Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 4
Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette 655 Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite[72], Et que ma propre main tâche d'en arracher Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher; Car enfin cet effort est de telle nature, Que la source en doit être à nos yeux toute pure: 660 La vertu doit régner dans un si grand projet[73], En être seule cause, et l'honneur seul objet; Et depuis qu'on le souille ou d'espoir de salaire, Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire, Il part indignement d'un courage abattu 665 Où la passion règne, et non pas la vertu. Comte, penses-y bien; et pour m'avoir aimée, N'imprime point de tache à tant de renommée; Ne crois que ta vertu: laisse-la seule agir, De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir[74]. 670 On publieroit de toi que les yeux d'une femme Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme, On diroit qu'un héros si grand, si renommé, Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoit point aimé.
GRIMOALD.
Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire: 675 Faites de vos mépris ma dernière victoire, Et souffrez qu'on impute à ce bras trop heureux Que votre seul amour l'a rendu généreux. Souffrez que cet amour, par un effort si juste, Ternisse le grand nom et les hauts faits d'Auguste, 680 Qu'il ait plus de pouvoir que ses vertus n'ont eu. Qui n'adore que vous n'aime que la vertu. Cet effort merveilleux est de telle nature[75], Qu'il ne sauroit partir d'une source plus pure; Et la plus noble enfin des belles passions 685 Ne peut faire de tache aux grandes actions.
RODELINDE.
Comte, ce qu'elle jette à tes yeux de poussière Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière. A ces conditions rendre un sceptre conquis, C'est asservir la mère en couronnant le fils; 690 Et pour en bien parler, ce n'est pas tant le rendre, Qu'au prix de mon honneur indignement le vendre. Ta gloire en pourroit croître, et tu le veux ainsi; Mais l'éclat de la mienne en seroit obscurci. Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite, 695 La défaite et la mort de mon cher Pertharite, D'un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits, Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits; Et ne pouvant les voir que d'un œil d'ennemie, Je n'y puis prendre part sans entière infamie. 700 Ce sont des sentiments que je ne puis trahir: Je te dois estimer, mais je te dois haïr; Je dois agir en veuve autant qu'en magnanime, Et porter cette haine aussi loin que l'estime.
GRIMOALD.
Ah! forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux 705 Pour des crimes qui seuls m'ont fait digne de vous: Par eux seuls ma valeur en tête d'une armée A des plus grands héros atteint la renommée; Par eux seuls j'ai vaincu, par eux seuls j'ai régné, Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné[76], 710 Par eux seuls j'ai paru digne du diadème, Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime, Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait Ose faire pour vous ce qu'on n'a jamais fait.
RODELINDE.
Tu ne fais que pour toi, s'il t'en faut récompense; 715 Et je te dis encor que toute ta vaillance, T'ayant fait vers moi seule à jamais criminel, A mis entre nous deux un obstacle éternel. Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire; Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire: 720 Tu l'as chassé du trône et non pas de mon cœur.
GRIMOALD.
Unulphe, c'est donc là toute cette douceur! C'est là comme son âme, enfin plus raisonnable, Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable!
GARIBALDE.
Seigneur, souvenez-vous qu'il est temps de parler. 725
GRIMOALD.
Oui, l'affront est trop grand pour le dissimuler: Elle en sera punie, et puisqu'on me méprise, Je deviendrai tyran de qui me tyrannise, Et ne souffrirai plus qu'une indigne fierté Se joue impunément de mon trop de bonté. 730
RODELINDE.
Eh bien! deviens tyran: renonce à ton estime; Renonce au nom de juste, au nom de magnanime....
GRIMOALD.
La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms; S'ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons? Je me ferai justice en domptant qui me brave. 735 Qui ne veut point régner mérite d'être esclave. Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux[77], Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.
RODELINDE.
Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il ordonne.
GRIMOALD.
Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne. 740
RODELINDE.
Quoi? tu voudrois....
GRIMOALD.
Allez, et ne me pressez point; On vous pourra trop tôt éclaircir sur ce point;
(Rodelinde rentre[78].)
Voilà tous les efforts qu'enfin j'ai pu me faire[79]. Toute ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire[80]; Et ce peu que j'ai fait, suivi d'un désaveu, 745 Gêne autant ma vertu comme il trahit mon feu. Achève, Garibalde: Unulphe est trop crédule, Il prend trop aisément un espoir ridicule; Menace, puisqu'enfin c'est perdre temps qu'offrir. Toi qui m'as trop flatté, viens m'aider à souffrir. 750
FIN DU SECOND ACTE.
[57] «Il me paraît prouvé que Racine a puisé toute l'ordonnance de sa tragédie d'_Andromaque_ dans ce second acte de _Pertharite_. Dès la première scène, vous voyez Édüige, qui est avec son Garibalde précisément dans la même situation qu'Hermione avec Oreste. Elle est abandonnée par un Grimoald, comme Hermione par Pyrrhus; et si Grimoald aime sa prisonnière Rodelinde, Pyrrhus aime Andromaque, sa captive. Vous voyez qu'Édüige dit à Garibalde les mêmes choses qu'Hermione dit à Oreste: elle a des ardents souhaits de voir punir le change de Grimoald, elle assure sa conquête à son vengeur, il faut servir sa haine pour venger son amour. C'est ainsi qu'Hermione dit à Oreste (_Andromaque_, acte IV, scène III):
Vengez-moi, je crois tout.... Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé, Que je le hais; enfin.... que je l'aimai?
Oreste, en un autre endroit, dit à Hermione tout ce que dit ici Garibalde à Édüige (acte II, scène II):
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.... Et vous le haïssez! Avouez-le, Madame, L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en son âme[57-a]; Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux; Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
Hermione parle absolument comme Édüige, quand elle dit (acte II, scène II):
Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque[57-b].... Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue Répand sur mes discours le poison qui la tue[57-c].
Enfin l'intention d'Édüige est que Garibalde la serve en détachant le parjure Grimoald de sa rivale Rodelinde; et Hermione veut qu'Oreste, en demandant Astyanax, dégage Pyrrhus de son amour pour Andromaque. Voyez avec attention la scène cinquième du second acte, vous trouverez une ressemblance non moins marquée entre Andromaque et Rodelinde.» (_Voltaire_, 1764.)
[57-a] Le texte de Racine est: «en une âme.»
[57-b] Dans la scène II de l'acte II, il y a:
Mais, Seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque.
Le vers cité par Voltaire est dans la scène III de l'acte IV.
[57-c] Dans Racine: «le venin qui la tue.»
[58] _Var._ Je n'en fais point secret après tant de mépris, Je l'ai dit à ce traître, et je vous le redis: Je ne suis plus à moi, je suis à qui me venge, Et ma conquête est libre au bras le plus étrange. (1653-56)
[59] _Var._ Et cet espoir douteux qu'offre votre conquête A vos feux rallumés exposeroit sa tête. (1653-56)
[60] _Var._ Ce lâche en ses périls s'obstine à s'engager. (1653-56 recueil) _Var._ Ce lâche en ces périls s'obstine à s'engager. (1656 édition séparée)
[61] _Var._ Faites qu'elle aime un autre, et qu'un rival me venge, Qu'il tombe au désespoir que me donne son change. (1653-56)
[62] _Var._ Le dépôt de sa haine entre des mains fidèles. (1653-56)
[63] _Var._ Menacez-la, Seigneur, de la mort de son fils. (1653-56)
[64] _Var._ Sachons qu'a fait Unulphe, avant que de résoudre. (1653-56)
[65] _Var._ Eh bien! que faut-il faire? est-il temps de mourir? Ou si tu vois pour moi quelque espoir de guérir? (1653-56)
[66] _Var._ Rendra rudes les coups dont on me va percer! (1653-56)
[67] Voyez ci-dessus la fin de la note 57 de la p. 36.
[68] _Var._ Madame, est-il donc vrai que votre âme sensible. (1653-56)
[69] L'édition de 1682 donne _attachée_, pour _arrachée_; c'est une faute évidente, et nous ne la mentionnons que parce qu'elle a été reproduite dans l'impression de 1692.
[70] _Var._ Et ce qu'il ôte au père, il veut le rendre au fils! (1653-64)
[71] _Var._ Et que le seul Auguste ayant osé tenter. (1653-56)
[72] _Var._ Cet effort sans exemple en sa gloire parfaite. (1653-63)
[73] «Andromaque dit à Pyrrhus (acte I, scène IV):
Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse, Et qu'un dessein si beau, si grand, si généreux[73-a], Passe pour le transport d'un esprit amoureux?... Non, non; d'un ennemi respecter la misère, Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon cœur; Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile: Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.
On reconnaît dans Racine la même idée, les mêmes nuances que dans Corneille; mais avec cette douceur, cette mollesse, cette sensibilité, et cet heureux choix de mots qui porte l'attendrissement dans l'âme.
Grimoald dit à Rodelinde (vers 740):
Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.
Grimoald entend par là le fils de Rodelinde, et il veut punir par la mort du fils les mépris de la mère; c'est ce qui se développe au troisième acte. Ainsi Pyrrhus menace toujours Andromaque d'immoler Astyanax, si elle ne se rend à ses désirs (acte I, scène IV):
Songez-y bien: il faut désormais que mon cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur; Je n'épargnerai rien dans ma juste colère: Le fils me répondra du mépris[73-b] de la mère.» (_Voltaire._)
[73-a] Le texte de Racine est:
Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux.
[73-b] Dans Racine: «des mépris.»
[74] _Var._ Que cet illustre effort ne te fasse rougir. (1653-56) _Var._ Que cet illustre effort ne te donne à rougir. (1660-64)
[75] _Var._ Cet effort sans exemple est de telle nature. (1660-63)
[76] D'ordinaire, avec cette inversion, Corneille fait accorder le participe. Ainsi dans _le Cid_, acte III, scène III, vers 797 et 798:
Mon père est mort, Elvire, et la première épée Dont s'est armé Rodrigue a sa trame coupée.
[77] _Var._ Allez, sans davantage irriter mon courroux. (1653-56)
[78] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1653-60 et de 1664.
[79] _Var._ Voilà tous les efforts que je me suis pu faire. (1653-56)
[80] Corneille a répété ce vers dans _Tite et Bérénice_ (acte I, scène III).
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
GARIBALDE, RODELINDE.
GARIBALDE.
Ce n'est plus seulement l'offre d'un diadème Que vous fait pour un fils un prince qui vous aime, Et de qui le refus ne puisse être imputé Qu'à fermeté de haine ou magnanimité: Il y va de sa vie, et la juste colère 755 Où jettent cet amant les mépris de la mère, Veut punir sur le sang de ce fils innocent La dureté d'un cœur si peu reconnoissant. C'est à vous d'y penser: tout le choix qu'on vous donne, C'est d'accepter pour lui la mort ou la couronne. 760 Son sort est en vos mains: aimer ou dédaigner Le va faire périr ou le faire régner[81].
RODELINDE.
S'il me faut faire un choix d'une telle importance, On me donnera bien le loisir que j'y pense.
GARIBALDE.
Pour en délibérer vous n'avez qu'un moment: 765 J'en ai l'ordre pressant; et sans retardement, Madame, il faut résoudre, et s'expliquer sur l'heure: Un mot est bientôt dit. Si vous voulez qu'il meure, Prononcez-en l'arrêt, et j'en prendrai la loi Pour faire exécuter les volontés du Roi. 770
RODELINDE.
Un mot est bientôt dit; mais dans un tel martyre On n'a pas bientôt vu quel mot c'est qu'il faut dire; Et le choix qu'on m'ordonne est pour moi si fatal, Qu'à mes yeux des deux parts le supplice est égal. Puisqu'il faut obéir, fais-moi venir ton maître[82]. 775
GARIBALDE.
Quel choix avez-vous fait?
RODELINDE.
Je lui ferai connoître Que si....
GARIBALDE.
C'est avec moi qu'il vous faut achever: Il est las désormais de s'entendre braver; Et si je ne lui porte une entière assurance Que vos desirs enfin suivent son espérance, 780 Sa vue est un honneur qui vous est défendu.
RODELINDE.
Que me dis-tu, perfide? ai-je bien entendu? Tu crains donc qu'une femme, à force de se plaindre, Ne sauve une vertu que tu tâches d'éteindre, Ne remette un héros au rang de ses pareils, 785 Dont tu veux l'arracher par tes lâches conseils? Oui, je l'épouserai, ce trop aveugle maître, Tout cruel, tout tyran que tu le forces d'être: Va, cours l'en assurer; mais penses-y deux fois. Crains-moi, crains son amour, s'il accepte mon choix. 790 Je puis beaucoup sur lui; j'y pourrai davantage, Et régnerai peut-être après cet esclavage.
GARIBALDE.
Vous régnerez, Madame, et je serai ravi De mourir glorieux pour l'avoir bien servi.
RODELINDE.
Va, je lui ferai voir que de pareils services 795 Sont dignes seulement des plus cruels supplices, Et que de tous les maux dont les rois sont auteurs, Ils s'en doivent venger sur de tels serviteurs. Tu peux en attendant lui donner cette joie, Que pour gagner mon cœur il a trouvé la voie, 800 Que ton zèle insolent et ton mauvais destin A son amour barbare en ouvrent le chemin. Dis-lui, puisqu'il le faut, qu'à l'hymen je m'apprête; Mais fuis-nous, s'il s'achève, et tremble pour ta tête.
GARIBALDE.
Je veux bien à ce prix vous donner un grand roi. 805
RODELINDE.
Qu'à ce prix donc il vienne, et m'apporte sa foi.
SCÈNE II.
RODELINDE, ÉDÜIGE.
ÉDÜIGE.
Votre félicité sera mal assurée Dessus un fondement de si peu de durée. Vous avez toutefois de si puissants appas....
RODELINDE.
Je sais quelques secrets que vous ne savez pas; 810 Et si j'ai moins que vous d'attraits et de mérite, J'ai des moyens plus sûrs d'empêcher qu'on me quitte.
ÉDÜIGE.
Mon exemple....
RODELINDE.
Souffrez que je n'en craigne rien, Et par votre malheur ne jugez pas du mien. Chacun à ses périls peut suivre sa fortune[83], 815 Et j'ai quelques soucis que l'exemple importune.
ÉDÜIGE.
Ce n'est pas mon dessein de vous importuner.
RODELINDE.
Ce n'est pas mon dessein aussi de vous gêner; Mais votre jalousie un peu trop inquiète Se donne malgré moi cette gêne secrète. 820
ÉDÜIGE.
Je ne suis point jalouse, et l'infidélité....
RODELINDE.
Eh bien! soit jalousie ou curiosité, Depuis quand sommes-nous en telle intelligence Que tout mon cœur vous doive entière confidence?
ÉDÜIGE.
Je n'en prétends aucune, et c'est assez pour moi 825 D'avoir bien entendu comme il accepte un roi.
RODELINDE.
On n'entend pas toujours ce qu'on croit bien entendre.
ÉDÜIGE.
De vrai, dans un discours difficile à comprendre, Je ne devine point, et n'en ai pas l'esprit; Mais l'esprit n'a que faire où l'oreille suffit. 830
RODELINDE.
Il faudroit que l'oreille entendît la pensée[84].
ÉDÜIGE.
J'entends assez la vôtre: on vous aura forcée; On vous aura fait peur, ou de la mort d'un fils, Ou de ce qu'un tyran se croit être permis, Et l'on fera courir quelque mauvaise excuse 835 Dont la cour s'éblouisse et le peuple s'abuse. Mais cependant ce cœur que vous m'abandonniez....
RODELINDE.
Il n'est pas temps encor que vous vous en plaigniez: Comme il m'a fait des lois, j'ai des lois à lui faire.
ÉDÜIGE.
Il les acceptera pour ne vous pas déplaire; 840 Prenez-en sa parole, il sait bien la garder[85].
RODELINDE.
Pour remonter au trône on peut tout hasarder. Laissez-m'en, quoi qu'il fasse, ou la gloire ou la honte, Puisque ce n'est qu'à moi que j'en dois rendre conte[86]. Si votre cœur souffroit ce que souffre le mien, 845 Vous ne vous plairiez pas en un tel entretien; Et votre âme à ce prix voyant un diadème, Voudroit en liberté se consulter soi-même.
ÉDÜIGE.
Je demande pardon si je vous fais souffrir, Et vais me retirer pour ne vous plus aigrir. 850
RODELINDE.
Allez, et demeurez dans cette erreur confuse: Vous ne méritez pas que je vous désabuse.
ÉDÜIGE.
Ce cher amant sans moi vous entretiendra mieux, Et je n'ai plus besoin de[87] rapport de mes yeux.
SCÈNE III.
GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE[88].
RODELINDE.
Je me rends, Grimoald, mais non pas à la force: 855 Le titre que tu prends m'est une douce amorce, Et s'empare si bien de mon affection, Qu'elle ne veut de toi qu'une condition: Si je n'ai pu t'aimer et juste et magnanime, Quand tu deviens tyran je t'aime dans le crime; 860 Et pour moi ton hymen est un souverain bien, S'il rend ton nom infâme aussi bien que le mien.
GRIMOALD.
Que j'aimerai, Madame, une telle infamie Qui vous fera cesser d'être mon ennemie! Achevez, achevez, et sachons à quel prix 865 Je puis mettre une borne à de si longs mépris: Je ne veux qu'une grâce, et disposez du reste. Je crains pour Garibalde une haine funeste, Je la crains pour Unulphe: à cela près, parlez.
RODELINDE.
Va, porte cette crainte à des cœurs ravalés; 870 Je ne m'abaisse point aux foiblesses des femmes Jusques à me venger de ces petites âmes. Si leurs mauvais conseils me forcent de régner, Je les en dois haïr, et sais les dédaigner. Le ciel, qui punit tout, choisira pour leur peine 875 Quelques moyens plus bas que cette illustre haine. Qu'ils vivent cependant, et que leur lâcheté A l'ombre d'un tyran trouve sa sûreté. Ce que je veux de toi porte le caractère D'une vertu plus haute et digne de te plaire. 880 Tes offres n'ont point eu d'exemples jusqu'ici[89], Et ce que je demande est sans exemple aussi; Mais je veux qu'il te donne une marque infaillible Que l'intérêt d'un fils ne me rend point sensible, Que je veux être à toi sans le considérer, 885 Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer.
GRIMOALD.
Madame, achevez donc de m'accabler de joie. Par quels heureux moyens faut-il que je vous croie? Expliquez-vous, de grâce, et j'atteste les cieux Que tout suivra sur l'heure un bien si précieux. 890
RODELINDE.
Après un tel serment j'obéis et m'explique. Je veux donc d'un tyran un acte tyrannique: Puisqu'il en veut le nom, qu'il le soit tout à fait; Que toute sa vertu meure en un grand forfait, Qu'il renonce à jamais aux glorieuses marques 895 Qui le mettoient au rang des plus dignes monarques; Et pour le voir méchant, lâche, impie, inhumain, Je veux voir ce fils même immolé de sa main.
GRIMOALD.
Juste ciel!
RODELINDE.
Que veux-tu pour marque plus certaine Que l'intérêt d'un fils n'amollit point ma haine, 900 Que je me donne à toi sans le considérer, Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer? Tu trembles, tu pâlis, il semble que tu n'oses Toi-même exécuter ce que tu me proposes! S'il te faut du secours, je n'y recule pas, 905 Et veux bien te prêter l'exemple de mon bras. Fais, fais venir ce fils, qu'avec toi je l'immole. Dégage ton serment, je tiendrai ma parole. Il faut bien que le crime unisse à l'avenir Ce que trop de vertus empêchoit de s'unir. 910 Qui tranche du tyran[90] doit se résoudre à l'être. Pour remplir ce grand nom as-tu besoin d'un maître, Et faut-il qu'une mère, aux dépens de son sang, T'apprenne à mériter cet effroyable rang? N'en souffre pas la honte, et prends toute la gloire 915 Que cet illustre effort attache à ta mémoire. Fais voir à tes flatteurs, qui te font trop oser, Que tu sais mieux que moi l'art de tyranniser; Et par une action aux seuls tyrans permise, Deviens le vrai tyran de qui te tyrannise. 920 A ce prix je me donne, à ce prix je me rends; Ou si tu l'aimes mieux, à ce prix je me vends, Et consens à ce prix que ton amour m'obtienne, Puisqu'il souille ta gloire aussi bien que la mienne.
GRIMOALD.
Garibalde, est-ce là ce que tu m'avois dit? 925
GARIBALDE.
Avec votre jalouse elle a changé d'esprit; Et je l'avois laissée à l'hymen toute prête, Sans que son déplaisir menaçât que ma tête. Mais ces fureurs enfin ne sont qu'illusion, Pour vous donner, Seigneur, quelque confusion; 930 Ne vous étonnez point, vous l'en verrez dédire.
GRIMOALD.
Vous l'ordonnez, Madame, et je dois y souscrire: J'en ferai ma victime, et ne suis point jaloux De vous voir sur ce fils porter les premiers coups. Quelque honneur qui par là s'attache à ma mémoire, 935 Je veux bien avec vous en partager la gloire, Et que tout l'avenir ait de quoi m'accuser D'avoir appris de vous l'art de tyranniser. Vous devriez pourtant régler mieux ce courage, N'en pousser point l'effort jusqu'aux bords de la rage, Ne lui permettre rien qui sentît la fureur, Et le faire admirer sans en donner d'horreur. Faire la furieuse et la désespérée, Paroître avec éclat mère dénaturée, Sortir hors de vous-même, et montrer à grand bruit 945 A quelle extrémité mon amour vous réduit, C'est mettre avec trop d'art la douleur en parade; Qui fait le plus de bruit n'est pas le plus malade: Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants; Et l'on sait qu'un grand cœur se possède en tout temps. Vous le savez, Madame, et que les grandes âmes Ne s'abaissent jamais aux foiblesses des femmes, Ne s'aveuglent jamais ainsi hors de saison; Que leur désespoir même agit avec raison, Et que....
RODELINDE.