Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 29
Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage, Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage: Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi, Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi.
SERTORIUS.
Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, 1365 Et n'obéiront point au mari d'une reine.
VIRIATE.
Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. Nos Espagnols, formés à votre art militaire, Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire. 1370 La perte de Sylla n'est pas ce que je veux; Rome attire encor moins la fierté de mes vœux: L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces Au milieu d'une ville où règnent les divorces, Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits 1375 Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. Enfin pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle: Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle; Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. Prenez le diadème, et laissez-la servir. 1380 Il est beau de tenter des choses inouïes, Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi; Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi: C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime. 1385
SERTORIUS.
Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême, Madame, et sans besoin faire des mécontents! Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps. Une victoire ou deux jointes à quelque adresse....
VIRIATE.
Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse, 1390 Seigneur; mais après tout, il faut le confesser, Tant de précaution commence à me lasser. Je suis reine; et qui sait porter une couronne, Quand il a prononcé, n'aime point qu'on raisonne. Je vais penser à moi, vous penserez à vous. 1395
SERTORIUS.
Ah! si vous écoutez cet injuste courroux....
VIRIATE.
Je n'en ai point, Seigneur; mais mon inquiétude Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude: Vous me direz demain où je dois l'arrêter. Cependant je vous laisse avec qui consulter. 1400
SCÈNE III.
SERTORIUS, PERPENNA, AUFIDE.
PERPENNA, à Aufide.
Dieux! qui peut faire ainsi disparoître la Reine?
AUFIDE, à Perpenna.
Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne, Seigneur; et notre abord le rend tout interdit.
SERTORIUS.
De Pompée en ces lieux savez-vous ce qu'on dit? L'avez-vous mis fort loin au delà de la porte? 1405
PERPENNA.
Comme assez près des murs il avoit son escorte, Je me suis dispensé de le mettre plus loin. Mais de votre secours, Seigneur, j'ai grand besoin. Tout son visage montre une fierté si haute....
SERTORIUS.
Nous n'avons rien conclu, mais ce n'est pas ma faute; Et vous savez....
PERPENNA.
Je sais qu'en de pareils débats....
SERTORIUS
Je n'ai point cru devoir mettre les armes bas: Il n'est pas encor temps.
PERPENNA
Continuez, de grâce; Il n'est pas encor temps que l'amitié se lasse.
SERTORIUS.
Votre intérêt m'arrête autant comme le mien: 1415 Si je m'en trouvois mal, vous ne seriez pas bien.
PERPENNA.
De vrai, sans votre appui je serois fort à plaindre; Mais je ne vois pour vous aucun sujet de craindre.
SERTORIUS.
Je serois le premier dont on seroit jaloux; Mais ensuite le sort pourroit tomber sur vous. 1420 Le tyran après moi vous craint plus qu'aucun autre, Et ma tête abattue ébranleroit la vôtre. Nous ferons bien tous deux d'attendre plus d'un an.
PERPENNA.
Que parlez-vous, Seigneur, de tête et de tyran?
SERTORIUS.
Je parle de Sylla, vous le devez connoître. 1425
PERPENNA.
Et je parlois des feux que la Reine a fait naître.
SERTORIUS.
Nos esprits étoient donc également distraits. Tout le mien s'attachoit aux périls de la paix; Et je vous demandois quel bruit fait par la ville De Pompée et de moi l'entretien inutile[546]. 1430 Vous le saurez, Aufide?
AUFIDE.
A ne rien déguiser, Seigneur, ceux de sa suite en ont su mal user; J'en crains parmi le peuple un insolent murmure. Ils ont dit que Sylla quitte sa dictature, Que vous seul refusez les douceurs de la paix, 1435 Et voulez une guerre à ne finir jamais. Déjà de nos soldats l'âme préoccupée Montre un peu trop de joie à parler de Pompée, Et si l'erreur s'épand jusqu'en nos garnisons, Elle y pourra semer de dangereux poisons. 1440
SERTORIUS.
Nous en romprons le coup avant qu'elle grossisse, Et ferons par nos soins avorter l'artifice. D'autres plus grands périls le ciel m'a garanti.
PERPENNA.
Ne ferions-nous point mieux d'accepter le parti, Seigneur? Trouvez-vous l'offre ou honteuse ou mal sûre?
SERTORIUS.
Sylla peut en effet quitter sa dictature; Mais il peut faire aussi des consuls à son choix, De qui la pourpre esclave agira sous ses lois; Et quand nous n'en craindrons aucuns ordres sinistres, Nous périrons par ceux de ses lâches ministres. 1450 Croyez-moi, pour des gens comme vous deux et moi, Rien n'est si dangereux que trop de bonne foi. Sylla par politique a pris cette mesure De montrer aux soldats l'impunité fort sûre: Mais pour Cinna, Carbon, le jeune Marius, 1455 Il a voulu leur tête, et les a tous perdus[547]. Pour moi, que tout mon camp sur ce bruit m'abandonne, Qu'il ne reste pour moi que ma seule personne, Je me perdrai plutôt dans quelque affreux climat, Qu'aller, tant qu'il vivra, briguer le consulat. 1460 Vous....
PERPENNA.
Ce n'est pas, Seigneur, ce qui me tient en peine. Exclu du consulat par l'hymen d'une reine, Du moins si vos bontés m'obtiennent ce bonheur, Je n'attends plus de Rome aucun degré d'honneur; Et banni pour jamais dans la Lusitanie, 1465 J'y crois en sûreté les restes de ma vie.
SERTORIUS.
Oui; mais je ne vois pas encor de sûreté A ce que vous et moi nous avions concerté. Vous savez que la Reine est d'une humeur si fière.... Mais peut-être le temps la rendra moins altière. 1470 Adieu: dispensez-moi de parler là-dessus.
PERPENNA.
Parlez, Seigneur: mes vœux sont-ils si mal reçus? Est-ce en vain que je l'aime, en vain que je soupire?
SERTORIUS.
Sa retraite a plus dit que je ne puis vous dire.
PERPENNA.
Elle m'a dit beaucoup; mais, Seigneur, achevez, 1475 Et ne me cachez point ce que vous en savez. Ne m'auriez-vous rempli que d'un espoir frivole?
SERTORIUS.
Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole. Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu; Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu, 1480 Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines. Que vous dirai-je enfin? L'Espagne a d'autres reines; Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux, Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous. Celle des Vacéens, celle des Ilergètes[548], 1485 Rendroient vos volontés bien plus tôt satisfaites; La Reine avec chaleur sauroit vous y servir.
PERPENNA.
Vous me l'avez promise, et me l'allez ravir!
SERTORIUS.
Que sert que je promette et que je vous la donne, Quand son ambition l'attache à ma personne? 1490 Vous savez les raisons de cet attachement, Je vous en ai tantôt parlé confidemment; Je vous en fais encor la même confidence. Faites à votre amour un peu de violence; J'ai triomphé du mien: j'y suis encor tout prêt; 1495 Mais s'il faut du parti ménager l'intérêt, Faut-il pousser à bout une reine obstinée, Qui veut faire à son choix toute sa destinée, Et de qui le secours, depuis plus de dix ans, Nous a mieux soutenus que tous nos partisans? 1500
PERPENNA.
La trouvez-vous, Seigneur, en état de vous nuire?
SERTORIUS.
Non, elle ne peut pas tout à fait nous détruire; Mais si vous m'enchaînez à ce que j'ai promis, Dès demain, elle traite avec nos ennemis. Leur camp n'est que trop proche; ici chacun murmure: Jugez ce qu'il faut craindre en cette conjoncture. Voyez quel prompt remède on y peut apporter, Et quel fruit nous aurons de la violenter.
PERPENNA.
C'est à moi de me vaincre, et la raison l'ordonne; Mais d'un si grand dessein tout mon cœur qui frissonne....
SERTORIUS.
Ne vous contraignez point: dût m'en coûter le jour, Je tiendrai ma promesse en dépit de l'amour.
PERPENNA.
Si vos promesses n'ont l'aveu de Viriate....
SERTORIUS.
Je ne puis de sa part rien dire qui vous flatte.
PERPENNA.
Je dois donc me contraindre, et j'y suis résolu. 1515 Oui, sur tous mes desirs je me rends absolu: J'en veux, à votre exemple, être aujourd'hui le maître; Et malgré cet amour que j'ai laissé trop croître, Vous direz à la Reine....
SERTORIUS.
Eh bien! je lui dirai?
PERPENNA.
Rien, Seigneur, rien encor; demain j'y penserai. 1520 Toutefois la colère où s'emporte son âme Pourroit dès cette nuit commencer quelque trame. Vous lui direz, Seigneur, tout ce que vous voudrez; Et je suivrai l'avis que pour moi vous prendrez.
SERTORIUS.
Je vous admire et plains.
PERPENNA.
Que j'ai l'âme accablée! 1525
SERTORIUS.
Je partage les maux dont je la vois comblée. Adieu: j'entre un moment pour calmer son chagrin, Et me rendrai chez vous à l'heure du festin.
SCÈNE IV.
PERPENNA, AUFIDE.
AUFIDE.
Ce maître si chéri fait pour vous des merveilles: Votre flamme en reçoit des faveurs sans pareilles! 1530 Son nom seul, malgré lui, vous avoit tout volé, Et la Reine se rend sitôt qu'il a parlé. Quels services faut-il que votre espoir hasarde, Afin de mériter l'amour qu'elle vous garde? Et dans quel temps, Seigneur, purgerez-vous ces lieux De cet illustre objet qui lui blesse les yeux? Elle n'est point ingrate; et les lois qu'elle impose, Pour se faire obéir, promettent peu de chose; Mais on n'a qu'à laisser le salaire à son choix, Et courir sans scrupule exécuter ses lois[549]. 1540 Vous ne me dites rien? Apprenez-moi, de grâce, Comment vous résolvez que le festin se passe? Dissimulerez-vous ce manquement de foi? Et voulez-vous....
PERPENNA.
Allons en résoudre chez moi.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[534] Ce vers a évidemment donné lieu à celui de Tartuffe, qui dit à Elmire (acte III, scène III):
Ah! pour être dévôt, je n'en suis pas moins homme.
On l'a contesté; on a cité ce passage d'un conte de Boccace[534-a]: _Come che io sia abbate, io son uomo come gli altri_. Que notre grand comique se soit rappelé ces mots de Boccace, cela est possible; mais il est difficile de croire que le vers de Corneille ne fût pas présent aussi à sa pensée; ce vers devait être remarqué, il devait produire un grand effet au théâtre, et ce n'est sans doute point par un pur hasard que Molière l'a répété à cinq ans de distance.
[534-a] _Décaméron_, huitième nouvelle de la troisième journée.
[535] Voyez, plus haut, p. 385, note 503.
[536] L'édition de 1666 donne seule _tout_, invariable.
[537] _Inégal_ paraît être employé ici dans le sens du latin _iniquus_, «inique, injuste.»
[538] L'édition de 1666 porte _tint_, pour _tient_.
[539] _Var._ Me réduit un amour que j'ai mal écouté. (1662-68)
[540] Dans l'édition de 1692, et dans celle de Voltaire, on lit: «Et pour me consoler.»
[541] _Estime_, réputation.
[542] _Var._ Mais près du coup fatal, je sens par mes ennuis. (1662)
[543] _Ma gloire_, ma fierté.
[544] Dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire: «qui doit nous l'acquérir.»
[545] Voltaire a substitué _nos vœux_ à _vos vœux_.
[546] Voltaire, en deux endroits, veut confirmer par ce vers son jugement sur l'entretien de Sertorius et de Pompée, qui, dit-il, «n'a rien produit dans la pièce.» Voyez ses remarques sur les vers 749 et 1430.
[547] Carbon, vaincu par Pompée, fut mis à mort par son ordre, l'an 82 avant Jésus-Christ; et la même année, le fils de Marius, dit le jeune Marius, battu par Sylla, se tua de désespoir. Deux ans auparavant, Cinna avait péri dans une sédition de son armée.
[548] Les Vacéens (_Vaccéens_) et les Ilergètes étaient deux peuples de l'Espagne tarraconaise.
[549] _Var._ Et courir sans scrupule exécuter ces lois. (1662-68)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARISTIE, VIRIATE.
ARISTIE.
Oui, Madame, j'en suis comme vous ennemie. 1545 Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie. Je cherche à me venger, vous à vous établir; Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affoiblir, Si le cœur mieux ouvert ne met d'intelligence Votre établissement avecque ma vengeance. 1550 On m'a volé Pompée; et moi pour le braver, Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver, Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale; Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale, Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain 1555 Une reine jamais daignât pencher sa main, Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine, Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine. J'ai cru dans sa naissance et votre dignité Pareille aversion et contraire fierté. 1560 Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée, Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée, Puisque si dès demain il n'a tout son éclat, Vous allez du parti séparer votre État. Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, 1565 J'aurois grand déplaisir d'y causer des divorces, Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, Quand je lui veux partout faire des ennemis. Parlez donc: quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. 1570 Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux, Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée Tous les ressentiments de ma place usurpée; Et comme son amour eut peine à me trahir, 1575 J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr. Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.
VIRIATE.
Viriate à son tour vous doit même franchise, Madame; et d'ailleurs même on vous en a trop dit, Pour vous dissimuler ce que j'ai dans l'esprit. 1580 J'ai fait venir exprès Sertorius d'Afrique Pour sauver mes États d'un pouvoir tyrannique[550]; Et mes voisins domptés m'apprenoient que sans lui Nos rois contre Sylla n'étoient qu'un vain appui. Avec un seul vaisseau ce grand héros prit terre; 1585 Avec mes sujets seuls il commença la guerre: Je mis entre ses mains mes places et mes ports, Et je lui confiai mon sceptre et mes trésors. Dès l'abord il sut vaincre, et j'ai vu la victoire Enfler de jour en jour sa puissance et sa gloire. 1590 Nos rois, lassés du joug, et vos persécutés Avec tant de chaleur l'ont joint de tous côtés, Qu'enfin il a poussé nos armes fortunées Jusques à vous réduire au pied des Pyrénées. Mais après l'avoir mis au point où je le voi, 1595 Je ne puis voir que lui qui soit digne de moi; Et regardant sa gloire ainsi que mon ouvrage, Je périrai plutôt qu'une autre la partage. Mes sujets valent bien que j'aime à leur donner Des monarques d'un sang qui sache gouverner, 1600 Qui sache faire tête à vos tyrans du monde, Et rendre notre Espagne en lauriers si féconde, Qu'on voie un jour le Pô redouter ses efforts, Et le Tibre lui-même en trembler pour ses bords.
ARISTIE.
Votre dessein est grand; mais à quoi qu'il aspire.... 1605
VIRIATE.
Il m'a dit les raisons que vous me voulez dire. Je sais qu'il seroit bon de taire et différer Ce glorieux hymen qu'il me fait espérer: Mais la paix qu'aujourd'hui l'on offre à ce grand homme Ouvre trop les chemins et les portes de Rome. 1610 Je vois que s'il y rentre il est perdu pour moi, Et je l'en veux bannir par le don de ma foi. Si je hasarde trop de m'être déclarée, J'aime mieux ce péril que ma perte assurée; Et si tous vos proscrits osent s'en désunir, 1615 Nos bons destins sans eux pourront nous soutenir. Mes peuples aguerris sous votre discipline N'auront jamais au cœur de Rome qui domine; Et ce sont des Romains dont l'unique souci Est de combattre, vaincre, et triompher ici. 1620 Tant qu'ils verront marcher ce héros à leur tête, Ils iront sans frayeur de conquête en conquête. Un exemple si grand dignement soutenu Saura.... Mais que nous veut ce Romain inconnu?
SCÈNE II.
ARISTIE, VIRIATE, ARCAS.
ARISTIE.
Madame, c'est Arcas, l'affranchi de mon frère; 1625 Sa venue en ces lieux cache quelque mystère. Parle, Arcas, et dis-nous....
ARCAS.
Ces lettres mieux que moi Vous diront un succès qu'à peine encor je croi.
ARISTIE lit.
_Chère sœur, pour ta joie il est temps que tu saches Que nos maux et les tiens vont finir en effet. 1630 Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches, Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait. Il s'est en plein sénat démis de sa puissance; Et si vers toi Pompée a le moindre penchant, Le ciel vient de briser sa nouvelle alliance, 1635 Et la triste Émilie est morte en accouchant._ Sylla même consent, pour calmer tant de haines, Qu'un feu qui fut si beau rentre en sa dignité, Et que l'hymen te rende à tes premières chaînes, En même temps qu'à Rome il rend sa liberté. 1640 _QUINTUS ARISTIUS._
Le ciel s'est donc lassé de m'être impitoyable! Ce bonheur, comme à toi, me paroît incroyable. Cours au camp de Pompée, et dis-lui, cher Arcas....
ARCAS.
Il a cette nouvelle, et revient sur ses pas. De la part de Sylla chargé de lui remettre 1645 Sur ce grand changement une pareille lettre, A deux milles d'ici j'ai su le rencontrer.
ARISTIE.
Quel amour, quelle joie a-t-il daigné montrer? Que dit-il? que fait-il?
ARCAS.
Par votre expérience Vous pouvez bien juger de son impatience; 1650 Mais rappelé vers vous par un transport d'amour Qui ne lui permet pas d'achever son retour, L'ordre que pour son camp ce grand effet demande L'arrête à le donner, attendant qu'il s'y rende. Il me suivra de près, et m'a fait avancer 1655 Pour vous dire un miracle où vous n'osiez penser.
ARISTIE.
Vous avez lieu d'en prendre une allégresse égale. Madame, vous voilà sans crainte et sans rivale.
VIRIATE.
Je n'en ai plus en vous, et je n'en puis douter; Mais il m'en reste une autre et plus à redouter: 1660 Rome, que ce héros aime plus que lui-même, Et qu'il préféreroit sans doute au diadème, Si contre cet amour....
SCÈNE III.
VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.
THAMIRE.
Ah! Madame.
VIRIATE.
Qu'as-tu, Thamire? et d'où te vient ce visage abattu? Que nous disent tes pleurs?
THAMIRE.
Que vous êtes perdue, 1665 Que cet illustre bras qui vous a défendue....
VIRIATE.
Sertorius?
THAMIRE.
Hélas! ce grand Sertorius....
VIRIATE.
N'achèveras-tu point?
THAMIRE.
Madame, il ne vit plus.
VIRIATE.
Il ne vit plus? ô ciel! Qui te l'a dit, Thamire?
THAMIRE.
Ses assassins font gloire eux-mêmes de le dire. 1670 Ces tigres, dont la rage, au milieu du festin, Par l'ordre d'un perfide a tranché son destin, Tous couverts de son sang, courent parmi la ville Émouvoir les soldats et le peuple imbécile; Et Perpenna par eux proclamé général 1675 Ne vous fait que trop voir d'où part ce coup fatal.
VIRIATE.
Il m'en fait voir ensemble et l'auteur et la cause. Par cet assassinat, c'est de moi qu'on dispose: C'est mon trône, c'est moi qu'on prétend conquérir, Et c'est mon juste choix qui seul l'a fait périr. 1680 Madame, après sa perte, et parmi ces alarmes, N'attendez point de moi de soupirs ni de larmes[551]; Ce sont amusements que dédaigne aisément Le prompt et noble orgueil d'un vif ressentiment: Qui pleure l'affoiblit, qui soupire l'exhale. 1685 Il faut plus de fierté dans une âme royale; Et ma douleur, soumise aux soins de le venger....
ARISTIE.
Mais vous vous aveuglez au milieu du danger: Songez à fuir, Madame.
THAMIRE.
Il n'est plus temps: Aufide, Des portes du palais saisi pour ce perfide, 1690 En fait votre prison, et lui répond de vous. Il vient; dissimulez un si juste courroux; Et jusqu'à ce qu'un temps plus favorable arrive, Daignez vous souvenir que vous êtes captive.
VIRIATE.
Je sais ce que je suis, et le serai toujours, 1695 N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.
SCÈNE IV.
PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, THAMIRE, ARCAS.
PERPENNA[552].
Sertorius est mort; cessez d'être jalouse, Madame, du haut rang qu'auroit pris son épouse, Et n'appréhendez plus, comme de son vivant, Qu'en vos propres États elle ait le pas devant[553]. 1700 Si l'espoir d'Aristie[554] a fait ombrage au vôtre, Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre, Et que ce coup heureux saura vous maintenir Et contre le présent et contre l'avenir. C'étoit un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge Ne pouvoient avec vous faire un digne assemblage; Et malgré ces défauts, ce qui vous en plaisoit, C'étoit sa dignité, qui vous tyrannisoit. Le nom de général vous le rendoit aimable; A vos rois, à moi-même il étoit préférable; 1710 Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi; Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi, Avec des qualités où votre âme hautaine Trouvera mieux de quoi mériter une reine. Un Romain qui commande et sort du sang des rois 1715 (Je laisse l'âge à part) peut espérer son choix, Surtout quand d'un affront son amour l'a vengée, Et que d'un choix abjet[555] son bras l'a dégagée.
ARISTIE.
Après t'être immolé chez toi ton général, Toi, que faisoit trembler l'ombre d'un tel rival, 1720 Lâche, tu viens ici braver encor des femmes, Vanter insolemment tes détestables flammes, T'emparer d'une reine en son propre palais, Et demander sa main pour prix de tes forfaits! Crains les Dieux, scélérat; crains les Dieux, ou Pompée; Crains leur haine, ou son bras, leur foudre, ou son épée; Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler, Apprends qu'il m'aime encore, et commence à trembler. Tu le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses: Attends, attends de lui tes dignes récompenses. 1730
PERPENNA.