Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 28
Mais quoi? n'êtes-vous pas entre les bras d'un autre[527]?
POMPÉE.
Non: puisqu'il vous en faut confier[528] le secret, Émilie à Sylla n'obéit qu'à regret. Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'attache: Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour, Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour; Et dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée, Tandis que toute entière à son cher Glabrion, 1055 Elle paroît ma femme, et n'en a que le nom[529].
ARISTIE.
Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte: Rendez-le-moi, Seigneur, ce grand nom qu'elle porte. J'aimai votre tendresse et vos empressements; Mais je suis au-dessus de ces attachements; 1060 Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux[530] en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; 1065 Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui, Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui; Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale; Qu'il me relève autant que Sylla me ravale: 1070 Non que je puisse aimer aucun autre que vous; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux: Il m'en faut un illustre, et dont la renommée....[531]
POMPÉE.
Ah! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée. Peut-être touchons-nous au moment désiré 1075 Qui saura réunir ce qu'on a séparé. Ayez plus de courage et moins d'impatience: Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance....
ARISTIE.
J'attendrai de sa mort ou de son repentir Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir? 1080 Et je verrai toujours votre cœur plein de glace, Mon tyran impuni, ma rivale en ma place, Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu, Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?
POMPÉE.
Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, Madame?
ARISTIE.
Suivre en tous lieux, Seigneur, l'exil de votre femme, La ramener chez vous avec vos légions, Et rendre un heureux calme à nos divisions. Que ne pourrez-vous point en tête d'une armée, Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée? 1090 Et quand Sertorius sera joint avec vous, Que pourra le tyran? qu'osera son courroux?
POMPÉE.
Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paroître, Ni secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui; 1095 Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui; Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire. Je sers; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin; 1100 Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment; Et quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome, 1105 Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme; Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non: si vous m'aimez comme j'aime à le croire, Vous saurez accorder votre amour et ma gloire, 1110 Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.
ARISTIE.
Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne, Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne; Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. 1115 Me voulez-vous, Seigneur? ne me voulez-vous pas? Parlez: que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on ma donnée? Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté: Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté.... 1120
POMPÉE.
Je le vois bien, Madame, il faut rompre la trêve, Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir, Que pour vous en instruire, il faut vous conquérir.
ARISTIE.
Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes. 1125
POMPÉE.
La vôtre, à la garder, coûtera bien des têtes[532]. Comme elle fermera la porte à tout accord, Rien ne la peut jamais assurer que ma mort[533]. Oui, j'en jure les Dieux, s'il faut qu'il vous obtienne, Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne; 1130 Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés, Nous vous ferons connoître à quoi vous nous forcez.
ARISTIE.
Je ne suis pas, Seigneur, d'une telle importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance; Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs, 1135 Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs; Ceux de servir Sylla, d'aimer son Émilie, D'imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté, Sauront tourner vos pas de quelque autre côté. 1140 Surtout ce privilége acquis aux grandes âmes, De changer à leur gré de maris et de femmes, Mérite qu'on l'étale aux bouts de l'univers, Pour en donner l'exemple à cent climats divers.
POMPÉE.
Ah! c'en est trop, Madame, et de nouveau je jure....
ARISTIE.
Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?
POMPÉE.
Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.
ARISTIE.
Ah! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous: Voilà ma main, Seigneur.
POMPÉE.
Gardez-la-moi, Madame.
ARISTIE.
Tandis que vous avez à Rome une autre femme? 1150 Que par un autre hymen vous me déshonorez? Me punissent les Dieux que vous avez jurés, Si, passé ce moment, et hors de votre vue, Je vous garde une foi que vous avez rompue!
POMPÉE.
Qu'allez-vous faire? hélas!
ARISTIE.
Ce que vous m'enseignez. 1155
POMPÉE.
Éteindre un tel amour!
ARISTIE.
Vous-même l'éteignez.
POMPÉE.
La victoire aura droit de le faire renaître.
ARISTIE.
Si ma haine est trop foible, elle la fera croître.
POMPÉE.
Pourrez-vous me haïr?
ARISTIE.
J'en fais tous mes souhaits.
POMPÉE.
Adieu donc pour deux jours.
ARISTIE.
Adieu pour tout jamais.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[510] Corneille s'effrayait un peu de l'étendue de cette belle scène; il dit dans la lettre à l'abbé de Pure que nous avons citée plusieurs fois (voyez p. 353, et p. 358, note 2): «J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte. J'y fais un entretien de Pompée avec Sertorius que les deux premiers préparent assez, mais je ne sais si on en pourra souffrir la longueur. Il est de deux cent cinquante-deux vers. Il me semble que deux hommes tels qu'eux, généraux de deux armées ennemies, ne peuvent achever en deux mots une conférence si attendue durant une trêve. On a souffert Cinna et Maxime, qui en ont consumé davantage à consulter avec Auguste. Les vers de ceux-ci me semblent bien aussi forts et plus pointilleux, ce qui aide souvent au théâtre, où les picoteries soutiennent et réveillent l'attention de l'auditeur.» Malgré ses appréhensions, Corneille n'a retranché que huit vers de cet entretien, qui, dans l'édition originale, n'en a plus que deux cent quarante-quatre.
[511] Voltaire coupe ici la scène, et fait commencer au vers suivant la scène II, avec ces mots en tête: SERTORIUS ET POMPÉE, _assis_.
[512] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition de 1682.
[513] Pompée avait triomphé n'étant encore que simple chevalier, et «avant que la barbe luy fust venuë.» Voyez Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XVIII, traduction d'Amyot.
[514] «On se servait encore de piques en France lorsqu'on représenta _Sertorius_, et cette expression était plus noble qu'aujourd'hui.» (_Voltaire._)
[515] Tel est le texte de toutes les éditions antérieures à 1692. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont substitué _ces_ à _ses_.
[516] «Si vous aviez lu la vie de Sertorius, vous auriez connu que celui qui le fait revivre sur la scène soutient son caractère d'une façon bien ingénieuse et bien délicate. Ce héros, dans l'histoire, fait des leçons à Pompée, et le traite de petit garçon, dit qu'il le renvoyera à Rome à coups de verges. (_Voyez la_ Vie de Sertorius _par Plutarque, chapitre XIX._) M. de Corneille, qui a voulu adoucir cet endroit et conserver néanmoins la fierté de Sertorius, dans les compliments qu'il lui fait faire à Pompée, lui fait mêler des leçons parmi ses civilités.» (_Défense du_ Sertorius.... par Dauneau de Visé. _Recueil_... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 341.)
[517] On sait que Sylla attribuait ses succès, sa grandeur, à sa fortune, et qu'il prit lui-même le surnom de _Felix_ (l'Heureux).
[518] Dans l'édition de 1692: «à faire choix d'un maître.»
[519] _Var._ Il ne feroit pas sûr de vous désobéir. (1662 et 68)
[520] «Il (_Sertorius_) appelloit les bannis qui s'estoyent sauuez de Rome et retirez deuers luy, senateurs, et les tenant riere soy[520-a], les nommoit le senat, et en faisoit les vns questeurs, les autres præteurs, ordonnant toutes choses selon les coustumes et à la guise de son païs.» (Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XXII, traduction d'Amyot.)
[520-a] Derrière soi, à sa suite.
[521] On lit dans la _Dissertation sur les caractères de Corneille et de Racine contre le sentiment de la Bruyère_, par M. Tafignon (_Recueil_.... publié par Granet, tome I, p. 83): «Revenons aux héros de l'ancienne Rome. Corneille, pour les mieux peindre, avoit, si l'on peut le dire, fondu dans sa tête les plus belles pensées des historiens qui en ont parlé le plus noblement. J'ose hasarder cette conjecture que les paroles magnifiques qu'il met dans la bouche de Sertorius, touchant son parti, étoient une trace de l'impression que lui avoit laissée un beau trait de Tacite touchant le sénat: «Quid? vos pulcherrimam hanc urbem, domibus et tectis et congestu lapidum stare creditis? muta ista et inanima intercidere ac reparari promiscue possunt: æternitas rerum.... incolumitate senatus firmatur.» (_Histoires_, livre I, chapitre LXXXIV.)
[522] _Var._ Mais pour revivre ailleurs dans sa plus vive force. (1666)
[523] _Var._ On lit _qui leur plaît_, pour _qu'il leur plaît_, dans l'édition de 1666.
[524] Dans l'édition de 1692:
S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût point d'ennemis.
[525] Voltaire coupe encore ici la scène, et de ce qui suit, à partir de: «Venez, venez, Madame,» jusqu'au vers 992, il fait la scène III, ayant pour personnages: ARISTIE, SERTORIUS, POMPÉE.
[526] Dans l'édition de 1682 et dans celle de 1692: «Il me rend tout à vous.»
[527] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de l'auteur. Voyez tome I, p. 228, note 3-a. Thomas Corneille et Voltaire après lui donnent: «d'une autre.»
[528] L'édition de 1682 porte seule _confirmer_, pour _confier_.
[529] «Voulant, comment que ce fust, s'allier de Pompeius Magnus, il (_Sylla_) luy commanda de répudier la femme qu'il auoit espousee, et osta à Magnus (_Manius_) Glabrio Æmylia fille d'Æmylius Scaurus et de Metella sa femme, et la luy feit espouser, toute grosse qu'elle estoit de son premier mary; mais elle mourut en trauail d'enfant au logis de Pompeius. » (Plutarque, _Vie de Sylla_, chapitre XXXIII, traduction d'Amyot.)
[530] On lit dans l'édition de 1666: «Me rend _en_ mes ayeux.»
[531] L'édition de 1682 porte, probablement par erreur: «et pour la renommée....»
[532] «La vôtre, etc., est un vers de _Nicomède_[532-a], qui est bien plus à sa place dans _Nicomède_ qu'ici, parce qu'il sied mieux à Nicomède de braver son frère, qu'à Pompée de braver sa femme.» (_Voltaire._)
[532-a] Nicomède dit à Attale (acte I, scène II, vers 139):
La place, à l'emporter, coûteroit bien des têtes.
[533] _Var._ Rien ne l'en peut jamais assurer que ma mort. (1662-68)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SERTORIUS, THAMIRE.
SERTORIUS.
Pourrai-je voir la Reine?
THAMIRE.
Attendant qu'elle vienne, Elle m'a commandé que je vous entretienne, Et veut demeurer seule encor quelques moments.
SERTORIUS.
Ne m'apprendrez-vous point où vont ses sentiments, Ce que doit Perpenna concevoir d'espérance? 1165
THAMIRE.
Elle ne m'en fait pas beaucoup de confidence; Mais j'ose présumer qu'offert de votre main Il aura peu de peine à fléchir son dédain: Vous pouvez tout sur elle.
SERTORIUS.
Ah! j'y puis peu de chose, Si jusqu'à l'accepter mon malheur la dispose; 1170 Ou pour en parler mieux, j'y puis trop, et trop peu.
THAMIRE.
Elle croit fort vous plaire en secondant son feu.
SERTORIUS.
Me plaire?
THAMIRE.
Oui; mais, Seigneur, d'où vient cette surprise? Et de quoi s'inquiète un cœur qui la méprise?
SERTORIUS.
N'appelez point mépris un violent respect 1175 Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect.
THAMIRE.
Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre, S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre; Et je préférerois un peu d'emportement Aux plus humbles devoirs d'un tel accablement. 1180
SERTORIUS.
Il n'en est rien parti capable de me nuire, Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire; Mais la Reine, sensible à de nouveaux désirs, Entendoit mes raisons, et non pas mes soupirs.
THAMIRE.
Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire; Et je vous servirois de meilleur truchement, Si vous vous expliquiez un peu plus clairement. Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare, L'amour, par un soupir quelquefois se déclare; 1190 Mais la gloire, qui fait toutes vos passions, Vous met trop au-dessus de ces impressions; De tels desirs trop bas pour les grands cœurs de Rome....
SERTORIUS.
Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme[534]: J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé; 1195 Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé. J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma foiblesse. Ceux de la politique et ceux de l'amitié M'ont mis en un état à me faire pitié. 1200 Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la Reine, Si toutefois....
THAMIRE.
Seigneur, elle a de la bonté; Mais je vois son esprit fortement irrité; Et si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre, 1205 Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre. N'y perdez point de temps, et ne négligez rien; C'est peut-être un dessein mal ferme que le sien. La voici. Profitez des avis qu'on vous donne, Et gardez bien surtout qu'elle ne m'en soupçonne. 1210
SCÈNE II.
SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.
VIRIATE.
On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet, Et que Pompée échappe à cet illustre objet. Seroit-il vrai, Seigneur?
SERTORIUS.
Il est trop vrai, Madame; Mais bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme, Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain, 1215 S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.
VIRIATE.
Vous vous alarmez peu d'une telle menace?
SERTORIUS.
Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu?
VIRIATE.
D'obéir sans remise au pouvoir absolu; 1220 Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds, Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie 1225 Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.
SERTORIUS.
Vous pourrez dès demain.....
VIRIATE.
Dès ce même moment. Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement; Et quand l'obéissance a de l'exactitude, Elle voit que sa gloire est dans la promptitude. 1230
SERTORIUS.
Mes prières pouvoient souffrir quelques refus.
VIRIATE.
Je les prendrai toujours pour ordres absolus: Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie. D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie; Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu[535] 1235 Le pouvoir souverain dont il est soutenu, Valent bien tous[536] ensemble un trône imaginaire Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire.
SERTORIUS.
Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix. J'en ai reçu la loi de votre propre voix; 1240 C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende. Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande; Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort, Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. Lui donner votre main, c'est m'ordonner, Madame, De lui céder ma place au camp et dans votre âme. Il est, il est trop juste, après un tel bonheur, Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur: J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie....
VIRIATE.
Avant que par cet ordre elle vous soit ravie, 1250 Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal[537] Qui tient[538] moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival? Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine! L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez! 1255
SERTORIUS.
Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre; Mais je ne vous puis voir entre les bras d'un autre. Et c'est assez vous dire à quelle extrémité Me réduit mon amour, que j'ai mal écouté[539]. 1260 Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable: J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris, Et me suis répondu longtemps de vos mépris; Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée, 1265 Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée; Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois, Quand j'ai vu que l'amour n'en feroit point le choix. J'allois me déclarer sans l'offre d'Aristie: Non que ma passion s'en soit vue alentie; 1270 Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur. L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées; Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées. Je m'étois figuré que de tels déplaisirs 1275 Pourroient ne me coûter que deux ou trois soupirs; Et pour m'en consoler[540] j'envisageois l'estime[541] Et d'ami généreux et de chef magnanime; Mais près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis[542] Que je me promettois bien plus que je ne puis. 1280 Je me rends donc, Madame; ordonnez de ma vie: Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. Aimez-vous Perpenna?
VIRIATE.
Je sais vous obéir, Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme 1285 Fut un don de ma gloire[543], et non pas de ma flamme. Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous: Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux; Mais je veux un héros, qui par son hyménée Sache élever si haut le trône où je suis née, 1290 Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien, Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien. Je le trouvois en vous, n'eût été la bassesse Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse, Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois, 1295 Une répudiée a mérité le choix. Je l'oublierai pourtant, et veux vous faire grâce. M'aimez-vous?
SERTORIUS.
Oserois-je en prendre encor l'audace?
VIRIATE.
Prenez-la, j'y consens, Seigneur; et dès demain, Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main. 1300
SERTORIUS.
Que se tiendroit heureux un amour moins sincère Qui n'auroit autre but que de se satisfaire, Et qui se rempliroit de sa félicité Sans prendre aucun souci de votre dignité! Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire, 1305 Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire; Que votre grand projet est celui de régner?
VIRIATE.
Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?
SERTORIUS.
Ah! Madame, est-il temps que cette grâce éclate?
VIRIATE.
C'est cet éclat, Seigneur, que cherche Viriate. 1310
SERTORIUS.
Nous perdons tout, Madame, à le précipiter: L'amour de Perpenna le fera révolter. Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage. Des amis d'Aristie assurons le secours 1315 A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir[544]. 1320 Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon....
VIRIATE.
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, 1325 J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner vos vœux[545], ainsi que nos Espagnes: 1330 Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre; Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers 1335 Soupirer sous le joug et gémir dans les fers; Il est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive; Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus. 1340 Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable, Remettez-moi le soin de le rendre traitable: Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.
SERTORIUS.
Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes 1345 Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. Ne cherchons point, Madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. Rome nous donnera sans eux assez de peine, Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine; 1350 Et nous n'en fléchirons jamais la dureté, A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.
VIRIATE.
Je vous avouerai plus, Seigneur: loin d'y souscrire, Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, Un courroux implacable, un orgueil endurci; 1355 Et c'est par où je veux vous arrêter ici. Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie....
SERTORIUS.
Mais nos Romains, Madame, aiment tous leur patrie; Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir. 1360
VIRIATE.