Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 33
Ah! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse, Quand tu veux que son choix n'ait rien qui m'intéresse! Des cœurs que la vertu renonce à posséder, 125 La conquête toujours semble douce à garder: Sa rigueur n'a jamais le dehors si sévère[640], Que leur perte au dedans ne lui devienne amère; Et de quelque façon qu'elle nous fasse agir, Un esclave échappé nous fait toujours rougir. 130 Qui rejette un beau feu n'aime point qu'on l'éteigne: On se plaît à régner sur ce que l'on dédaigne; Et l'on ne s'applaudit d'un illustre refus Qu'alors qu'on est aimée après qu'on n'aime plus. Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice, Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté N'ose le consoler de ma déloyauté; Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne, Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne. Je veux penser encor que j'en puis disposer, Et c'est de quoi la paix me va désabuser. Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite, Et par ce que je crains vois ce que je souhaite. Mais Éryxe déjà commence mon malheur, 145 Et me vient par sa joie avancer ma douleur.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Madame, une captive oseroit-elle prendre Quelque part au bonheur que l'on nous vient d'apprendre?
SOPHONISBE.
Le bonheur n'est pas grand, tant qu'il est incertain.
ÉRYXE.
On me dit que le Roi tient la paix en sa main; 150 Et je n'ose douter qu'il ne l'ait résolue.
SOPHONISBE.
Pour être proposée, elle n'est pas conclue; Et les grands intérêts qu'il y faut ajuster Demandent plus d'une heure à les bien concerter.
ÉRYXE.
Alors que des deux chefs la volonté conspire.... 155
SOPHONISBE.
Que sert la volonté d'un chef qu'on peut dédire! Il faut l'aveu de Rome, et que d'autre côté Le sénat de Carthage accepte le traité.
ÉRYXE.
Lélius le propose; et l'on ne doit pas croire Qu'au désaveu de Rome il hasarde sa gloire. 160 Quant à votre sénat, le Roi n'en dépend point.
SOPHONISBE.
Le Roi n'a pas une âme infidèle à ce point: Il sait à quoi l'honneur, à quoi sa foi l'engage; Et je l'en dédirois, s'il traitoit sans Carthage.
ÉRYXE.
On ne m'avoit pas dit qu'il fallût votre aveu. 165
SOPHONISBE.
Qu'on vous l'ait dit ou non, il m'importe assez peu.
ÉRYXE.
Je le crois; mais enfin donnez votre suffrage, Et je vous répondrai de celui de Carthage[641].
SOPHONISBE.
Avez-vous en ces lieux quelque commerce?
ÉRYXE.
Aucun.
SOPHONISBE.
D'où le savez-vous donc?
ÉRYXE.
D'un peu de sens commun: On y doit être las de perdre des batailles, Et d'avoir à trembler pour ses propres murailles.
SOPHONISBE.
Rome nous auroit donc appris l'art de trembler. Annibal....
ÉRYXE.
Annibal a pensé l'accabler; Mais ce temps-là n'est plus, et la valeur d'un homme....
SOPHONISBE.
On ne voit point d'ici ce qui se passe à Rome. En ce même moment peut-être qu'Annibal Lui fait tout de nouveau craindre un assaut fatal, Et que c'est pour sortir enfin de ces alarmes Qu'elle nous fait parler de mettre bas les armes. 180
ÉRYXE.
Ce seroit pour Carthage un bonheur signalé; Mais, Madame, les Dieux vous l'ont-ils révélé? A moins que de leur voix, l'âme la plus crédule D'un miracle pareil feroit quelque scrupule.
SOPHONISBE.
Des miracles pareils arrivent quelquefois: 185 J'ai vu Rome en état de tomber sous nos lois; La guerre est journalière, et sa vicissitude Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude.
ÉRYXE.
Le passé le prépare, et le soldat vainqueur Porte aux nouveaux combats plus de force et de cœur.
SOPHONISBE.
Et si j'en étois crue, on auroit le courage De ne rien écouter sur ce désavantage, Et d'attendre un succès hautement emporté Qui remît notre gloire en plus d'égalité.
ÉRYXE.
On pourroit fort attendre.
SOPHONISBE.
Et durant cette attente 195 Vous pourriez n'avoir pas l'âme la plus contente.
ÉRYXE.
J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains Mon sceptre a su passer en celles des Romains; Et qu'aujourd'hui, de l'air dont s'y prend Massinisse, Le vôtre a grand besoin que la paix l'affermisse. 200
SOPHONISBE.
Quand de pareils chagrins voudront paroître au jour, Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour; Et voyez à quel point votre gloire est flétrie D'aimer un ennemi de sa propre patrie, Qui sert des étrangers dont par un juste accord 205 Il pouvoit nous aider à repousser l'effort.
ÉRYXE.
Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice, Il sert vos ennemis pour s'en faire justice; Mais si de les servir il doit être honteux, Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux. 210 Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique, Il faudroit commencer par votre république, Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis, Ceux par qui nos climats sont presque assujettis. Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie 215 Des peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie; Ou si le temps a pu vous naturaliser[642], Le même cours du temps les peut favoriser. J'ose vous dire plus: si le destin s'obstine A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine, 220 Comme vos Tyriens passent pour Africains, Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains; Et si de ce qu'on voit nous croyons le présage, Il en pourra bien naître au milieu de Carthage Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux, 225 Et qui sauront passer pour Africains comme eux.
SOPHONISBE.
Vous parlez un peu haut.
ÉRYXE.
Je suis amante et reine.
SOPHONISBE.
Et captive, de plus.
ÉRYXE.
On va briser ma chaîne; Et la captivité ne peut abattre un cœur Qui se voit assuré de celui du vainqueur: 230 Il est tel dans vos fers que sous mon diadème. N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime; J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt. Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît, Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause: 235 La bataille et la paix sont pour moi même chose. L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis; Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.
SOPHONISBE.
Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage, Qui peut avec raison vous aigrir le courage, 240 Et voudrois vous servir malgré ce grand courroux.
ÉRYXE.
Craignez que je ne puisse en dire autant de vous. Mais le Roi vient: adieu; je n'ai pas l'imprudence De m'offrir pour troisième à votre conférence; Et d'ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu, 245 Soit qu'il l'obtienne ou non, il importe fort peu.
SCÈNE IV.
SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE, BOCCHAR.
SOPHONISBE.
Eh bien! Seigneur, la paix, l'avez-vous résolue?
SYPHAX.
Vous en êtes encor la maîtresse absolue, Madame; et je n'ai pris trêve pour un moment, Qu'afin de tout remettre à votre sentiment. 250 On m'offre le plein calme, on m'offre de me rendre Ce que dans mes États la guerre a fait surprendre, L'amitié des Romains, que pour vous j'ai trahis.
SOPHONISBE.
Et que vous offre-t-on, Seigneur, pour mon pays?
SYPHAX.
Loin d'exiger de moi que j'y porte mes armes, 255 On me laisse aujourd'hui tout entier à vos charmes: On demande que neutre en ces dissensions, Je laisse aller le sort de vos deux nations.
SOPHONISBE.
Et ne pourroit-on point vous en faire l'arbitre?
SYPHAX.
Le ciel sembloit m'offrir un si glorieux titre, 260 Alors qu'on vit dans Cyrthe entrer d'un pas égal, D'un côté Scipion, et de l'autre Asdrubal. Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage, Le briguer, l'un pour Rome, et l'autre pour Carthage; Je les vis à ma table, et sur un même lit[643]; 265 Et comme ami commun, j'aurois[644] eu tout crédit. Votre beauté, Madame, emporta la balance: De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance; Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé, C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé. 270 En l'état où je suis, deux batailles perdues, Mes villes, la plupart surprises ou rendues, Mon royaume d'argent et d'hommes affoibli, C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. Je reçois sans combat le prix de la victoire; 275 Je rentre sans péril en ma première gloire; Et ce qui plus que tout a lieu de m'être doux, Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous.
SOPHONISBE.
Quoi que vous résolviez, c'est à moi d'y souscrire; J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire 280 Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité, Si j'y voyois pour vous ou gloire ou sûreté. Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor?
SYPHAX.
Si je vous aime?
SOPHONISBE.
Oui, m'aimez-vous encor, Seigneur?
SYPHAX.
Plus que moi-même.
SOPHONISBE.
Si mon amour égal rend vos jours fortunés, 285 Vous souvient-il encor de qui vous le[645] tenez?
SYPHAX.
De vos bontés, Madame.
SOPHONISBE.
Ah! cessez, je vous prie, De faire en ma faveur outrage à ma patrie. Un autre avoit le choix de mon père et le mien; Elle seule pour vous rompit ce doux lien. 290 Je brûlois d'un beau feu, je promis de l'éteindre; J'ai tenu ma parole, et j'ai su m'y contraindre. Mais vous ne tenez pas, Seigneur, à vos amis Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis; Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude, 295 Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude. Quoi? vous qui lui devez ce bonheur de vos jours, Vous que mon hyménée engage à son secours, Vous que votre serment attache à sa défense[646], Vous manquez de parole et de reconnoissance, 300 Et pour remercîment de me voir en vos mains. Vous la livrez vous-même en celles des Romains[647]! Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue, Et je serai le prix d'une amitié rompue, Moi qui pour en étreindre[648] à jamais les grands nœuds, Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux! Moi que vous protestez d'aimer plus que vous-même! Ah! Seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime?
SYPHAX.
Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit bien doux De voir comme je veux ne vous devoir qu'à vous: 310 Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme Les restes odieux d'une première flamme, D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir Devroit avoir éteint jusques au souvenir. Vantez-moi vos appas, montrez avec courage 315 Ce prix impérieux dont m'achète Carthage; Avec tant de hauteur prenez son intérêt, Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît; Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle, Et ne me permettez de régner que sous elle; 320 Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains, D'entendre aussi vanter ces beau feux mal éteints, Et de vous en voir l'âme encor toute obsédée En ma présence même en caresser l'idée.
SOPHONISBE.
Je m'en souviens, Seigneur, lorsque vous oubliez 325 Quels vœux mon changement vous a sacrifiés, Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous, Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux; 330 Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre Je crains également et pour l'un et pour l'autre, Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher. Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte, 335 Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte: J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement; Mais Carthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance? 340 Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui, Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui, Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer vos forces[649], Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux, 345 Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait. 350 Pensez-y: votre armée est la plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipion[650]; Un temps bien pris peut tout: pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune 355 Peut-être à sa personne attache leur fortune; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite; 360 Hannon a de l'Espagne amené du secours; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours[651]. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, Seigneur, me perdre avec Carthage: J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi. 365 Vous préserve le ciel de ce que je prévoi, Et daigne son courroux, me prenant seul en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute!
SYPHAX.
A des charmes si forts joindre celui des pleurs! Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs! 370 C'est trop, c'est trop, Madame; il faut vous satisfaire: Le plus grand des malheurs seroit de vous déplaire, Et tous mes sentiments veulent bien se trahir A la douceur de vaincre ou de vous obéir. La paix eût sur ma tête assuré ma couronne; 375 Il faut la refuser, Sophonisbe l'ordonne: Il faut servir Carthage, et hasarder l'État. Mais que deviendrez-vous, si je meurs au combat? Qui sera votre appui, si le sort des batailles Vous rend un corps sans vie au pied de nos murailles? 380
SOPHONISBE.
Je vous répondrois bien qu'après votre trépas Ce que je deviendrai ne vous regarde pas; Mais j'aime mieux, Seigneur, pour vous tirer de peine, Vous dire que je sais vivre et mourir en reine.
SYPHAX.
N'en parlons plus, Madame. Adieu: pensez à moi; 385 Et je saurai, pour vous, vaincre ou mourir en roi[652].
FIN DU PREMIER ACTE.
[633] Voltaire a dit dans le IVe chant de la _Henriade_:
Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles.
[634] Dans l'édition de 1682 on lit, par erreur évidemment: «tout de son cœur,» pour: «de tout son cœur.»
[635] Voyez ci-dessus, p. 465 et la note 621.
[636] «Telle avait été la puissance de Syphax, que Massinissa, chassé de son royaume, avait été réduit à semer le bruit de sa mort, et à se cacher pour sauver ses jours, vivant, comme les bêtes, du fruit de ses rapines.» (_Tite Live_, livre XXX, chapitre XIII.)
[637] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «ma perte,» pour: «sa perte.»
[638] Dans Voltaire (1764) on lit _fameux_, au lieu de _fâcheux_.
[639] L'édition de 1666 porte, par erreur, _connois_, pour _donnois_.
[640] _Var._ Sa rigueur n'a jamais de dehors si sévère. (1663)
[641] _Var._ Et je vous répondrai sur celui de Carthage. (1666)
[642] Thomas Corneille (1692) et après lui Voltaire (1764) donnent ici: «nous naturaliser,» et au vers 221: «nos Tyriens.» Notre texte est celui de toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, et c'est bien celui que le sens demande.
[643] Scipion et Asdrubal vinrent le même jour réclamer l'alliance et l'amitié de Syphax. Le hasard les ayant réunis sous son toit, il les invita tous deux à s'asseoir à sa table. Scipion et Asdrubal, parce que tel était le désir du roi, se placèrent sur le même lit. _Eodem lecto Scipio atque Asdrubal (quia ita cordi erat regi) accubuerunt._ (_Tite Live_, livre XXVIII, chapitre XVIII.)
[644] Les éditions de 1663 et de 1666 donnent _j'avois_ (_j'auois_), pour _j'aurois_.
[645] L'édition de 1692 a changé _le_ en _les_.
[646] Quand Syphax épousa Sophonisbe, les Carthaginois et lui se lièrent par des engagements réciproques et se promirent, sous la foi du serment, d'avoir les mêmes amis et les mêmes ennemis: _data ultro citroque fide, eosdem amicos inimicosque habituros_. (_Tite Live_, livre XXIX, chapitre XXXIII.)
[647] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire, il y a _celle_, au singulier: «en celle des Romains.»
[648] Les impressions de 1668 et de 1682 ont ici l'une et l'autre la même faute typographique: _éteindre_, pour _étreindre_.
[649] On lit _vos forces_ dans l'édition de 1663, _mes forces_ dans celles de 1666 et de 1668, et _nos forces_ dans celles de 1682, de 1692 et de Voltaire (1764).
[650] Voyez Tite Live, livre XXX, chapitre III.
[651] A peu de distance du récit d'où Corneille a tiré sa pièce, Tite Live nous montre Annibal revenu d'Italie en Afrique: voyez livre XXX, chapitres XXVIII et XXIX.
[652] Toute cette scène entre Sophonisbe et Syphax est le développement de ce passage de Tite Live (livre XXX, chapitre VII): «Syphax faisait les plus actives dispositions pour recommencer la guerre. Sa femme l'avait gagné, non plus seulement comme autrefois, par des caresses, armes déjà si puissantes sur le cœur d'un époux qui l'aimait, mais par les prières et la compassion, le conjurant, les yeux pleins de larmes, de ne pas trahir son père et sa patrie.» _Syphacem.... summa ope... reparantem bellum: quum uxor, non jam, ut ante, blanditiis, satis potentibus ad animum amantis, sed precibus et misericordia valuisset, plena lacrimarum obtestans ne patrem suum patriamque proderet._
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉRYXE, BARCÉE.
ÉRYXE.
Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice, M'apprêtoit la victoire à revoir Massinisse! Et que de mon destin l'obscure trahison Sur mes souhaits remplis a versé de poison! 390 Syphax est prisonnier; Cyrthe toute éperdue A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue. Sophonisbe, en dépit de toute sa fierté, Va gémir à son tour dans la captivité: Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes 395 Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines; Et lorsqu'aux mêmes fers je crois voir mon vainqueur, Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur. En vain l'impatience à le chercher m'emporte, En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte, 400 Et m'ose figurer, en cet heureux moment, Sa flamme impatiente et forte également: Je l'ai vu, mais surpris, mais troublé de ma vue; Il n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue, Et ses yeux égarés marquoient un embarras 405 A faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas. J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée; Mais quand pour me répondre il s'est fait un effort, Son compliment au mien n'a point eu de rapport; 410 Et j'ai trop vu par là qu'un si profond silence Attachoit sa pensée ailleurs qu'à ma présence, Et que l'emportement d'un entretien secret Sous un front attentif cachoit l'esprit distrait.
BARCÉE.
Les soins d'un conquérant vous donnent trop d'alarmes. C'est peu que devant lui Cyrthe ait mis bas les armes, Qu'elle se soit rendue, et qu'un commun effroi L'ait fait à tout son peuple accepter pour son roi; Il lui faut s'assurer des places et des portes, Pour en demeurer maître y poster[653] ses cohortes: 420 Ce devoir se préfère aux soucis les plus doux; Et s'il en étoit quitte, il seroit tout à vous.
ÉRYXE.
Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée; Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée; Et de quelque couleur que tu couvres ses soins, 425 Sa nouvelle conquête en occupe le moins. Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante, L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante; Et si je m'en rapporte à l'accueil différent, Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend. 430 Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue, Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue: Ces charmes à Carthage autrefois adorés Ont soudain réuni ses regards égarés. Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière, 435 Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière, Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains Éviter le triomphe et les fers des Romains[654]. Son orgueil, que ses pleurs sembloient vouloir dédire, Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire; 440 Et sûre du succès, dont cet art répondoit, Elle prioit bien moins qu'elle ne commandoit. Aussi sans balancer il a donné parole Qu'elle ne seroit point traînée au Capitole, Qu'il en sauroit trouver un moyen assuré; 445 En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré, Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante, Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étois présente; Et les ordres qu'aux siens il avoit à donner Ont servi de prétexte à nous abandonner. 450 Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite, Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite; Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné Que cet amour jamais[655] ne fut déraciné, Chez moi, dans Hyarbée[656], où le mien trop facile 455 Prêtoit à sa déroute un favorable asile, Détrôné, vagabond, et sans appui que moi, Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère, 460 Jamais son feu secret n'a manqué de détours Pour me forcer moi-même à changer de discours; Ou si je m'obstinois à le faire répondre, J'en tirois pour tout fruit de quoi mieux me confondre, Et je n'en arrachois que de profonds hélas, 465 Et qu'enfin son amour ne la méritoit pas. Juge, par ces soupirs[657] que produisoit l'absence, Ce qu'à leur entrevue a produit la présence.
BARCÉE.
Elle a produit sans doute un effet de pitié, Où se mêle peut-être une ombre d'amitié. 470 Vous savez qu'un cœur noble et vraiment magnanime, Quand il bannit l'amour, aime à garder l'estime; Et que bien qu'offensé par le choix d'un mari, Il n'insulte jamais à ce qu'il a chéri. Mais quand bien vous auriez tout lieu de vous en plaindre, Sophonisbe, après tout, n'est point pour vous à craindre: Eût-elle tout son cœur, elle l'auroit en vain, Puisqu'elle est hors d'état de recevoir sa main. Il vous la doit, Madame.
ÉRYXE.