Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 39

Chapter 393,763 wordsPublic domain

L'entrevue, si préparée et si attendue depuis le commencement de la pièce, arrive enfin. Elle s'ouvre par une «Harangue de Massinisse,» qui promet que Sophonisbe sera traitée «en reine et non pas en captive.» Ensuite vient la «Réponse de Sophonisbe;» elle se montre très-digne et très-réservée dans les vœux qu'elle forme:

Donnez-moi l'un des deux: ou que jamais le Tibre Me me reçoive esclave, ou que je meure libre.

Non-seulement Massinisse le lui assure, mais, emporté par sa passion, il s'écrie:

Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous D'avoir en Massinisse un légitime époux;

et immédiatement tout se prépare pour le mariage.

Le quatrième acte commence par un entretien noble et passionné entre Massinisse et Sophonisbe. Celle-ci proclame ainsi en fort beaux termes la pureté de ses sentiments:

.... J'atteste le ciel que ma foi non commune Regarde Massinisse, et non pas sa fortune, Et qu'en pareil degré de fortune et d'ennui, Ce qu'il a fait pour moi, je l'aurois fait pour lui.

Cette tendre conversation est brusquement interrompue:

Mais que veut ce soldat couvert à la Romaine?

dit Massinisse; et ce vers est bon à noter en passant, car il marque, même pour un personnage tout à fait secondaire, une certaine exactitude de costume assurément bien rare à cette époque. Ce soldat annonce à Massinisse l'arrivée de Scipion, qui le fait demander aussitôt. Massinisse part fort inquiet, mais avant de se séparer de la Reine, il renouvelle en ces termes la promesse qu'il lui a faite:

Je vous donne ma foi que quoi qu'il en arrive, Rome ne verra point Sophonisbe captive.

Scipion consulte Lélie pour savoir si envers Massinisse il doit employer la douceur ou la violence, et malgré les conseils de Lélie, il se décide après quelque hésitation à agir tout de suite avec énergie. Après cette scène, vient ce fameux «démêlé de Scipion avec Massinisse[752],» inspiré par Tite Live, que Corneille mettait au nombre des «endroits inimitables» de la _Sophonisbe_ de Mairet, et qu'il eût jugé dangereux de «retâter après lui.» Scipion prend tous les tons dans cette belle scène. Il se montre tour à tour amical, sévère, ironique. Certains passages de cet entretien s'étaient fixés dans toutes les mémoires; celui-ci entre autres:

Massinisse en un jour, voit, aime et se marie, A-t-on jamais parlé d'une telle furie? Bien plus l'aveuglement de sa raison est tel, Qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel, D'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée A sur son père mort la couronne usurpée.

Mais Massinisse accueille mal ces rigoureux conseils; les récompenses dont on veut le combler ne l'apaisent nullement:

.... A quoi tant d'honneurs et de biens superflus Si l'on m'ôte celui que j'estime le plus?

lui fait dire Mairet, se rappelant un passage du Trissin, que Corneille à son tour a imité[753], et que dans sa tragédie Massinisse adresse non à Scipion, qui ne paraît point, mais à Lélie. Effrayé du désespoir et surtout de l'emportement de Massinisse, Scipion se retire en disant à Lélie:

Tâchez de m'adoucir ce courage insensible.

Mais les efforts de Lélie n'ont aucun succès.

Au commencement du cinquième acte, Massinisse, que rien n'a pu calmer, exhale sa rage impuissante dans un long monologue, où il se prouve à lui-même qu'il est impossible d'échapper à la toute-puissance et au despotisme de Rome. Survient Lélie, qui demande Sophonisbe pour le triomphe; il déclare qu'elle ne pourrait y échapper que par la mort, et termine en disant:

Votre ami lui fait grâce en la laissant mourir.

Tandis que Massinisse se répand en invectives, un messager arrive apportant une

«LETTRE DE SOPHONISBE.»

Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée De ceux que mon courage a fait (_sic_) mes ennemis, Plutôt qu'être captive en triomphe menée, Donnez-moi le présent que vous m'avez promis.

Massinisse se prépare à porter à Sophonisbe le poison qu'elle lui demande, mais Lélie lui interdit cette triste consolation, et il est contraint de le remettre au messager qui lui a donné la lettre de la Reine. La scène suivante nous montre Sophonisbe et ses deux confidentes attendant le retour du messager envoyé près de Massinisse; il revient bientôt avec la réponse du prince:

Jure-lui, m'a-t-il dit, que la main de la Parque M'eût poussé le premier dans la fatale barque, N'étoit qu'après ma mort nos communs ennemis Perdroient le souvenir de ce qu'ils m'ont promis Qu'elle s'assure donc qu'un trépas digne d'elle Lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle.

Cette promesse comble Sophonisbe de joie: elle avale le poison avec calme, et lorsqu'elle commence à en ressentir les premières atteintes, elle dit à ses confidentes:

Mes filles, aidez-moi, portez-moi sur ma couche, Et que je meure au moins dessus le même lit Où mon funeste hymen hier au soir s'accomplit.

Lorsqu'elles ont disparu, Scipion entre avec Massinisse et Lélie; il vante la constance du Roi, lui promet l'appui et les récompenses du sénat, et l'invite à se livrer aux soins qu'exige son nouveau royaume. Bientôt Caliodore vient raconter la mort de la Reine. Massinisse lui dit:

Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté: Mon ami, que sur l'heure il nous soit apporté.

Caliodore répond:

Si Votre Majesté desire qu'on lui montre Ce pitoyable objet, il est ici tout contre: La porte de sa chambre est à deux pas d'ici Et vous le pourrez voir de l'endroit que voici, En levant seulement cette tapisserie.

A la vue du cadavre de Sophonisbe, Massinisse se livre à un tel emportement que Scipion et Lélie le quittent pour ne point l'irriter davantage. La pièce se termine par une scène intitulée: «Plainte de Massinisse sur le corps de Sophonisbe.» Ce morceau est encore de ceux que Corneille a déclarés inimitables[754]. On se convaincra toutefois en lisant l'extrait suivant, qu'il en avait déjà imité une partie dans sa tragédie d'_Horace_[755]:

Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, J'appellerai sur toi la colère des cieux. Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre! Que le Tage et le Pô contre toi rebellés Te reprennent les biens que tu leur as volés! Que Mars faisant de Rome une seconde Troie, Bonne aux Carthaginois tes richesses en proie, Et que dans peu de temps le dernier des Romains En finisse la race avec ses propres mains!

Après cette imprécation, «il tire un poignard caché sous sa robe, et se tue.»

Voilà, je pense, à partir de la _Sophonisbe_ de Saint-Gelais, l'énumération complète des pièces de ce nom qui précédèrent en France la tragédie de Corneille. Il n'entre pas dans notre plan de parler avec détail de celles qui la suivirent. Rappelons cependant une _Sophonisbe_ de Lagrange Chancel; elle n'a été jouée que quatre fois, au mois de novembre 1716, et n'a point été imprimée, de sorte que le _Mercure_ de janvier 1717 peut seul en donner une idée. Signalons surtout la nouvelle traduction de la _Sophonisbe_ de Mairet, imprimée en 1769, sous le nom de Lantin, bien qu'elle soit réellement de Voltaire, et qu'elle ait, à bon droit, pris un rang définitif dans ses œuvres. Cette pièce n'est point demeurée à l'état de simple curiosité littéraire, elle a été représentée en 1764, mais avec un succès fort médiocre; bien qu'elle ne contienne pas un seul vers de Mairet, elle suit d'assez près le plan que s'était tracé cet auteur. Quant à la _Sophonisbe_ de Thomson, jouée en 1729, elle ne touche que fort indirectement à nos études, et nous nous contentons de l'indiquer en terminant aux amateurs de parallèles littéraires.

[740] Polybe et Appien ont aussi raconté l'histoire de Syphax, de Massinissa et de Sophonisbe, le premier dans les fragments du livre XIV, le second dans son _Histoire punique_ (chapitres X et suivants). En outre Appien, dans son _Histoire espagnole_, mentionne, au chapitre XXXVII (de même qu'au chapitre X de l'_Histoire punique_), une circonstance importante que Corneille lui a empruntée, et que Tite Live avait omise. Voyez ci-dessus, p. 465, note 621. Silius Italicus, dans son poëme _de la Guerre punique_, ne consacre à Sophonisbe que quelques vers assez insignifiants (au livre XVII, vers 71 et suivants).

[741] _Histoire du Théâtre italien_, tome II, p. 10.

[742] _I quali ad un ad un voglio narrarti._

[743] Voyez ci-dessus, p. 525, note 705.

[744] _Histoire du Théâtre françois_, tome III, p. 318, note _a_.

[745] _Ibidem_, p. 319.

[746] Voyez ci-dessus, p. 463.

[747] Voyez ci-dessus, p. 549, note 738.

[748] Voyez tome III, p. 61.

[749] Voyez ci-dessus, p. 550-553, et p. 553, note 740.

[750] Cette date est établie par le témoignage de Mairet, qui, né le 4 janvier 1604[750-a], nous apprend lui-même qu'il a fait _Sophonisbe_ à ving-cinq ans. Voyez notre tome III, p. 60, note 1.

[750-a] _Histoire du Théâtre françois_, tome IV, p. 338.

[751] Voyez ci-dessus, p. 538, note 720.

[752] Voyez ci-dessus, p. 460.

[753] Voyez ci-dessus, acte IV, scène III, vers 1309-1312, p. 527 et note 709.

[754] Voyez ci-dessus, p. 460.

[755] Voyez tome III, p. 339, vers 1301-1318.

OTHON TRAGÉDIE 1664

NOTICE.

Corneille cite les _Histoires_ de Tacite comme la source où il a puisé le sujet d'_Othon_; mais peut-être est-ce à la littérature italienne qu'il en a dû la première idée. En effet, en 1652, Ghirardelli, dont notre poëte connaissait fort bien les ouvrages[756], a fait représenter un _Ottone_.

Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent que Corneille s'est très-sérieusement appliqué à sa tragédie d'_Othon_: «Quant aux vers, dit-il lui-même dans sa préface[757], on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin.» Il passait pour avoir refait jusqu'à trois fois le cinquième acte, et assurait que cet acte lui avait coûté plus de douze cents vers[758]. Il avait fait longtemps à l'avance, comme c'était sa coutume[759], des lectures de son ouvrage. Tallemant des Réaux nous l'apprend en ces termes dans un morceau curieux à recueillir: «Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas encore fait jouer. C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit; car il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu'à cause, disent-ils, que Othon gouvernera lui-même et qu'il y a plaisir à travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon; d'ailleurs ce dévot y coule quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il va vous mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les déclamations de Lucain[760].» Dans ce passage Tallemant fait allusion à ce vers:

Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,

et au reste du discours de Lacus[761]. Quant au passage où il est tenté de voir une allusion à l'amour de Mlle de la Vallière pour le Roi, c'est celui que Corneille a mis dans la bouche de Plautine et qui commence ainsi:

Si l'injuste rigueur de notre destinée Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée, Il est un autre amour dont les vœux innocents S'élèvent au-dessus du commerce des sens[762].

La pièce renferme encore une allusion qui a été signalée dans le _Bolæana_[763]: «Il (Boileau) n'étoit point du tout content de la tragédie d'_Othon_, qui se passoit tout en raisonnements et où il n'y avoit point d'action tragique. Corneille avoit affecté d'y faire parler trois ministres d'État dans le temps où Louis XIV n'en avoit pas moins que Galba, c'est-à-dire MM. le Tellier, Colbert et de Lionne. M. Despréaux ne se cachoit point d'avoir attaqué directement _Othon_ dans ces quatre vers de son _Art poétique_[764]:

Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir, Et qui, des vains efforts de votre rhétorique Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.»

Les beaux discours politiques que l'on rencontre dans cet ouvrage n'ont pas été jugés si sévèrement par tous les contemporains. «On peut, dit Joly[765], appliquer à cette tragédie ces paroles de M. le maréchal de Gramont, grand-père du dernier maréchal de ce nom: «_Corneille_ est le bréviaire des rois.»

Cette pièce fut jouée pour la première fois à Fontainebleau le 3 août 1664. Loiret l'annonce en ces termes dans sa _Muse historique_ du 2 du même mois:

Ce qu'illec je sus davantage, C'est qu'_Othon_, excellent ouvrage, Que Corneille plein d'un beau feu A produit au jour depuis peu De sa plume docte et dorée, Devoit, la suivante soirée, Ravir et charmer à son tour Le légat et toute la cour. Je l'appris de son auteur même, Et j'eus un déplaisir extrême, Qui me fit bien des fois pester, De ne pouvoir encor rester Pour voir dudit sieur Corneille La fraîche et dernière merveille, Que je verrai, s'il plaît à Dieu, Quelque jour en quelqu'autre lieu.

Dans la _Muse historique_ du 8 novembre on trouve le compte rendu suivant de la première représentation donnée à Paris:

A l'hôtel de Bourgogne on joue, Depuis un jour ou deux, dit-on, Un sujet que l'on nomme _Othon_, Sujet romain, sujet sublime, Et digne d'éternelle estime; Jamais de plus hauts sentiments, Ni de plus rares ornements Pièce ne fut si bien pourvue, Je ne l'ai point encore vue, Et je ne suis que le rapport Que m'en fit hier maint esprit fort Qui dit qu'elle est incomparable Et que sa conduite admirable, Dans Fontainebleau, l'autre jour, Charma tous les grands de la cour. Mais d'où lui vient cet avantage, Et d'où vient que de cet ouvrage Tout le monde est adorateur? C'est que Corneille en est l'auteur, Cet inimitable génie; Et que l'illustre compagnie, Ou troupe royale autrement, Qui la récite excellemment, Lui donne toute l'efficace, Tout l'éclat, et toute la grâce Qu'on doit prétendre en bonne foi Des grands comédiens du Roi.

L'édition originale de cette pièce forme un volume in-12 de 2 feuillets, 78 pages, plus un feuillet à la fin. Elle est intitulée: OTHON, tragédie. Par P. Corneille. _A Paris, chez Guillaume de Luyne_, M.DC.LXV. L'Achevé d'imprimer est du 3 février. M. de Salo, qui rend compte de cet ouvrage d'une façon assez ironique dans le _Journal des savants_ du 16 février, constate cependant le grand succès qu'il avait obtenu à la représentation: «Il y a, dit-il, peu de personnes curieuses à Paris, qui n'ayent vu jouer cette pièce; aussi n'est-ce que pour les étrangers, et ceux qui sont dans les provinces, qu'on en parle, afin que n'ayant pu la voir représenter, ils ayent au moins le plaisir de la lire, apprenant qu'elle est imprimée.»

[756] Voyez tome I, p. 71.

[757] Ci-après, p. 571.

[758] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 322, note _a_, et notes manuscrites de Tralage à la bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau, _Œuvres de Corneille_, tome I, p. XXVI.

[759] Voyez ci-dessus, tome III, p. 254 et 465.

[760] _Historiettes_, tome VII, p. 253 et 254.

[761] Acte II, scène IV, vers 617 et suivants.

[762] Acte I, scène IV, vers 309 et suivants.

[763] In-12, p. 132 et 134.

[764] Chant III, vers 21-24.

[765] _Avertissement_ de l'édition du _Théâtre de P. Corneille_, de 1738, p. LXIII.

AU LECTEUR[766].

Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle; et si j'ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n'en a point vu de moi que j'aye travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite[767], qui commence ses _Histoires_ par celle-ci; et je n'en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j'aye gardé plus de fidélité, et prêté plus d'invention. Les caractères de ceux que j'y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j'ai traduit tant qu'il m'a été possible. J'ai tâché de faire paroître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices, non plus que lui; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n'est qu'à ce prix[768], il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu'on soupçonna dès lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié étoit forte et déclarée[769]! Othon avoit promis à ce consul d'épouser sa fille, s'il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l'épousa point. Je n'ai pas voulu aller plus loin que l'histoire; et je puis dire qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J'en dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu'ils ont faits[770] de celles de ma façon qui l'ont précédée[771].

[766] Ce titre n'est que dans l'édition originale. Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.

[767] Outre le Ier livre des _Histoires_ de Tacite, voyez encore Plutarque et Suétone dans leurs _Vies de Galba_ et _d'Othon_.

[768] Tel est le texte de l'édition originale; c'est aussi celui de Voltaire. Les impressions de 1666-1682 et celle de 1692 portent: «n'est qu'à prix.»

[769] Voyez acte V, scène VI, p. 654, et la note 909.

[770] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) ont _fait_, sans accord.

[771] Par malheur Corneille n'a pas donne suite à cette promesse, et, comme nous l'avons dit ci-dessus (p. 357, note 1), à partir de _Sertorius_ inclusivement il n'a plus fait d'examens pour ses pièces. C'est pour cela que Thomas Corneille a omis, dans l'édition de 1692, cette dernière phrase de l'avis _Au lecteur_, qu'il intitule _Préface_.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'_OTHON_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1665 in-12;

RECUEILS.

1666 in-12; 1668 in-12; 1682 in-8º;

ACTEURS.

GALBA, empereur de Rome[772]. VINIUS, consul[773]. OTHON, sénateur romain, amant de Plautine[774]. LACUS, préfet du prétoire. CAMILLE, nièce de Galba[775]. PLAUTINE, fille de Vinius, amante d'Othon[776]. MARTIAN, affranchi de Galba. ALBIN, ami d'Othon[777]. ALBIANE, sœur d'Albin, et dame d'honneur de Camille. FLAVIE, amie de Plautine. ATTICUS[778], } RUTILE, } soldats romains.

La scène est à Rome dans le palais impérial.

[772] Servius Sulpicius Galba, né quatre ans avant Jésus-Christ, a régné sept mois, pendant les années 68 et 69.

[773] Tacite nous a fait connaître en peu de mots la position de Vinius, de Laco (dont Corneille a fait _Lacus_), et de Martian à l'égard de Galba: _Potentia principatus divisa in T. Vinium, consulem, et Cornelium Laconem, prætorii præfectum. Nec minor gratia Icelo, Galbæ liberto, quem annulis donatum, equestri nomine Martianum vocitabant._ (_Histoires_, livre I, chapitre XIII.) Voyez aussi Suétone, _Vie de Galba_, chapitre XIV.

[774] Marcus Salvius Othon succéda à Galba, et après un règne de trois mois, il se donna la mort, à l'âge de trente-sept ans, pour échapper aux suites de la victoire remportée sur ses troupes par celles de Vitellius, à Bédriac.

[775] Camille, Albiane, Flavie et Rutile sont des personnage d'invention.

[776] La fille de Vinius n'est pas nommée par Tacite, qui nous apprend seulement qu'elle était veuve: _quia Vinio vidua filia cælebs Otho, gener ac socer destinabantur_ (_Otho et Vinius_). (_Histoires_, livre I, chapitre XIII.)

[777] Tacite parle d'un Luceius Albinus qui prit le parti d'Othon après la mort de Galba, mais qui était absent de Rome au moment de cette mort. (_Histoires_, livre II, chapitre LVIII.)

[778] Ce soldat figure dans le récit de Tacite (livre I, chapitre XXXV), sous le nom de Julius Atticus.

OTHON.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

OTHON, ALBIN.

ALBIN.

Votre amitié, Seigneur, me rendra téméraire: J'en abuse, et je sais que je vais vous déplaire, Que vous condamnerez ma curiosité; Mais je croirois vous faire une infidélité, Si je vous cachois rien de ce que j'entends dire 5 De votre amour nouveau sous ce nouvel empire. On s'étonne de voir qu'un homme tel qu'Othon, Othon, dont les hauts faits soutiennent le grand nom[779], Daigne d'un Vinius se réduire à la fille, S'attache à ce consul[780], qui ravage, qui pille, 10 Qui peut tout, je l'avoue, auprès de l'empereur, Mais dont tout le pouvoir ne sert qu'à faire horreur, Et détruit, d'autant plus que plus on le voit croître, Ce que l'on doit d'amour aux vertus de son maître.

OTHON.

Ceux qu'on voit s'étonner de ce nouvel amour 15 N'ont jamais bien conçu ce que c'est que la cour. Un homme tel que moi jamais ne s'en détache; Il n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache; Et si du souverain la faveur n'est pour lui, Il faut, ou qu'il périsse, ou qu'il prenne un appui. 20 Quand le monarque agit par sa propre conduite, Mes pareils sans péril se rangent à sa suite: Le mérite et le sang nous y font discerner; Mais quand le potentat se laisse gouverner[781], Et que de son pouvoir les grands dépositaires 25 N'ont pour raison d'État que leurs propres affaires[782], Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, A moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. 30 Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix, Dans mon gouvernement j'en établis les lois, Et je fus le premier qu'on vit au nouveau prince Donner toute une armée et toute une province[783]: Ainsi je me comptois de ses premiers suivants. 35 Mais déjà Vinius avoit pris les devants; Martian l'affranchi, dont tu vois les pillages, Avoit avec Lacus fermé tous les passages: On n'approchoit de lui que sous leur bon plaisir. J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. 40 Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, charge d'un long âge, a peu de temps à l'être[784], Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d'un moment. J'eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre, 45 J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre; Mais quand Nymphidius, dans Rome assassiné[785], Fit place au favori qui l'avoit condamné, Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, Que pour couronnement d'une action si noire 50 Les mêmes assassins furent encor percer Varron, Turpilian[786], Capiton, et Macer[787], Je vis qu'il étoit temps de prendre mes mesures, Qu'on perdoit de Néron toutes les créatures, Et que demeuré seul de toute cette cour, 55 A moins d'un protecteur j'aurois bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance[788]; Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance[789]. Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner; Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner. 60

ALBIN.

Vos vœux furent reçus?

OTHON.

Oui: déjà l'hyménée Auroit avec Plautine uni ma destinée, Si ces rivaux d'État n'en savoient divertir[790] Un maître qui sans eux n'ose rien consentir.

ALBIN.

Ainsi tout votre amour n'est qu'une politique, 65 Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique?

OTHON.