Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 3

Chapter 33,576 wordsPublic domain

Qu'elle soit vraie ou non, tu n'en dois rien attendre. Je dois à sa mémoire, à moi-même, à son fils, Ce que je dus aux nœuds qui nous avoient unis. Ce n'est qu'à le venger que tout mon cœur s'applique; 255 Et puisqu'il faut enfin que tout ce cœur s'explique, Si je puis une fois échapper de tes mains, J'irai porter partout de si justes desseins: J'irai dessus ses pas aux deux bouts de la terre Chercher des ennemis à te faire la guerre; 260 Ou s'il me faut languir prisonnière en ces lieux, Mes vœux demanderont cette vengeance aux cieux, Et ne cesseront point jusqu'à ce que leur foudre Sur mon trône usurpé brise ta tête en poudre. Madame, vous voyez avec quels sentiments 265 Je mets ce grand obstacle à vos contentements. Adieu: si vous pouvez, conservez ma couronne, Et regagnez un cœur que je vous abandonne.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Qu'avez-vous dit, Madame, et que supposez-vous Pour la faire douter du sort de son époux? 270 Depuis quand et de qui savez-vous qu'il respire?

ÉDÜIGE.

Ce confident si cher pourra vous le redire.

GRIMOALD.

M'auriez-vous accusé d'avoir feint son trépas?

ÉDÜIGE.

Ne vous alarmez point, elle ne m'en croit pas. Son destin est plus doux veuve que mariée, 275 Et de croire sa mort vous l'avez trop priée[55].

GRIMOALD.

Mais enfin?

ÉDÜIGE.

Mais enfin, chacun sait ce qu'il sait; Et quand il sera temps nous en verrons l'effet. Épouse-la, parjure, et fais-en une infâme: Qui ravit un État peut ravir une femme; 280 L'adultère et le rapt sont du droit des tyrans.

GRIMOALD.

Vous me donniez jadis des titres différents. Quand pour vous acquérir je gagnois des batailles, Que mon bras de Milan foudroyoit les murailles, Que je semois partout la terreur et l'effroi, 285 J'étois un grand héros, j'étais un digne roi; Mais depuis que je règne en prince magnanime, Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime, Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs, Je ne suis qu'un tyran, parce que j'aime ailleurs. 290 Ce n'est plus la valeur, ce n'est plus la naissance Qui donne quelque droit à la toute-puissance: C'est votre amour lui seul qui fait des conquérants, Suivant qu'ils sont à vous, des rois ou des tyrans. Si ce titre odieux s'acquiert à vous déplaire, 295 Je n'ai qu'à vous aimer, si je veux m'en défaire; Et ce même moment, de lâche usurpateur, Me fera vrai monarque en vous rendant mon cœur.

ÉDÜIGE.

Ne prétends plus au mien après ta perfidie. J'ai mis entre tes mains toute la Lombardie; 300 Mais ne t'aveugle point dans ton nouveau souci[56]: Ce n'est que sous mon nom que tu règnes ici, Et le peuple bientôt montrera par sa haine Qu'il n'adoroit en toi que l'amant de sa reine, Qu'il ne respectoit qu'elle, et ne veut point d'un roi 305 Qui commence par elle à violer sa foi.

GRIMOALD.

Si vous étiez, Madame, au milieu de Pavie, Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie, Ce discours, quoique même un peu hors de saison, Pourroit avoir du moins quelque ombre de raison. 310 Mais ici, dans Milan, dont j'ai fait ma conquête, Où ma seule valeur a couronné ma tête, Au milieu d'un État où tout le peuple à moi Ne sauroit craindre en vous que l'amour de son roi, La menace impuissante est de mauvaise grâce: 315 Avec tant de foiblesse il faut la voix plus basse. J'y règne, et régnerai malgré votre courroux; J'y fais à tous justice, et commence par vous.

ÉDÜIGE.

Par moi?

GRIMOALD.

Par vous, Madame.

ÉDÜIGE.

Après la foi reçue! Après deux ans d'amour si lâchement déçue! 320

GRIMOALD.

Dites après deux ans de haine et de mépris, Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.

ÉDÜIGE.

Appelles-tu mépris une amitié sincère?

GRIMOALD.

Une amitié fidèle à la haine d'un frère, Un long orgueil armé d'un frivole serment, 325 Pour s'opposer sans cesse au bonheur d'un amant. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte D'attacher votre sort à la valeur d'un comte. Jusqu'à ce qu'il fût roi vous plaire à le gêner, C'étoit vouloir vous vendre, et non pas vous donner. 330 Je me suis donc fait roi pour plaire à votre envie: J'ai conquis votre cœur au péril de ma vie; Mais alors qu'il m'est dû, je suis en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté, Et votre ambition est justement punie 335 Quand j'affranchis un roi de votre tyrannie. Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis de disposer de moi. C'est quitter, c'est trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même; 340 Et dans ce même trône où vous m'avez voulu, Sur moi comme sur tous je dois être absolu: C'est le prix de mon sang; souffrez que j'en dispose, Et n'accusez que vous du mal que je vous cause.

ÉDÜIGE.

Pour un grand conquérant que tu te défends mal! 345 Et quel étrange roi tu fais de Grimoald! Ne dis plus que ce rang veut que tu m'abandonnes, Et que la trahison est un droit des couronnes; Mais si tu veux trahir, trouve du moins, ingrat, De plus belles couleurs dans les raisons d'État. 350 Dis qu'un usurpateur doit amuser la haine Des peuples mal domptés, en épousant leur reine; Leur faire présumer qu'il veut rendre à son fils Un sceptre sur le père injustement conquis; Qu'il ne veut gouverner que durant son enfance, 355 Qu'il ne veut qu'en dépôt la suprême puissance, Qu'il ne veut autre titre en leur donnant la loi, Que d'époux de la Reine et de tuteur du Roi; Dis que sans cet hymen ta puissance t'échappe, Qu'un vieil amour des rois la détruit et la sape; 360 Dis qu'un tyran qui règne en pays ennemi N'y sauroit voir son trône autrement affermi. De cette illusion l'apparence plausible Rendroit ta lâcheté peut-être moins visible; Et l'on pourroit donner à la nécessité 365 Ce qui n'est qu'un effet de ta légèreté.

GRIMOALD.

J'embrasse un bon avis, de quelque part qu'il vienne. Unulphe, allez trouver la Reine, de la mienne, Et tâchez par cette offre à vaincre sa rigueur. Madame, c'est à vous que je devrai son cœur; 370 Et pour m'en revancher, je prendrai soin moi-même De faire choix pour vous d'un mari qui vous aime, Qui soit digne de vous, et puisse mériter L'amour que, malgré moi, vous voulez me porter.

ÉDÜIGE.

Traître, je n'en veux point que ta mort ne me donne, 375 Point qui n'ait par ton sang affermi ma couronne.

GRIMOALD.

Vous pourrez à ce prix en trouver aisément. Remettez la Princesse à son appartement, Duc; et tâchez à rompre un dessein sur ma vie Qui me feroit trembler si j'étois à Pavie. 380

ÉDÜIGE.

Crains-moi, crains-moi partout: et Pavie, et Milan, Tout lieu, tout bras est propre à punir un tyran; Et tu n'as point de forts où vivre en assurance, Si de ton sang versé je suis la récompense.

GRIMOALD.

Dissimulez du moins ce violent courroux: 385 Je deviendrois tyran, mais ce seroit pour vous.

ÉDÜIGE.

Va, je n'ai point le cœur assez lâche pour feindre.

GRIMOALD.

Allez donc; et craignez, si vous me faites craindre.

FIN DU PREMIER ACTE.

[47] _Var._ Je vous le dis encor, rien ne me peut changer. (1653-56)

[48] _Var._ Voilà quelle je suis, et quelle je dois être. (1653-56 et 63)

[49] _Var._ Nommez-le roi, Madame. (1653-56)

[50] _Dont_, «par suite de quoi,» dans le sens du latin _unde_. Voyez le _Lexique_. Il y a un emploi semblable de _dont_ dans l'extrait de du Verdier: voyez plus haut, p. 11.

[51] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[52] _Var._ Qui veut vivre en repos, il n'a qu'à m'imiter. (1653-56)

[53] _Var._ De ces derniers devoirs les magnifiques pompes. (1653-56)

[54] Voyez tome I, p. 148, note 3.

[55] _Var._ Et de le croire mort vous l'avez trop priée. (1653-56)

[56] _Var._ Mais ne t'aveugle point dans ton ambition: Si tu règnes ici, ce n'est que sous mon nom. (1653-56)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE[57].

ÉDÜIGE, GARIBALDE.

ÉDÜIGE.

Je l'ai dit à mon maître, et je vous le redis: Je me dois cette joie après de tels mépris; 390 Et mes ardents souhaits de voir punir son change Assurent ma conquête à quiconque me venge[58]. Suivez le mouvement d'un si juste courroux, Et sans perdre de vœux obtenez-moi de vous. Pour gagner mon amour il faut servir ma haine: 395 A ce prix est le sceptre, à ce prix une reine; Et Grimoald puni rendra digne de moi Quiconque ose m'aimer, ou se veut faire roi.

GARIBALDE.

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème, C'est ne connoître pas votre haine et vous-même; 400 Et qui, sous cet espoir, voudroit vous obéir, Chercheroit les moyens de se faire haïr. Grimoald inconstant n'a plus pour vous de charmes, Mais Grimoald puni vous coûteroit des larmes. A cet objet sanglant, l'effort de la pitié 405 Reprendroit tous les droits d'une vieille amitié Et son crime en son sang éteint avec sa vie Passeroit en celui qui vous auroit servie. Quels que soient ses mépris, peignez-vous bien sa mort, Madame, et votre cœur n'en sera pas d'accord. 410 Quoi qu'un amant volage excite de colère, Son change est odieux, mais sa personne est chère; Et ce qu'a joint l'amour a beau se désunir, Pour le rejoindre mieux il ne faut qu'un soupir. Ainsi n'espérez pas que jamais on s'assure 415 Sur les bouillants transports qu'arrache son parjure. Si le ressentiment de sa légèreté Aspire à la vengeance avec sincérité, En quelques dignes mains qu'il veuille la remettre, Il vous faut vous donner, et non pas vous promettre, 420 Attacher votre sort, avec le nom d'époux, A la valeur du bras qui s'armera pour vous. Tant qu'on verra ce prix en quelque incertitude, L'oseroit-on punir de son ingratitude? Votre haine tremblante est un mauvais appui 425 A quiconque pour vous entreprendroit sur lui; Et quelque doux espoir qu'offre cette colère[59], Une plus forte haine en seroit le salaire. Donnez-vous donc, Madame, et faites qu'un vengeur N'ait plus à redouter le désaveu du cœur. 430

ÉDÜIGE.

Que vous m'êtes cruel en faveur d'un infâme, De vouloir, malgré moi, lire au fond de mon âme, Où mon amour trahi, que j'éteins à regret, Lui fait contre ma haine un partisan secret! Quelques justes arrêts que ma bouche prononce, 435 Ce sont de vains efforts où tout mon cœur renonce. Ce lâche malgré moi l'ose encor protéger[60], Et veut mourir du coup qui m'en pourroit venger. Vengez-moi toutefois, mais d'une autre manière: Pour conserver mes jours, laissez-lui la lumière. 440 Quelque mort que je doive à son manque de foi, Otez-lui Rodelinde, et c'est assez pour moi; Faites qu'elle aime ailleurs, et punissez son crime[61] Par ce désespoir même où son change m'abîme. Faites plus: s'il est vrai que je puis tout sur vous, 445 Ramenez cet ingrat tremblant à mes genoux, Le repentir au cœur, les pleurs sur le visage, De tant de lâchetés me faire un plein hommage, Implorer le pardon qu'il ne mérite pas, Et remettre en mes mains sa vie et son trépas. 450

GARIBALDE.

Ajoutez-y, Madame, encor qu'à vos yeux même Cette odieuse main perce un cœur qui vous aime, Et que l'amant fidèle, au volage immolé, Expie au lieu de lui ce qu'il a violé. L'ordre en sera moins rude, et moindre le supplice, 455 Que celui qu'à mes feux prescrit votre injustice: Et le trépas en soi n'a rien de rigoureux A l'égal de vous rendre un rival plus heureux.

ÉDÜIGE.

Duc, vous vous alarmez faute de me connoître: Mon cœur n'est pas si bas qu'il puisse aimer un traître. Je veux qu'il se repente, et se repente en vain, Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain; Je veux qu'en vain son âme, esclave de la mienne, Me demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne, Qu'il soupire sans fruit; et pour le punir mieux, 465 Je veux même à mon tour vous aimer à ses yeux.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, Madame, et savez-vous vos forces? Savez-vous de l'amour quelles sont les amorces? Savez-vous ce qu'il peut, et qu'un visage aimé Est toujours trop aimable à ce qu'il a charmé? 470 Si vous ne m'abusez, votre cœur vous abuse. L'inconstance jamais n'a de mauvaise excuse; Et comme l'amour seul fait le ressentiment, Le moindre repentir obtient grâce à l'amant.

ÉDÜIGE.

Quoi qu'il puisse arriver, donnez-vous cette gloire 475 D'avoir sur cet ingrat rétabli ma victoire; Sans songer qu'à me plaire exécutez mes lois, Et pour l'événement laissez tout à mon choix: Souffrez qu'en liberté je l'aime ou le néglige. L'amant est trop payé quand son service oblige; 480 Et quiconque en aimant aspire à d'autres prix N'a qu'un amour servile et digne de mépris. Le véritable amour jamais n'est mercenaire, Il n'est jamais souillé de l'espoir du salaire, Il ne veut que servir, et n'a point d'intérêt 485 Qu'il n'immole à celui de l'objet qui lui plaît. Voyez donc Grimoald, tâchez à le réduire: Faites-moi triompher au hasard de vous nuire; Et si je prends pour lui des sentiments plus doux, Vous m'aurez faite heureuse, et c'est assez pour vous. 490 Je verrai par l'effort de votre obéissance Où doit aller celui de ma reconnoissance. Cependant, s'il est vrai que j'ai pu vous charmer, Aimez-moi plus que vous, ou cessez de m'aimer: C'est par là seulement qu'on mérite Édüige. 495 Je veux bien qu'on espère, et non pas qu'on exige. Je ne veux rien devoir; mais lorsqu'on me sert bien, On peut attendre tout de qui ne promet rien.

SCÈNE II.

GARIBALDE.

Quelle confusion! et quelle tyrannie M'ordonne d'espérer ce qu'elle me dénie! 500 Et de quelle façon est-ce écouter des vœux, Qu'obliger un amant à travailler contre eux? Simple, ne prétends pas, sur cet espoir frivole, Que je tâche à te rendre un cœur que je te vole. Je t'aime, mais enfin je m'aime plus que toi. 505 C'est moi seul qui le porte à ce manque de foi; Auprès d'un autre objet c'est moi seul qui l'engage: Je ne détruirai pas moi-même mon ouvrage. Il m'a choisi pour toi, de peur qu'un autre époux Avec trop de chaleur n'embrasse ton courroux; 510 Mais lui-même il se trompe en l'amant qu'il te donne. Je t'aime, et puissamment, mais moins que la couronne; Et mon ambition, qui tâche à te gagner, Ne cherche en ton hymen que le droit de régner. De tes ressentiments s'il faut que je l'obtienne, 515 Je saurai joindre encor cent haines à la tienne, L'ériger en tyran par mes propres conseils, De sa perte par lui dresser les appareils, Mêler si bien l'adresse avec un peu d'audace, Qu'il ne faille qu'oser pour me mettre en sa place; 520 Et comme en t'épousant j'en aurai droit de toi, Je t'épouserai, lors, mais pour me faire roi. Mais voici Grimoald.

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GRIMOALD.

Eh bien! quelle espérance, Duc? et qu'obtiendrons-nous de ta persévérance?

GARIBALDE.

Ne me commandez plus, Seigneur, de l'adorer, 525 Ou ne lui laissez plus aucun lieu d'espérer.

GRIMOALD.

Quoi? de tout mon pouvoir je l'avois irritée Pour faire que ta flamme en fût mieux écoutée, Qu'un dépit redoublé, la pressant contre moi, La rendît plus facile à recevoir ta foi, 530 Et fît tomber ainsi par ses ardeurs nouvelles Le dépôt de sa haine en des mains si fidèles[62]: Cependant son espoir à mon trône attaché Par aucun de nos soins n'en peut être arraché! Mais as-tu bien promis ma tête à sa vengeance? 535 Ne l'as-tu point offerte avecque négligence, Avec quelque froideur qui l'ait fait soupçonner Que tu la promettois sans la vouloir donner?

GARIBALDE.

Je n'ai rien oublié de ce qui peut séduire Un vrai ressentiment qui voudroit vous détruire; 540 Mais son feu mal éteint ne se peut déguiser: Son plus ardent courroux brûle de s'apaiser; Et je n'obtiendrai point, Seigneur, qu'elle m'écoute, Jusqu'à ce qu'elle ait vu votre hymen hors de doute, Et que de Rodelinde étant l'illustre époux, 545 Vous chassiez de son cœur tout espoir d'être à vous.

GRIMOALD.

Hélas! je mets en vain toute chose en usage: Ni prières ni vœux n'ébranlent son courage. Malgré tous mes respects, je vois de jour en jour Croître sa résistance autant que mon amour; 550 Et si l'offre d'Unulphe à présent ne la touche, Si l'intérêt d'un fils ne la rend moins farouche, Désormais je renonce à l'espoir d'amollir Un cœur que tant d'efforts ne font qu'enorgueillir.

GARIBALDE.

Non, non, Seigneur, il faut que cet orgueil vous cède; 555 Mais un mal violent veut un pareil remède. Montrez-vous tout ensemble amant et souverain, Et sachez commander, si vous priez en vain. Que sert ce grand pouvoir qui suit le diadème, Si l'amant couronné n'en use pour soi-même? 560 Un roi n'est pas moins roi pour se laisser charmer, Et doit faire obéir qui ne veut pas aimer.

GRIMOALD.

Porte, porte aux tyrans tes damnables maximes: Je hais l'art de régner qui se permet des crimes. De quel front donnerois-je un exemple aujourd'hui 565 Que mes lois dès demain puniroient en autrui? Le pouvoir absolu n'a rien de redoutable Dont à sa conscience un roi ne soit comptable. L'amour l'excuse mal, s'il règne injustement, Et l'amant couronné doit n'agir qu'en amant. 570

GARIBALDE.

Si vous n'osez forcer, du moins faites-vous craindre: Daignez, pour être heureux, un moment vous contraindre; Et si l'offre d'Unulphe en reçoit des mépris, Menacez hautement de la mort de son fils[63].

GRIMOALD.

Que par ces lâchetés j'ose me satisfaire! 575

GARIBALDE.

Si vous n'osez parler, du moins laissez-nous faire: Nous saurons vous servir, Seigneur, et malgré vous. Prêtez-nous seulement un moment de courroux, Et permettez après qu'on l'explique et qu'on feigne Ce que vous n'osez dire, et qu'il faut qu'elle craigne. 580 Vous désavouerez tout. Après de tels projets, Les rois impunément dédisent leurs sujets.

GRIMOALD.

Sachons ce qu'il a fait avant que de résoudre[64] Si je dois en tes mains laisser gronder ce foudre.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que faut-il faire, Unulphe? est-il temps de mourir[65]? 585 N'as-tu vu pour ton roi nul espoir de guérir?

UNULPHE.

Rodelinde, Seigneur, enfin plus raisonnable, Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable: Elle a reçu votre offre avec tant de douceur....

GRIMOALD.

Mais l'a-t-elle acceptée? as-tu touché son cœur? 590 A-t-elle montré joie? en paroît-elle émue? Peut-elle s'abaisser jusqu'à souffrir ma vue? Qu'a-t-elle dit enfin?

UNULPHE.

Beaucoup, sans dire rien: Elle a paisiblement souffert mon entretien; Son âme à mes discours surprise, mais tranquille.... 595

GRIMOALD.

Ah! c'est m'assassiner d'un discours inutile: Je ne veux rien savoir de sa tranquillité; Dis seulement un mot de sa facilité. Quand veut-elle à son fils donner mon diadème?

UNULPHE.

Elle en veut apporter la réponse elle-même. 600

GRIMOALD.

Quoi? tu n'as su pour moi plus avant l'engager?

UNULPHE.

Seigneur, c'est assez dire à qui veut bien juger: Vous n'en sauriez avoir une preuve plus claire. Qui demande à vous voir ne veut pas vous déplaire; Ses refus se seroient expliqués avec moi, 605 Sans chercher la présence et le courroux d'un roi.

GRIMOALD.

Mais touchant cette époux qu'Édüige ranime?...

UNULPHE.

De ce discours en l'air elle fait peu d'estime: L'artifice est si lourd, qu'il ne peut l'émouvoir, Et d'une main suspecte il n'a point de pouvoir. 610

GARIBALDE.

Édüige elle-même est mal persuadée D'un retour dont elle aime à vous donner l'idée; Et ce n'est qu'un faux jour qu'elle a voulu jeter Pour lui troubler la vue et vous inquiéter. Mais déjà Rodelinde apporte sa réponse. 615

GRIMOALD.

Ah! j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce: Je vais mourir, Unulphe, et ton zèle pour moi T'abuse le premier, et m'abuse après toi.

UNULPHE.

Espérez mieux, Seigneur.

GRIMOALD.

Tu le veux, et j'espère. Mais que cette douceur va devenir amère! 620 Et que ce peu d'espoir où tu me viens forcer Rendra rudes les coups dont on va me percer[66]!

SCÈNE V[67].

GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Madame, il est donc vrai que votre âme sensible[68] A la compassion s'est rendue accessible; Qu'elle fait succéder dans ce cœur plus humain 625 La douceur à la haine et l'estime au dédain, Et que laissant agir une bonté cachée, A de si longs mépris elle s'est arrachée[69]?

RODELINDE.

Ce cœur dont tu te plains, de ta plainte est surpris: Comte, je n'eus pour toi jamais aucun mépris; 630 Et ma haine elle-même auroit cru faire un crime De t'avoir dérobé ce qu'on te doit d'estime. Quand je vois ta conduite en mes propres États Achever sur les cœurs l'ouvrage de ton bras, Avec ces mêmes cœurs qu'un si grand art te donne 635 Je dis que la vertu règne dans ta personne; Avec eux je te loue, et je doute avec eux Si sous leur vrai monarque ils seroient plus heureux: Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance Réparent ce qui manque à l'heur de ta naissance! 640 Mais quoi qu'on en ait vu d'admirable et de grand, Ce que m'en dit Unulphe aujourd'hui me surprend. Un vainqueur dans le trône, un conquérant qu'on aime, Faisant justice à tous, se la fait à soi-même! Se croit usurpateur sur ce trône conquis! 645 Et ce qu'il ôte au père, il veut le rendre au fils[70]! Comte, c'est un effort à dissiper la gloire Des noms les plus fameux dont se pare l'histoire, Et que le grand Auguste ayant osé tenter[71], N'osa prendre du cœur jusqu'à l'exécuter. 650 Je viens donc y répondre, et de toute mon âme Te rendre pour mon fils....

GRIMOALD.

Ah! c'en est trop, Madame; Ne vous abaissez point à des remercîments: C'est moi qui vous dois tout; et si mes sentiments....

RODELINDE.