Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 31

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Notre critique ne pousse pas plus avant sa revue des acteurs de _Sophonisbe_: «Je ne parlerai point, dit-il, des suivantes, et de plusieurs autres personnages de peu de conséquence....» Mais il ne donne pas à entendre que ces rôles aient été mal remplis. On pourrait le conclure, ce semble, de ce qu'en a dit d'Aubignac, s'il était possible d'ajouter quelque foi aux remarques d'un observateur aussi partial. Voici du reste de quelle manière ce dernier s'exprime à ce sujet: «Les femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices, qui déplaisent aussitôt qu'elles ouvrent la bouche: de sorte que soit par le peu d'intérêt qu'elles ont au théâtre, par la froideur de leurs sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point; c'est le temps que les spectateurs prennent pour s'entretenir de ce qui s'est passé, ou pour manger leurs confitures....» Mais Donneau de Visé, devenu un peu tardivement le défenseur de Corneille, ne laisse pas ces objections sans réponse: «Vous ne vous contentez pas, dit-il, de condamner celles que vous nommez suivantes[582], votre critique s'attache encore aux personnes qui les représentent, et vous en faites un portrait aussi désavantageux qu'il est peu ressemblant; mais quand elles seroient de méchantes actrices, quand elles ne seroient point belles, et que ce que vous dites seroit aussi véritable qu'il se trouve faux dans la pièce que vous reprenez, dites-moi, je vous prie, à quoi sert cette remarque[583]?»

Nous avons vu Corneille déclarer que la prison où il avait placé Ægée dans sa _Médée_ produisait un effet désagréable, et qu'il est préférable de donner aux principaux acteurs, lorsque la situation l'exige, «des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans _Polyeucte_ et dans _Héraclius_[584].» Mais dans _Sophonisbe_ il a fait paraître Syphax enchaîné, et un de ses critiques le lui a reproché en ces termes: «Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne peut plus les souffrir, si ce n'est aux tragédies de collége[585].» Lélius dit toutefois:

Détachez-lui ces fers, il suffit qu'on le garde[586];

mais il ne le dit que lorsque Syphax a porté ces fers pendant trois scènes; encore peut-être cet ordre de Lélius n'est-il qu'une concession, car dans cet ouvrage, comme dans plusieurs autres[587], des changements ont eu lieu entre la première représentation et l'impression. En effet, l'auteur des _Nouvelles nouvelles_ dit en parlant du personnage de Lélius: «Il ne paroît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il se doit divertir avec Sophonisbe, et non la prendre pour femme. Il veut autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les Dieux n'ont jamais eu de femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi[588].» Dans l'édition de 1663 et dans les suivantes, Lélius parle bien encore des Dieux à Massinisse, qui lui en a parlé le premier (voyez acte IV, scène III); mais il ne lui dit pas, ce qui avait choqué le critique, que les Dieux n'ont jamais eu de femmes.

Pour ces changements antérieurs à l'impression, la déclaration de l'abbé d'Aubignac est encore plus formelle; il dit à la fin de la deuxième édition de sa critique[589]: «Voilà ce que l'on pouvoit dire de _Sophonisbe_, selon ce qu'elle étoit dans les premières représentations, et quiconque approuvera les changements qu'elle a soufferts dans l'impression, autorisera le jugement que j'en ai fait. Je n'envie point à ceux qui la liront sans l'avoir vue le plaisir de n'y pas rencontrer les fautes que j'ai condamnées; et j'estime M. Corneille d'avoir fait, en la mettant sous la presse, ce qu'il devoit faire auparavant que de la mettre sur le théâtre[590].»

D'Aubignac, il est vrai, est un témoin que les admirateurs de notre poëte seraient bien fondés à récuser; mais, tout en reconnaissant que le partial critique exagère sans doute l'importance des modifications, nous pensons que très-probablement Corneille en a fait au moins quelques-unes. Le soin qu'il a mis à corriger les diverses éditions de ses œuvres suffirait pour nous convaincre qu'avant l'impression de ses pièces il devait profiter des observations utiles que la représentation lui suggérait, quand même la confidence qu'il a faite sur ce point à ses lecteurs dans l'examen de _Nicomède_[591] ne dissiperait pas tous les doutes à ce sujet.

L'édition originale de _Sophonisbe_ forme un volume in-12, de 6 feuillets et 76 pages, intitulé: SOPHONISBE, TRAGEDIE. Par P. Corneille. _Imprimée à Rouen. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais...._ M.DC.LXIII. Auec priuilege du Roy.

Le privilége, donné à Paris le 4 mars 1663, est commun à _Sophonisbe_ et à _Persée et Démétrius_, tragédie de Thomas Corneille, représentée à la fin de 1662. L'Achevé d'imprimer est du 10 avril 1663.

Dans cette même année 1663, Montfleury, fils de l'acteur qui jouait Syphax dans _Sophonisbe_, plaçait dans _Impromptu de l'hôtel de Condé_ une scène[592] entre un marquis et une libraire du Palais, où il était question de la nouvelle pièce de Corneille[593]:

ALIS.

Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre?

LE MARQUIS.

Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.

ALIS.

Voilà la _Sophonisbe_.

LE MARQUIS.

Avez-vous du bon sens?

ALIS.

Si j'en ai? Je le crois: c'est de Monsieur Corneille, C'est du siècle présent l'honneur et la merveille; Et les œuvres, Monsieur, d'un homme si vanté, Le feront adorer de la postérité. Nous n'avons point d'auteurs dont la veine pareille....

LE MARQUIS.

Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.

Les écrits qui parurent à l'occasion de _Sophonisbe_ sont assez nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des _Nouvelles nouvelles_, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet, en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été réimprimé par Granet dans son _Recueil_ (tome I, p. 118), sous le titre de _Critique de la_ Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la _Sophonisbe_ soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa _Sophonisbe_. Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois, et je n'ai cité _Rodogune_ et _Cinna_ que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu. Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que, quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de tout le monde[594].»

Une seconde critique, intitulée: _Remarques sur la tragédie de_ Sophonisbe _de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par Monsieur L. D._ (l'abbé d'Aubignac)[595], est écrite d'un tout autre style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse suivante: _Défense de la_ Sophonisbe _de Monsieur de Corneille_[596]. Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui avait, comme on le voit, changé d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre _Sophonisbe_ dans mes _Nouvelles nouvelles_, je viens de prendre son parti; mais vous devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois alors été voir _Sophonisbe_ que pour y trouver des défauts, mais l'ayant depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M. de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»

Dans cette _Défense_, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M. de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.» D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans _la Critique de l'École des femmes_[597], esquisse le portrait quelques mois après la première représentation de _Sophonisbe_: «Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.»

Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer plus au long[598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois.»

Outre la _Défense_ de Donneau de Visé, il y eut encore comme réponse au pamphlet de d'Aubignac une lettre _A Monsieur D. P. P. S. sur les remarques qu'on a faites sur la_ Sophonisbe _de Mr de Corneille_[599]. Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.

Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille, il joignit à la seconde édition de ses _Remarques sur Sophonisbe_ une critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: _Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies de M. Corneille intitulées_ Sophonisbe _et_ Sertorius. _Envoyées à Madame la duchesse de R*_. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII, in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: _Troisième et quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée_ Œdipe, _et de Response à ses calomnies_. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663. Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans son _Recueil_; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans les notices d'_Œdipe_ et de _Sertorius_. Quant à la quatrième, elle est remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun ouvrage en particulier.

Il faut reconnaître que la vogue de la _Sophonisbe_ de Corneille ne dura pas. Elle «n'eut, dit Voltaire, qu'un médiocre succès, et la _Sophonisbe_ de Mairet continua à être représentée[600].» L'examen comparatif de ces deux pièces, qui fournissait un piquant sujet de discussion littéraire, fut repris assez fréquemment. Le _Mercure_ de mars et d'avril 1708 avait proposé d'indiquer «d'où est venu le mauvais succès de la _Sophonisbe_ de Mairet.» Dans le numéro de janvier 1709 on répondit à cette question par une dissertation très-favorable à Corneille, mais trop peu sérieuse. Enfin, en 1801 un _Examen des_ Sophonisbes _de Mairet, de Corneille et de Voltaire_, par Clément, paraissait dans le _Tableau annuel de la littérature_. La _Sophonisbe_ de Voltaire, dont il s'agit dans cette dernière dissertation, est un remaniement assez malheureux de la _Sophonisbe_ de Mairet, comme nous l'expliquerons plus au long dans notre _Appendice_.

[566] Pour l'histoire des diverses _Sophonisbes_, voyez ci-après l'_Appendice_ II, p. 553 et suivantes.

[567] Édition de la Haye, 1722, p. 144.

[568] Voyez tome III, p. 41-43.

[569] Voyez ci-après l'avis _Au lecteur_, p. 460 et suivantes.

[570] Donneau de Visé, _Nouvelles nouvelles_, 3e partie, p. 166.

[571] Ces deux mots sont imprimés en petit texte au bout du vers.

[572] 3 février 1663, no 15, p. 119.

[573] _Recueil de dissertations...._ publié par Granet, tome I, p. 135.

[574] _Ibidem_, p. 160 et 161.

[575] _Ibidem_, p. 196.

[576] Voyez p. 453.

[577] Voyez ci-dessus la Notice de _Sertorius_, p. 353 et 355.

[578] Voyez tome III, p. 13, note 1.

[579] Voyez tome III, p. 15, note 2.

[580] Voyez tome II, p. 427, notes 2 et 3, et tome IV, p. 126.

[581] Ce sont deux tragédies de Thomas Corneille, représentées la première en 1658, la seconde en 1660.

[582] Les deux suivantes, Herminie et Barcée, ont le titre de _dames d'honneur_, même dans la première édition. Voyez ci-dessus, p. 134, note 228.

[583] _Recueil de dissertations...._ publié par Granet, tome I, p. 171.

[584] Voyez tome II, p. 337.

[585] _Recueil de dissertations...._ publié par Granet, tome I, p. 124.

[586] Acte IV, scène II, vers 1146.

[587] Voyez tome III, p. 18, et ci-dessus, p. 229.

[588] _Recueil de dissertations...._ publié par Granet, tome I, p. 128.

[589] Voyez ci-après, p. 459.

[590] _Recueil de dissertations...._ publié par Granet, tome I, p. 153.

[591] Voyez tome V, p. 508 et 509.

[592] Scène II.

[593] Comparez tome II, p. 8 et 9.

[594] _Recueil_ de l'abbé Granet, tome I, p. 132 et 133.

[595] Réimprimées dans le _Recueil_ de Granet, tome I, p. 134 et suivantes.

[596] _Paris, Barbin_, 1663. Réimprimée dans le _Recueil_ de Granet, tome I, p. 154 et suivantes.

[597] Scène V.

[598] Voyez tome III, p. 254.

[599] Sans lieu ni date, in-12. Cette lettre est réimprimée dans le _Recueil_ de l'abbé Granet, tome I, p. 195 et suivantes.

[600] Remarques en tête de l'acte II de la _Sophonisbe_ de Corneille.--A la _Sophonisbe_ de Corneille succédèrent d'autres ouvrages sur le même sujet; aucun d'eux ne s'est maintenu au théâtre. Voyez ci-après l'_Appendice_ II, p. 564.

AU LECTEUR[601].

Cette pièce m'a fait connoître qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa _Sophonisbe_[602] sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu'elle assure à son illustre auteur; et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs[603] de ce prince[604], sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention: je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne[605], par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que tendu m'élever au-dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir d'exemple; nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste[606]; mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à cet événement, qu'aucun[607] des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fût; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte[608]. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristan a renouvelé _Mariane_[609] et _Panthée_[610] sur les pas du défunt sieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa _Didon_ n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après[611], sur une disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il disoit, par M. l'abbé d'Aubignac. A peine la _Cléopatre_ de M. de Benserade a paru, qu'elle a été suivie du _Marc Antoine_ de M. Mairet[612], qui n'est que le même sujet sous un autre titre. Sa _Sophonisbe_ même n'a pas été la première qui aye ennobli les théâtres des derniers temps: celle du Tricin[613] l'avoit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrestien en France[614]; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher _le Cid_ ou _les Horaces_[615], avec autant de retenue pour ma conduite et mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite Live[616]; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et la même haine pour Rome qu'il lui attribue. Je lui prête un peu d'amour; mais elle règne sur lui, et ne daigne l'écouter qu'autant qu'il peut servir à ces passions dominantes qui règnent sur elle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son cœur, Massinisse, Syphax, sa propre vie[617]. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Lélius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritoit d'être née Romaine. Elle n'avoit point abandonné Syphax après deux défaites; elle étoit prête de[618] s'ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s'il y fût revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille; mais elle vouloit qu'il mourût plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe où le réservoient les Romains; et elle avoit d'autant plus de droit d'attendre de lui cet effort de magnanimité, qu'elle s'étoit résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'étoit la coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très-violent, pour s'épargner la honte de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis[619]. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce ont assez conçu la mortelle horreur qu'a dû exciter en cette grande âme la vue de ces fers qu'il lui apporte à partager; mais du moins ceux qui ont eu peine à souffrir qu'elle eût deux maris vivants ne se sont pas souvenus que les lois de Rome vouloient que le mariage se rompît par la captivité[620]. Celles de Carthage nous sont fort peu connues; mais il y a lieu de présumer, par l'exemple même de Sophonisbe, qu'elles étoient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal, son père, l'avoit mariée à Massinisse avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne, où il commandoit les armées de cette république; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité ni envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avoient fait à sa fille et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse[621], et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici pour se ressaisir de Sophonisbe sans l'autorité des Romains, comme d'une femme qui étoit déjà à lui, et qu'il avoit épousée avant qu'elle fût à Syphax.

On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris; et je m'en suis étonné d'autant plus que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir, dans le _Sertorius_, Pompée mari de deux femmes vivantes, dont l'une venoit chercher un second mari aux yeux même de ce premier[622]. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peut avoir oublié en moins d'un an cette facilité que les anciens avoient donnée aux divorces, dont il étoit si bien instruit alors; mais il y auroit quelque lieu de s'en prendre à ceux qui sachant mieux la _Sophonisbe_ de M. Mairet que celle de Tite Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n'étoit pas de leur connoissance, et n'ont pu faire cette réflexion, que la mort de Syphax étoit une fiction de M. Mairet, dont je ne pouvois me servir sans faire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire[623]. Sa _Sophonisbe_ est à lui: c'est son bien, qu'il ne faut pas lui envier; mais celle de Tite Live est à tout le monde. Le Tricin et Mont-Chrestien, qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois: j'ai cru qu'il m'étoit permis de n'être pas plus cruel, et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quelque teinture des livres, pour nous convier à ne la démentir pas[624].