'espère encore amollir ce rocher, 1145 Que ni respects ni vœux n'ont jamais su toucher. Si j'aimai Rodelinde, et si pour n'aimer qu'elle, Mon âme à qui m'aimoit s'est rendue infidèle; Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis, Les bravades, la haine et le trouble où je suis, 1150 Ont été jusqu'ici toute la récompense De cet amour parjure où mon cœur se dispense[108], Il est temps désormais que par un juste effort J'affranchisse mon cœur de cet indigne sort. Prenons l'occasion que nous fait Édüige: 1155 Aimons cette imposture où son amour l'oblige. Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts, Et lui prête la main pour le tirer des fers[109]. Aimons, encore un coup, aimons son artifice, Aimons-en le secours, et rendons-lui justice. 1160 Soit qu'elle en veuille au trône ou n'en veuille qu'à moi, Qu'elle aime Grimoald ou qu'elle aime le Roi, Qu'elle ait beaucoup d'amour ou beaucoup de courage, Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage. Toi qui ne la servois qu'afin de m'obéir, 1165 Qui tâchois par mon ordre à m'en faire haïr, Duc, ne t'y force plus, et rends-moi ma parole[110]: Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole, Et que je puisse ainsi d'une même action Récompenser sa flamme ou son ambition. 1170
GARIBALDE.
Je vous la rends, Seigneur; mais enfin prenez garde A quels nouveaux périls cet effort vous hasarde, Et si ce n'est point croire un peu trop promptement L'impétueux transport d'un premier mouvement. L'imposteur impuni passera pour monarque: 1175 Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque; Et comme il est ardent après la nouveauté, Il s'imaginera son rang seul respecté. Je sais bien qu'aussitôt votre haute vaillance De ce peuple mutin domptera l'insolence; 1180 Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez Du côté d'Édüige, à qui vous vous rendez? J'ai pénétré, Seigneur, jusqu'au fond de son âme, Où je n'ai vu pour vous aucun reste de flamme: Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter 1185 Ce que tous vos desirs s'efforcent d'emporter. Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle; Mais pour faire à son tour l'ingrate et la cruelle, Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain Parjure pour parjure et dédain pour dédain. 1190 Elle veut que votre âme, esclave de la sienne, Lui demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne: Ce sont ses mots exprès; et pour vous punir mieux, Elle me veut aimer, et m'aimer à vos yeux: Elle me l'a promis.
SCÈNE II.
GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.
ÉDÜIGE.
Je te l'ai promis, traître! 1195 Oui, je te l'ai promis, et l'aurois fait peut-être, Si ton âme, attachée à mes commandements, Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments[111]. J'avois mis mes secrets en bonne confidence! Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence, Et juge, par les miens lâchement déclarés, Comme les tiens sur lui peuvent être assurés. Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître, Et que des deux côtés laissant flotter sa foi, 1205 Son cœur n'aime en effet ni son maître ni moi. Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde: Quelque dessein qu'il ait, c'est toi seul qu'il regarde. Examine ce cœur, juges-en comme il faut. Qui m'aime et me trahit aspire encor plus haut. 1210
GARIBALDE.
Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice On me fait criminel quand je vous rends service. Mais de quoi n'est capable un malheureux amant Que la peur de vous perdre agite incessamment, Madame? Vous voulez que le Roi vous adore, 1215 Et pour l'en empêcher je ferois plus encore: Je ne m'en défends point, et mon esprit jaloux Cherche tous les moyens de l'éloigner de vous. Je ne vous saurois voir entre les bras d'un autre; Mon amour, si c'est crime, a l'exemple du vôtre. 1220 Que ne faites-vous point pour obliger le Roi A quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi? Est-il rien en ces lieux que n'ait mis en usage L'excès de votre ardeur ou de votre courage? Pour être tout à vous, j'ai fait tous mes efforts; 1225 Mais je n'ai point encor fait revivre les morts. J'ai dit des vérités dont votre cœur murmure; Mais je n'ai point été jusques à l'imposture, Et je n'ai point poussé des sentiments si beaux Jusqu'à faire sortir les ombres des tombeaux[112]. 1230 Ce n'est point mon amour qui produit Pertharite: Ma flamme ignore encor cet art qui ressuscite; Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer, Sinon que je trahis, si c'est trahir qu'aimer.
ÉDÜIGE.
De quel front et de quoi cet insolent m'accuse? 1235
GRIMOALD.
D'un mauvais artifice et d'une foible ruse. Votre dessein, Madame, étoit mal concerté: On ne m'a point surpris quand on s'est présenté[113]. Vous m'aviez préparé vous-même à m'en défendre, Et me l'ayant promis, j'avois lieu de l'attendre. 1240 Consolez-vous pourtant, il a fait son effet: Je suis à vous, Madame, et j'y suis tout à fait. Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage Vous a volé longtemps un légitime hommage, Si pour un autre objet le vôtre en fut banni, 1245 Les maux que j'ai soufferts m'en ont assez puni. Je recouvre la vue, et reconnois mon crime: A mes feux rallumés ce cœur s'offre en victime; Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu'au trépas, Il demande un pardon qu'il ne mérite pas. 1250 Votre propre bonté qui vous en sollicite Obtient déjà celui de ce faux Pertharite. Un si grand attentat blesse la majesté; Mais s'il est criminel, je l'ai moi-même été. Faites grâce, et j'en fais; oubliez, et j'oublie. 1255 Il reste seulement que lui-même il publie, Par un aveu sincère, et sans rien déguiser, Que pour me rendre à vous il vouloit m'abuser, Qu'il n'empruntoit ce nom que par votre ordre même. Madame, assurez-vous par là mon diadème, 1260 Et ne permettez pas que cette illusion Aux mutins contre nous prête d'occasion. Faites donc qu'il l'avoue, et que ma grâce offerte, Tout imposteur qu'il est, le dérobe à sa perte; Et délivrez par là de ces troubles soudains 1265 Le sceptre qu'avec moi je remets en vos mains.
ÉDÜIGE.