Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 30
S'il en croit votre ardeur, je suis sûr du trépas; Mais peut-être, Madame, il ne l'en croira pas; Et quand il me verra commander une armée, Contre lui tant de fois à vaincre accoutumée, Il se rendra facile à conclure une paix 1735 Qui faisoit dès tantôt ses plus ardents souhaits. J'ai même entre mes mains un assez bon otage, Pour faire mes traités avec quelque avantage. Cependant vous pourriez, pour votre heur et le mien, Ne parler pas si haut à qui ne vous dit rien. 1740 Ces menaces en l'air vous donnent trop de peine. Après ce que j'ai fait, laissez faire la Reine; Et sans blâmer des vœux qui ne vont point à vous, Songez à regagner le cœur de votre époux.
VIRIATE.
Oui, Madame, en effet c'est à moi de répondre, 1745 Et mon silence ingrat a droit de me confondre. Ce généreux exploit, ces nobles sentiments Méritent de ma part de hauts remercîments: Les différer encor, c'est lui faire injustice. Il m'a rendu sans doute un signalé service; 1750 Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi: Le grand Sertorius fut son parfait ami. Apprenez-le, Seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade[556]; Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, 1755 Il me coûtera peu de vous le déférer): Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, Ce héros; qu'il osa mériter ma colère; Que malgré son amour, que malgré mon courroux[557], Il a fait tous efforts pour me donner à vous; 1760 Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole, Tout mon dessein n'étoit qu'une atteinte[558] frivole; Qu'il s'obstinoit pour vous au refus de ma main.
ARISTIE.
Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein! Et ton bras....
VIRIATE.
Permettez, Madame, que j'estime 1765 La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin, Et de son général se faire un sacrifice, Lorsque son amitié lui rend un tel service; 1770 Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense: Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi 1775 A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi; Tout cela montre une âme au dernier point charmée. Il seroit moins coupable à m'avoir moins aimée; Et comme je n'ai point les sentiments ingrats, Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas. 1780 Ce seroit en son lit mettre son ennemie, Pour être à tous moments maîtresse de sa vie; Et je me résoudrois à cet excès d'honneur, Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur[559]. Seigneur, voilà l'effet de ma reconnoissance. 1785 Du reste, ma personne est en votre puissance: Vous êtes maître ici; commandez, disposez, Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.
PERPENNA.
Moi! si je l'oserai? Vos conseils magnanimes Pouvoient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes: J'en connois mieux que vous toute l'énormité, Et pour la bien connoître ils m'ont assez coûté. On ne s'attache point, sans un remords bien rude, A tant de perfidie et tant d'ingratitude: Pour vous je l'ai dompté, pour vous je l'ai détruit; 1795 J'en ai l'ignominie, et j'en aurai le fruit. Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête: De ces mêmes forfaits vous serez la conquête; Et n'eût tout mon bonheur que deux jours à durer, Vous n'avez dès demain qu'à vous y préparer. 1800 J'accepte votre haine, et l'ai bien méritée; J'en ai prévu la suite, et j'en sais la portée. Mon triomphe....
SCÈNE V.
PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, AUFIDE, ARCAS, THAMIRE.
AUFIDE.
Seigneur, Pompée est arrivé, Nos soldats mutinés, le peuple soulevé. La porte s'est ouverte à son nom, à son ombre. 1805 Nous n'avons point d'amis qui ne cèdent au nombre: Antoine et Manlius[560], déchirés par morceaux, Tous morts et tous sanglants ont encor des bourreaux. On cherche avec chaleur le reste des complices, Que lui-même il destine à de pareils supplices, 1810 Je défendois mon poste: il l'a soudain forcé, Et de sa propre main vous me voyez percé; Maître absolu de tout, il change ici la garde. Pensez à vous, je meurs[561]; la suite vous regarde.
ARISTIE.
Pour quelle heure, Seigneur, faut-il se préparer 1815 A ce rare bonheur qu'il vient vous assurer? Avez-vous en vos mains un assez bon otage Pour faire vos traités avec grand avantage?
PERPENNA.
C'est prendre en ma faveur un peu trop de souci, Madame; et j'ai de quoi le satisfaire ici. 1820
SCÈNE VI.
POMPÉE, PERPENNA, VIRIATE, ARISTIE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.
PERPENNA.
Seigneur, vous aurez su ce que je viens de faire. Je vous ai de la paix immolé l'adversaire, L'amant de votre femme, et ce rival fameux Qui s'opposoit partout au succès de vos vœux. Je vous rends Aristie, et finis cette crainte 1825 Dont votre âme tantôt se montroit trop atteinte; Et je vous affranchis de ce jaloux ennui Qui ne pouvoit la voir entre les bras d'autrui. Je fais plus: je vous livre une fière ennemie, Avec tout son orgueil et sa Lusitanie; 1830 Je vous en ai fait maître, et de tous ces Romains Que déjà leur bonheur a remis en vos mains. Comme en un grand dessein, et qui veut promptitude, On ne s'explique pas avec la multitude, Je n'ai point cru, Seigneur, devoir apprendre à tous 1835 Celui d'aller demain me rendre auprès de vous; Mais j'en porte sur moi d'assurés témoignages. Ces lettres de ma foi vous seront de bons gages; Et vous reconnoîtrez, par leurs perfides traits, Combien Rome pour vous a d'ennemis secrets, 1840 Qui tous, pour Aristie enflammés de vengeance, Avec Sertorius étoient d'intelligence. Lisez....
(Il lui donne les lettres qu'Aristie avoit apportées de Rome à Sertorius.)
ARISTIE.
Quoi? scélérat! quoi? lâche! oses-tu bien....
PERPENNA.
Madame, il est ici votre maître et le mien; Il faut en sa présence un peu de modestie, 1845 Et si je vous oblige à quelque repartie, La faire sans aigreur, sans outrages mêlés, Et ne point oublier devant qui vous parlez. Vous voyez là, Seigneur, deux illustres rivales, Que cette perte anime à des haines égales. 1850 Jusques au dernier point elles m'ont outragé; Mais puisque je vous vois, je suis assez vengé[562]. Je vous regarde aussi comme un dieu tutélaire; Et ne puis.... Mais, ô Dieux! Seigneur, qu'allez-vous faire?
POMPÉE, après avoir brûlé les lettres sans les lire[563].
Montrer d'un tel secret ce que je veux savoir. 1855 Si vous m'aviez connu, vous l'auriez su prévoir. Rome en deux factions trop longtemps partagée N'y sera point pour moi de nouveau replongée; Et quand Sylla lui rend sa gloire et son bonheur, Je n'y remettrai point le carnage et l'horreur[564]. 1860 Oyez, Celsus.
(Il lui parle à l'oreille).
Surtout empêchez qu'il ne nomme Aucun des ennemis qu'elle m'a faits à Rome. Vous, suivez ce tribun: j'ai quelques intérêts
(A Perpenna.)
Qui demandent ici des entretiens secrets.
PERPENNA.
Seigneur, se pourroit-il qu'après un tel service.... 1865
POMPÉE.
J'en connois l'importance, et lui rendrai justice, Allez.
PERPENNA.
Mais cependant leur haine....
POMPÉE.
C'est assez. Je suis maître; je parle; allez, obéissez.
SCÈNE VII.
POMPÉE, VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.
POMPÉE.
Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître, Grande reine; ce n'est que pour punir un traître. 1870 Criminel envers vous d'avoir trop écouté L'insolence où montoit sa noire lâcheté, J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire, Pour me justifier avant que vous rien dire; Mais je n'abuse point d'un si facile accès 1875 Et je n'ai jamais su dérober mes succès. Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève, Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve; Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux. 1880 Si de quelque péril je vous ai garantie, Je ne veux pour tout prix enlever qu'Aristie, A qui devant vos yeux, enfin maître de moi, Je rapporte avec joie et ma main et ma foi. Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle. 1885
ARISTIE.
Le mien savoit vous rendre une ardeur mutuelle; Et pour mieux recevoir ce don renouvelé, Il oubliera, Seigneur, qu'on me l'avoit volé.
VIRIATE.
Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte; C'est tout ce que je puis, Seigneur, après ma perte: Elle est irréparable; et comme je ne voi Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi, Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée; Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née. D'une juste amitié je sais garder les lois, 1895 Et ne sais point régner comme règnent nos rois. S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine, Je m'ensevelirai sous ma propre ruine; Mais si je puis régner sans honte et sans époux, Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous. 1900 Vous choisirez, Seigneur; ou si votre alliance Ne peut voir mes États sous ma seule puissance, Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains, Et je m'y tiens déjà captive des Romains.
POMPÉE.
Madame, vous avez l'âme trop généreuse 1905 Pour n'en pas obtenir une paix glorieuse, Et l'on verra chez eux mon pouvoir abattu, Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.
SCÈNE VIII.
POMPÉE, ARISTIE, VIRIATE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.
POMPÉE.
En est-ce fait, Celsus?
CELSUS.
Oui, Seigneur: le perfide A vu plus de cent bras punir son parricide; 1910
Et livré par votre ordre à ce peuple irrité, Sans rien dire....
POMPÉE.
Il suffit: Rome est en sûreté; Et ceux qu'à me haïr j'avois trop su contraindre, N'y craignant rien de moi, n'y donnent rien à craindre[565]. Vous, Madame, agréez pour notre grand héros 1915 Que ses mânes vengés goûtent un plein repos. Allons donner votre ordre à des pompes funèbres, A l'égal de son nom illustres et célèbres, Et dresser un tombeau, témoin de son malheur, Qui le soit de sa gloire et de notre douleur.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[550] «Sertorius se partit d'Afrique à la semonce des Lusitaniens, qui le choisirent pour leur capitaine general, auec plein pouuoir et authorité souueraine.» (Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XI, traduction d'Amyot.)
[551] «Il semble que l'auteur, refroidi lui-même dans cette scène, fait répéter à Viriate le même vers et les mêmes choses que dit Cornélie en tenant l'urne de Pompée, à cela près que les vers de Cornélie sont très-touchants et que ceux de Viriate languissent.» (_Voltaire._)--Voyez au tome IV, _Pompée_, acte V, scène 1, vers 1461 et suivants.
[552]Dans l'édition de Voltaire (1764): «PERPENNA, _à Viriate_.»
[553] Voyez ci-dessus, p. 391, note 508.
[554] La première édition donne: «Et l'espoir d'Aristie,» ce qui est évidemment une faute.
[555] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[556] Dans l'édition de 1662: «à notre nouveau grade,» mais c'est certainement encore une faute.
[557] Les éditions de 1682 et de 1692, que Voltaire a suivies, portent, par erreur, _son courroux_, pour _mon courroux_. Au vers suivant, Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «tous efforts» en «ses efforts.»
[558] _Atteinte_ est le texte de 1682, de 1692, de Voltaire dans sa première édition (1764), aussi bien que dans la seconde (1774). L'impression originale (1662) et celle de 1668 donnent _attente_. Il nous semble que les deux leçons peuvent se défendre.
[559] «Rodelinde dit dans _Pertharite_ (acte III, scène III, vers 998 et 1000):
Pour mieux choisir la place à te percer le cœur[559-a] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A ces conditions prends ma main, si tu l'oses.» (_Voltaire._)
[559-a] Dans _Pertharite_ (voyez ci-dessus, p. 62), le texte de ce vers et du précédent est:
Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le cœur.
[560] Corneille a emprunté à Plutarque les noms d'_Antoine_ et de _Manlius_, aussi bien que celui d'_Aufide_ (ci-dessus, p. 364, note 1). Ce fut Antoine qui porta le premier coup à Sertorius. Voyez la _Vie de Sertorius_, chapitre XXVI.
[561] Plutarque, tout à la fin de son dernier chapitre, raconte que, de tous les complices de Perpenna, Aufidius fut le seul qui échappa. Il «vieillit en vne meschante bourgade de Barbares, pauure, miserable, et hay de tout le monde.»
[562] _Var._ Mais puisque je vous vois, j'en suis assez vengé. (1662)
[563] «En la scène sixième, M. Corneille nous apprend de son chef et par entreligne, dans l'impression de sa pièce, que Pompée brûle des lettres d'Aristie, au moins il semble que ce soit d'elle, que Perpenna lui venoit de mettre entre les mains; mais il veut qu'on l'en croie sur sa parole, car il ne paroît point qu'il y eût du feu dans le cabinet de Viriate.» (_Seconde dissertation...._ par l'abbé d'Aubignac. _Recueil...._ publié par l'abbé Granet, tome I, p. 275.)--«Cette action de brûler des lettres est belle dans l'histoire (voyez la note suivante), et fait un mauvais effet dans une tragédie. On apporte une bougie, autrefois on apportait une chandelle.» (_Voltaire_, 2e édition, 1774.)
[564] «Pour cuider sauuer sa vie, s'estant saisi des papiers de Sertorius, il (_Perpenna_) fit offre à Pompeius de luy bailler entre ses mains les lettres missiues de plusieurs des principaux senateurs de Rome, escrites de leurs propres mains, par lesquelles ilz mandoient à Sertorius qu'il menast son armée en Italie, et qu'il y trouueroit beaucoup de gens qui desiroient sa venuë, et ne demandoient autre chose que la mutation du gouuernement. Là ne fit point Pompeius vn acte de ieune homme, ains d'vn cerueau meur, rassis et bien composé, deliurant par ce moyen la ville de Rome de grande peur et du danger de grandes nouuelletez; car il amassa ces lettres et papiers de Sertorius en vn monceau, et les brusla toutes sans en lire vne seule, ne permettre qu'autre en leust. Dauantage fit incontinent mourir Perpenna pour doute qu'il n'en nommast quelques vns, craignant que s'il en nommoit, cela ne fust derechef occasion de nouveaux troubles et nouuelles seditions.» (Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XXVII, traduction d'Amyot.)
[565] Voltaire (1764) a placé entre ce vers et le suivant l'indication: _A Viriate_.
SOPHONISBE TRAGÉDIE. 1663
NOTICE.
Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à traiter à leur tour le même sujet[566], mais aucun ne réussit aussi bien que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au _Cid_, a toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le _Segraisiana_[567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la _Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée.»
Jusqu'au succès du _Cid_, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents libelles contre le nouvel ouvrage[568]. Plus tard un rapprochement eut lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de traiter à son tour le sujet de _Sophonisbe_, Mairet en conçut un chagrin que les bons procédés de Corneille[569] ne purent calmer. «Ah! vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a de ce qu'on a refait sa _Sophonisbe_, qui lui cause cette maladie; celui qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils n'en auront que la peur[570].» Il faudrait se garder du reste de prendre à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la nouvelle _Sophonisbe_.
Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa _Muse historique_ du 20 de ce mois:
Cette pièce de conséquence, Qu'avec extrême impatience On attendoit de jour en jour Dans tout Paris et dans la cour, Pièce qui peut être appelée _Sophonisbe_ renouvelée, Maintenant se joue à l'Hôtel (_de Bourgogne_[571]), Avec applaudissement tel, Et si grand concours de personnes, De hautes dames, de mignonnes, D'esprit beaux en perfection, Et de gens de condition, Que de longtemps pièce nouvelle Ne reçut tant d'éloges qu'elle. Je ne m'embarrasserai point A déduire de point en point Ses plus importantes matières Ni ses plus brillantes lumières. Pour dignement les concevoir, Il faut les ouïr et les voir. Je veux pourtant dans notre histoire Prouver son mérite et sa gloire Par un invincible argument; Car en disant tant seulement Que cette pièce nompareille Est l'ouvrage du grand Corneille, C'est pousser la louange à bout, Et qui dit Corneille dit tout.
Quelques jours après on lisait dans la _Gazette_[572]: «Le 27, Leurs Majestés eurent dans l'appartement de la Reine la représentation de la _Sophonisbe_ du sieur Corneille par la troupe royale, Monsieur et Madame s'y étant trouvés avec toute la cour.»
Nous sommes obligé d'avouer que tout le monde ne parle pas avec autant d'enthousiasme que Loret de l'effet produit par cette pièce: «Durant tout ce spectacle, dit l'abbé d'Aubignac[573], le théâtre n'éclata que quatre ou cinq fois au plus.» Mais de Visé lui répond[574]: «Vous devriez faire connoître de quoi vous entendez parler, et si c'est des vers ou du sujet; car pour me servir de vos termes, il est constant que les vers en sont si forts et si beaux, qu'ils font éclater plus de cent fois; c'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, qu'ils obligent les spectateurs à donner de visibles marques de leur admiration.» Un autre défenseur de Corneille, sans contester les assertions de d'Aubignac, donne du fait qu'il avance une explication des plus naïves: «Les spectateurs, dit-il, sont sans cesse dans l'admiration et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond silence[575].»
Une critique de _Sophonisbe_, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure[576], a le rare mérite de nous nommer tous les acteurs qui ont joué d'original dans cette tragédie, et de nous faire connaître leur genre de talent. «Je vais vous dire un mot de chaque personnage, et commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce, est joué par Mlle des Œillets[577], qui est une des premières actrices du monde, et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en pourrois assez donner; je me contenterai seulement de dire qu'elle joue divinement ce rôle et au delà de tout ce que l'on se peut imaginer; que M. de Corneille lui en doit être obligé, et que quand vous n'iriez voir cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en sortiriez le plus satisfait du monde....» Le rôle de Syphax, ajoute l'auteur de cette critique, «est joué par M. de Montfleury[578], qui fait beaucoup paroître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui pousse tout à fait bien les grandes passions, et qui ne manque jamais de faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles.... Je passe à celui d'Erixe, que représente Mlle de Beauchâteau[579]. Sa réputation est assez établie, et je ne puis rien dire à son avantage que tout le monde ne sache. Je vous entretiendrois de son esprit, si je ne craignois de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendois que la quantité de choses que j'aurois à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière.... Après l'inutile rôle d'Erixe, voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y apporte quelques beautés. Oui; mais elles ne viennent pas de l'auteur, mais de celui qui le représente, puisque c'est M. de Floridor[580], qui a un air si dégagé, et qui joue de si bonne grâce que les personnes d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il paroît véritablement ce qu'il représente, dans toutes les pièces qu'il joue. Tous les auditeurs souhaiteroient de le voir sans cesse, et sa démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel, qu'il n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le monde. Pour lui donner enfin beaucoup de louanges, il suffit de le nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui pourroit donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession: il y a longtemps qu'il est au-dessus de l'envie et que tout le monde avoue que c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et de la plus agréable conversation.... Le dernier rôle considérable dont je vous parlerai, et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est celui de Lélius, que joue M. de la Fleur, qui peut passer pour un grand comédien, et qui s'est fait admirer de tout le monde dans _Commode_ et dans _Stilicon_[581].»