Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 32
J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devoit soulever les troupes qu'il commandoit dans l'armée, s'attaquer à la personne de Scipion, se faire blesser par ses gardes, et tout percé de leurs coups, venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse: c'eût été un amant parfait, mais ce n'eût pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avoit point donné de si bons ordres qu'aucun de ces emportements ne fût en son pouvoir? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de l'auditeur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aime les héros fabuleux, il croira que Lélius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun doute qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément que l'histoire nous en assure[625]. Ce que je fais dire de son désespoir à Mézétule[626] s'accommode avec l'une et l'autre de ces idées; et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre, que de tirer le rideau sur des déplaisirs qui devoient être si grands, et eurent si peu de durée.
Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les règles d'Aristote et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiers en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi; et j'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats[627], qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.
Éryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance qui fait la principale perfection des portraits: c'est une reine de ma façon, de qui ce poëme reçoit un grand ornement, et qui pourroit toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n'étoit qu'elle ajoute des motifs vraisemblables aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage, et de prétexte aux Romains pour n'y point consentir. Les protestations d'amour que semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien[628] ne sont qu'un équivoque[629], dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première; et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir.
Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres[630]; cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public, avec une attention sincère qui vous empêche d'y voir ce qui n'y est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.
[601] Cet avertissement n'a le titre: _Au lecteur_, que dans l'édition originale (1663). Voyez ci-dessus, p. 357, note 454.
[602] Voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 449, et ci-après l'_Appendice_ II, p. 557 et suivantes.
[603] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent «le désespoir,» pour «les désespoirs.»
[604] Voyez la _Sophonisbe_ de Mairet, acte IV, scène V, et acte V, scènes II et III, VIII et IX. Voyez ci-après, dans la seconde partie de l'_Appendice_, l'analyse de la _Sophonisbe_ de Mairet, et particulièrement les p. 562 et 564.
[605] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et de ménager la mienne.»
[606] Dans _les Choéphores_ d'Eschyle, l'_Électre_ de Sophocle, et l'_Électre_ d'Euripide.--Les deux éditions de 1668 et de 1682 ont étrangement défiguré le nom de ce dernier poëte: elles en ont fait _Euripidie_.
[607] Les éditions de 1668 et 1682 ne font pas l'élision, et donnent: «que aucun.»
[608] Voyez tome I, p. 77 et 78.
[609] La _Mariane_ de Hardy, imprimée en 1625, paraît avoir été jouée dès 1610; celle de Tristan a été représentée avec un grand succès en 1636. Voyez tome I, p. 48 et 49.
[610] Corneille aurait pu citer un nombre beaucoup plus grand d'ouvrages sur ce même sujet de Panthée, mais il a voulu se borner à rappeler ceux qui avaient une certaine importance. Les frères Parfait, forcés à plus d'exactitude, parlent de six pièces sous ce titre:
1º _Panthée, tragedie prise du grec de Xenophon, mise en ordre_ par Caye Jules de Guersens. A Poitiers, par les Bouchetz, 1571. Dans l'Epître dédicatoire, cet ouvrage est attribué par de Guersens à Mme et à Mlle des Roches.
2º _Panthée_, tragédie d'Alexandre Hardy, jouée en 1604 et imprimée en 1624.
3º _Panthée ou l'Amour conjugal_, tragédie de Guérin de la Dorouvière, avocat d'Angers, représentée en 1608.
4º _Panthée_, tragédie de Claude Billard de Courgenay.
5º _Panthée_, tragédie par M. Tristan, représentée en 1637. Dans l'avis intitulé: _A qui lit_, qui figure en tête de cette pièce, l'auteur reconnaît qu'elle est inférieure à _Mariane_, parce qu'il l'a écrite étant malade. «Elle s'est sentie, ajoute-t-il, du funeste coup dont le théâtre du Marais saigne encore, et prit part en la disgrâce d'un personnage dont elle attendoit un merveilleux ornement. Il est aisé de deviner que c'est de l'accident du célèbre Mondory qu'elle a reçu ce préjudice.... Sans cette espèce d'apoplexie dont il n'est pas encore guéri parfaitement, il auroit fait valoir Araspe aussi bien qu'Hérode[610-a]....»
6º _Panthée_, tragédie de M. d'Urval, représentée en 1638.
[610-a] Suivant les frères Parfait, il y a eu six ans d'intervalle entre ces deux pièces, traitées d'ailleurs, comme le titre de la dernière suffit à l'indiquer, d'une manière fort différente. La _Didon_ de Scudéry paraît avoir été jouée en 1636; l'auteur de la _Voix publique à M. de Scudéry sur les Observations du Cid_ fait allusion au peu de succès de cet ouvrage. La tragédie de Boisrobert intitulée: _La vraie Didon, ou Didon la chaste_, n'est que de 1642. Avant ces deux pièces, quatre autres avaient déjà été composées sur le même sujet: _Didon se sacrifiant_, tragédie d'Étienne Jodelle en 1552; une tragédie non imprimée de Gabriel le Breton; une autre de Guillaume de la Grange, jouée et imprimée à Lyon en 1582; enfin, en 1603, _Didon se sacrifiant_, de Hardy.
[611] Voyez tome I, p. 49, note 2.
[612] Corneille se méprend ici et intervertit l'ordre dans lequel ces deux ouvrages ont paru. Dans l'_Épître_ dédicatoire des _Galanteries du duc d'Ossonne_, Mairet, né le 4 janvier 1604, nous dit lui-même qu'il fit son _Marc Antoine_ à vingt-six ans, c'est-à-dire en 1630, et il y parle de Benserade comme d'un jeune auteur «de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'œuvre» (voyez tome III, p. 74, note 3). Corneille, ou du moins un de ses partisans, blâmant ce ton dégagé, a dit dans l'_Avertissement au Besançonnois Mairet_: «Cette _Cléopatre_ a enseveli la vôtre» (voyez tome III, p. 75); ce qui prouve suffisamment que la pièce de Mairet est antérieure. Suivant les Frères Parfait, celle de Benserade est de 1635. Ce sujet avait déjà été traité plusieurs fois avant de l'être par ces deux auteurs. On peut citer la _Cléopatre captive_ de Jodelle, jouée en 1552; le _Marc Antoine_ de Robert Garnier, en 1568; _Les délicieux amours de Marc Antoine et de Cléopatre_ par Beliard, imprimés en 1578; enfin la _Cléopatre_ que Nicolas Montreux fit jouer et imprimer à Lyon en 1595.
[613] Telle est l'orthographe de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692. Voltaire donne: «du Trissin.»
[614] Antoine Montchrestien, sieur de Vasteville, auteur de tragédies et d'un _Traicté de l'économie politique_, mort en 1621. Voyez le _Malherbe_ de M. Lalanne, tome III, p. 556 et suivantes; et sur sa _Sophonisbe_, ci-après l'_Appendice_ II, p. 556.
[615] C'est la première fois que Corneille désigne cette pièce, intitulée _Horace_, par le pluriel _les Horaces_, mais il ne fait en cela que suivre une coutume qui, ce semble, était devenue assez générale. Voyez la lettre de Chapelain citée tome II, p. 255, et le passage de Loret rapporté ci-dessus, p. 353.
[616] Voyez ci-après l'_Appendice_ I, p. 550-553.
[617] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «et sa propre vie.»
[618] Voltaire a remplacé _de_ par _à_.
[619] Tite Live, au livre XXX, chapitre XV, nous apprend, à l'occasion de la mort de Sophonisbe, qu'un esclave de Massinisse «avoit sous sa garde le poison tenu en réserve contre les incertitudes de la fortune.» Voyez l'_Appendice_ I, p. 552.
[620] «Le mariage est rompu par le divorce, la mort, la captivité....» (_Digeste_, livre XXIV, titre II, I.)
[621] C'est Appien qui raconte, au chapitre X de son _Histoire punique_, qu'Asdrubal «avait choisi Massinissa pour gendre,» et qu'ensuite les Carthaginois avaient marié à Syphax la fiancée de Massinissa, à l'insu de celui-ci et d'Asdrubal, qui étaient tous deux en Espagne.
[622] Voyez ci-dessus, _Sertorius_, acte III, scène II, p. 405 et suivantes.
[623] Donneau de Visé s'exprime ainsi dans les _Nouvelles nouvelles_: «L'on peut dire, si l'on compare la Sophonisbe de M. de Mairet avec cette dernière, qu'il a mieux fait que M. de Corneille, d'avoir, par les droits que donne la poésie, fait mourir Syphax, pour n'y pas faire voir Sophonisbe avec deux maris vivants et d'avoir par la même autorité fait mourir Massinisse, qui, après la mort de Sophonisbe, ne peut vivre ni avec plaisir, ni avec honneur.» (_Recueil_ de Granet, tome I, p. 130.) D'Aubignac ne manque pas de répéter cette critique dans ses _Remarques sur Sophonisbe_ (_Recueil_ de Granet, tome I, p. 150): «Mairet avoit bien mieux sauvé cette fâcheuse aventure en faisant mourir Syphax dans la bataille, car par ce moyen il laissoit Sophonisbe libre, en état de se marier quand et de quelle manière il lui plaisoit, et le spectateur ne se mettoit point en peine des secrets de ce mariage. Et voilà comme sur la scène il est plus à propos quelquefois de tuer un homme qui se porte bien dans l'histoire, que de conserver l'histoire contre les règles de la scène.»
[624] La fidélité à l'histoire, l'exactitude dans la peinture des mœurs et des caractères, qui sont un des mérites de Corneille, étaient peut-être ce qui déplaisait le plus à une bonne partie de son public. Dans sa _Dissertation sur l'Alexandre de Racine_, Saint-Évremont attribue à cette cause les critiques qu'a soulevées la _Sophonisbe_ de Corneille. «Un des grands défauts de notre nation, dit-il, c'est de ramener tout à elle, jusqu'à nommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n'ont pas bien ou son air ou ses manières; de là vient qu'on nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par le rapport qu'elles ont avec nous; dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience dans sa _Sophonisbe_. Mairet, qui avoit dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de cour; mais Corneille, qui fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parloient eux-mêmes; Corneille, qui, presque seul, a le bon goût de l'antiquité, a eu le malheur de ne pas plaire à notre siècle pour être entré dans le génie de ces nations et avoir conservé à la fille d'Asdrubal son véritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui a surpassé tous nos auteurs, et qui s'est peut-être surpassé lui-même à rendre à ces grands noms tout ce qui leur étoit dû, n'a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions, asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage, et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des sentiments qui ne s'accordent pas aux nôtres.»
Il faut voir la lettre que Corneille adressa à l'auteur de cette appréciation pour l'en remercier; elle contient sur _Sophonisbe_ quelques lignes intéressantes.
Les partisans de Corneille adoptèrent presque tous, au sujet de _Sophonisbe_, l'opinion que Saint-Évremont avait si bien développée. Chapuzeau la reproduit ainsi, en l'abrégeant, dans son _Théâtre François_ (p. 41 et 42):
«On veut de l'amour.... La Sophonisbe qui a de la tendresse pour Massinisse jusqu'à la mort a été plus goûtée que celle qui sacrifie cette tendresse à la gloire de sa patrie, quoique le fameux auteur du dernier de ces deux ouvrages (Corneille) l'ait traitée avec toute la science qui lui est particulière, et qui lui a si bien appris à faire parler et les Carthaginois et les Grecs et les Romains, comme ils devoient parler, et mieux qu'ils ne parloient en effet.»
[625] Tite Live raconte, au livre XXX, chapitre XV, que Scipion fit venir sur-le-champ Massinisse pour le consoler, et que les honneurs dont il le combla dès le lendemain de la mort de Sophonisbe, calmèrent et adoucirent son cœur (_mollitus regis animus_), et lui donnèrent l'espoir de commander à toute la Numidie.
[626] Voyez plus loin, p. 472, note 631, et acte V, scène II, p. 538 et 539.
[627] «C'est de Quinault dont il est ici question. Le jeune Quinault venait de donner successivement _Stratonice_ (2 janvier 1660), _Amalasonte_ (novembre 1657), (_Agrippa, roi d'Albe_, ou) _le Faux Tibérinus_ (1661), _Astrate_ (décembre 1664). Cet _Astrate_ surtout, joué dans le même temps que _Sophonisbe_, avait attiré tout Paris, tandis que _Sophonisbe_ était négligée.» (_Voltaire_, 1764.)
[628] Voyez ci-après, acte II, scène II, p. 493 et suivantes.
[629] Il y a «un équivoque,» au masculin, dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692; Voltaire a mis: «une équivoque.»
[630] Corneille, nous l'avons dit, ne tint pas cette promesse de rédiger plus tard un examen de _Sophonisbe_. Le premier recueil où il ait donné cette pièce est le supplément de l'édition de 1664, publié en 1666.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _SOPHONISBE_.
ÉDITION SÉPARÉE.
1663 in-12;
RECUEILS.
1666 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
ACTEURS[631].
SYPHAX, roi de Numidie. MASSINISSE, autre roi de Numidie. LÉLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome. LÉPIDE, tribun romain. BOCCHAR, lieutenant de Syphax. MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse. ALBIN, centenier romain. SOPHONISBE, fille d'Asdrubal, général des Carthaginois, et reine de Numidie. ÉRYXE, reine de Gétulie. HERMINIE, dame d'honneur de Sophonisbe. BARCÉE, dame d'honneur d'Éryxe. PAGE de Sophonisbe.--GARDES.
La scène est à Cyrthe[632], capitale du royaume de Syphax, dans le palais du Roi.
[631] Outre les noms des principaux personnages, _Syphax_, _Massinisse_, _Lélius_, _Sophonisbe_[631-a], qui sont historiques et se trouvent dans Tite Live (voyez l'_Appendice_ I, p. 550-553), Corneille a emprunté à cet auteur les noms de _Mézétulle_ (ou mieux _Mézétule_ [631-b]) et de _Bocchar_, qui désignent (au livre XXIX, chapitres XXIX et XXX), le premier un noble Numide, issu du sang royal, le second un roi de Mauritanie. _Herminie_ appartient au Trissin (voyez l'_Appendice_ II, p. 553-555). Quand à _Lépide_, _Albin_, _Éryxe_ (voyez plus haut, p. 469) et _Barcée_, ce sont des personnages de l'invention de Corneille.
[631-a] Dans Appien Σοφονιβα, (Sophoniba).
[631-b] C'est ainsi que ce nom est écrit dans Tite Live. Toutes les éditions anciennes de _Sophonisbe_, hormis la première, le donnent de même, par une seule _l_, dans l'avis _Au lecteur_; mais dans la pièce toutes ont la double _l_.
[632] Ou plutôt _Cirte, Cirta_, à la place où est aujourd'hui _Constantine_. «Cirta, dit Tite Live, livre XXX, chapitre XII, était la capitale du royaume de Syphax.»--L'action se passe en l'an 203 avant Jésus-Christ.
SOPHONISBE. TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, BOCCHAR, HERMINIE.
BOCCHAR.
Madame, il étoit temps qu'il vous vînt du secours: Le siége étoit formé, s'il eût tardé deux jours; Les travaux commencés alloient à force ouverte Tracer autour des murs l'ordre de votre perte[633]; Et l'orgueil des Romains se promettoit l'éclat 5 D'asservir par leur prise et vous et tout l'État. Syphax a dissipé, par sa seule présence, De leur ambition la plus fière espérance. Ses troupes, se montrant au lever du soleil, Ont de votre ruine arrêté l'appareil. 10 A peine une heure ou deux elles ont pris haleine, Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine. L'ennemi fait le même, et l'on voit des deux parts Nos sillons hérissés de piques et de dards, Et l'une et l'autre armée étaler même audace, 15 Égale ardeur de vaincre, et pareille menace. L'avantage du nombre est dans notre parti: Ce grand feu des Romains en paroît ralenti; Du moins de Lélius la prudence inquiète Sur le point du combat nous envoie un trompette. 20 On le mène à Syphax, à qui sans différer De sa part il demande une heure à conférer. Les otages reçus pour cette conférence, Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance; Et si le ciel répond à nos communs souhaits, 25 Le champ de la bataille enfantera la paix. Voilà ce que le Roi m'a chargé de vous dire, Et que de tout son cœur[634] à la paix il aspire, Pour ne plus perdre aucun de ces moments si doux Que la guerre lui vole en l'éloignant de vous. 30
SOPHONISBE.
Le Roi m'honore trop d'une amour si parfaite. Dites-lui que j'aspire à la paix qu'il souhaite, Mais que je le conjure, en cet illustre jour, De penser à sa gloire encor plus qu'à l'amour.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, HERMINIE.
HERMINIE.
Madame, ou j'entends mal une telle prière, 35 Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre âme entière; Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité.
SOPHONISBE.
J'ai fait à Massinisse une infidélité. Accepté par mon père, et nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge. 40 Il porta dans l'Espagne et mon cœur et ma foi; Mais durant cette absence on disposa de moi[635]. J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie: Pour lui gagner Syphax, j'eusse immolé ma vie. Il étoit aux Romains, et je l'en détachai; 45 J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai. J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne; Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine; Car afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les États, 50 Et mettoit à mes pieds l'une et l'autre couronne, Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne[636]. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur.
HERMINIE.
Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge, 55 S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range?
SOPHONISBE.
Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux Voudront faire à leur tour quelque chose pour nous; Mais si de ce héros je tombe en la puissance, Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance, 60 Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir Ne se trahira pas jusques à me haïr. Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense: Quelque doux souvenir prend toujours sa défense. L'amant excuse, oublie; et son ressentiment 65 A toujours, malgré lui, quelque chose d'amant. Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite; Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris, Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris; 70 Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique N'a rien que ne pardonne un courage héroïque: Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur A croire que la main n'a point donné le cœur. J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse; 75 J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse; J'espère en la victoire, ou du moins en l'appui Que son reste d'amour me saura faire en lui; Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume, Trouvera dans la paix une prompte amertume; 80 Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi.
HERMINIE.
J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie Des sujets de chagrin dans la commune joie, Et par quel intérêt un tel reste d'amour 85 Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour.
SOPHONISBE.
Ce reste ne va point à regretter sa perte[637], Dont je prendrois encor l'occasion offerte; Mais il est assez fort pour devenir jaloux De celle dont la paix le doit faire l'époux. 90 Éryxe, ma captive, Éryxe, cette reine Qui des Gétuliens naquit la souveraine, Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus, Et trouva de la gloire à choisir mon refus. Ce fut pour empêcher ce fâcheux[638] hyménée 95 Que Syphax fit la guerre à cette infortunée, La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur Ce qu'il n'entreprenoit que pour venger sa sœur; Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince, Et lui voulut pour dot remettre sa province. 100
HERMINIE.
Je comprends encor moins que vous peut importer A laquelle des deux il daigne s'arrêter. Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse; Et je ne puis trouver matière à vos douleurs 105 Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs.
SOPHONISBE.
Je le donnois[639], ce cœur où ma rivale aspire: Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire, Eût montré qu'un amant si maltraité par moi Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi. 110 Après m'avoir perdue, il auroit fait connoître Qu'il vouloit m'être encor tout ce qu'il pouvoit m'être, Se rattacher à moi par les liens du sang, Et tenir de ma main la splendeur de son rang; Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle 115 Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle, Qui brise tous mes fers, et brave hautement L'éclat de sa disgrâce et de mon changement.
HERMINIE.
Certes, si je l'osois, je nommerois caprice Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice, 120 Et l'obstination des soucis superflus Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus.
SOPHONISBE.