Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 27
Ce mot vous doit suffire. 665 J'entends ce qu'on me dit, et ce qu'on me veut dire. Allez, faites-lui place, et ne présumez pas....
SERTORIUS.
Je parle pour un autre, et toutefois, hélas! Si vous saviez....
VIRIATE.
Seigneur, que faut-il que je sache? Et quel est le secret que ce soupir me cache? 670
SERTORIUS.
Ce soupir redoublé....
VIRIATE.
N'achevez point; allez: Je vous obéirai plus que vous ne voulez.
SCÈNE III.
VIRIATE, THAMIRE.
THAMIRE.
Sa dureté m'étonne, et je ne puis, Madame....
VIRIATE.
L'apparence t'abuse: il m'aime au fond de l'âme.
THAMIRE.
Quoi? quand pour un rival il s'obstine au refus.... 675
VIRIATE.
Il veut que je l'amuse, et ne veut rien de plus.
THAMIRE.
Vous avez des clartés que mon insuffisance....
VIRIATE.
Parlons à ce rival: le voilà qui s'avance.
SCÈNE IV.
VIRIATE, PERPENNA, AUFIDE, THAMIRE.
VIRIATE.
Vous m'aimez, Perpenna; Sertorius le dit: Je crois sur sa parole, et lui dois tout crédit. 680 Je sais donc votre amour; mais tirez-moi de peine: Par où prétendez-vous mériter une reine? A quel titre lui plaire, et par quel charme un jour Obliger sa couronne à payer votre amour?
PERPENNA.
Par de sincères vœux, par d'assidus services, 685 Par de profonds respects, par d'humbles sacrifices; Et si quelques effets peuvent justifier....
VIRIATE.
Eh bien! qu'êtes-vous prêt de lui sacrifier?
PERPENNA.
Tous mes soins, tout mon sang, mon courage, ma vie.
VIRIATE.
Pourriez-vous la servir dans une jalousie? 690
PERPENNA.
Ah! Madame....
VIRIATE.
A ce mot en vain le cœur vous bat: Elle n'est pas d'amour, elle n'est que d'État. J'ai de l'ambition, et mon orgueil de reine Ne peut voir sans chagrin une autre souveraine, Qui sur mon propre trône à mes yeux s'élevant, 695 Jusque dans mes États prenne le pas devant[508]. Sertorius y règne, et dans tout notre empire Il dispense des lois où j'ai voulu souscrire: Je ne m'en repens point, il en a bien usé; Je rends grâces au ciel qui l'a favorisé. 700 Mais pour vous dire enfin de quoi je suis jalouse, Quel rang puis-je garder auprès de son épouse? Aristie y prétend, et l'offre qu'elle fait, Ou que l'on fait pour elle, en assure l'effet. Délivrez nos climats de cette vagabonde, 705 Qui vient par son exil troubler un autre monde; Et forcez-la sans bruit d'honorer d'autres lieux De cet illustre objet qui me blesse les yeux. Assez d'autres États lui prêteront asile.
PERPENNA.
Quoi que vous m'ordonniez, tout me sera facile; 710 Mais quand Sertorius ne l'épousera pas, Un autre hymen vous met dans le même embarras, Et qu'importe, après tout, d'une autre ou d'Aristie, Si....
VIRIATE.
Rompons, Perpenna, rompons cette partie; Donnons ordre au présent; et quant à l'avenir, 715 Suivant l'occasion nous saurons y fournir. Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. Enfin je suis jalouse, et vous en dis les causes. Voulez-vous me servir?
PERPENNA.
Si je le veux? j'y cours, Madame, et meurs déjà d'y consacrer mes jours. 720 Mais pourrai-je espérer que ce foible service Attirera sur moi quelque regard propice, Que le cœur attendri fera suivre?...
VIRIATE.
Arrêtez! Vous porteriez trop loin des veux précipités. Sans doute un tel service aura droit de me plaire; 725 Mais laissez-moi, de grâce, arbitre du salaire: Je ne suis point ingrate, et sais ce que je dois; Et c'est vous dire assez pour la première fois. Adieu.
SCÈNE V.
PERPENNA, AUFIDE.
AUFIDE.
Vous le voyez, Seigeur, comme on vous joue. Tout son cœur est ailleurs; Sertorius l'avoue, 730 Et fait auprès de vous l'officieux rival, Cependant que la Reine[509]....
PERPENNA.
Ah! n'en juge point mal. A lui rendre service elle m'ouvre une voie Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie.
AUFIDE.
Vous ne voyez donc pas que son esprit jaloux 735 Ne cherche à se servir de vous que contre vous, Et que rompant le cours d'une flamme nouvelle, Vous forcez ce rival à retourner vers elle?
PERPENNA.
N'importe, servons-la, méritons son amour: La force et la vengeance agiront à leur tour. 740 Hasardons quelques jours sur l'espoir qui nous flatte, Dussions-nous pour tout fruit ne faire qu'une ingrate.
AUFIDE.
Mais, Seigneur....
PERPENNA.
Épargnons les discours superflus, Songeons à la servir, et ne contestons plus: Cet unique souci tient mon âme occupée. 745 Cependant de nos murs on découvre Pompée; Tu sais qu'on me l'a dit: allons le recevoir, Puisque Sertorius m'impose ce devoir.
FIN DU SECOND ACTE.
[494] Les Turdétans sont un peuple de la Bétique; les Celtibères, un peuple de l'Espagne tarraconaise.
[495] Indibilis, prince des Ilergètes, en Espagne, et son frère Mandonius, furent tour à tour alliés et ennemis des Scipions. Indibilis, dans une dernière révolte, fut tué les armes à la main l'an 205 avant Jésus-Christ.
[496] Voyez l'avis _Au lecteur_, p. 359.
[497] _Var._ Et du consul Brutus l'astre prédominant. (1662, 66 et 82)--Voyez _ibidem_, p. 360, note 462.
[498] _Var._ Et leur laissent à peine, au bout des dix années. (1662)
[499] «A ce vers le parterre éclate, et sans plus rien considérer on s'écrie partout que cette pièce est admirable. On devoit néanmoins se contenter de dire: «Voilà un bel endroit.» (D'aubignac, _Seconde dissertation.... en forme de remarques sur_ Sertorius. _Recueil_.... publié par Granet, tome I, p. 263.)
[500] _Var._ Les éloges brillants que vous daignez y joindre. (1666)
[501] _Var._ Et ne trouverois pas nos rois à dédaigner. (1662-68)
[502] _Var._ Et comme il n'en est plus, je pense m'en devoir. (1662 et 66)
[503] Plutarque dit au chapitre XV de la _Vie de Sertorius_ que Perpenna était fier de sa noblesse et de sa richesse. Valère-Maxime, livre III, chapitre IV, 7, nous apprend qu'il n'était pas d'origine romaine; et d'après la forme même de son nom (_Perpenna_ ou _Perperna_), il paraît assez probable, comme le dit ici Corneille, que sa famille était originaire d'Étrurie.
[504] Les éditions de 1666, de 1668 et de 1682 portent _la grade_, pour _le grade_.
[505] Marius fut sept fois consul.
[506] _Var._ Sous un même étendard puisse unir les Espagnes. (1662 et 66)
[507] _Var._ Le plus heureux destin surprend par ses divorces. (1662)
[508] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, les deux derniers mots de ce vers sont joints par un trait d'union, comme une sorte de composé: «le pas-devant.» Plus loin, au vers 1700, la première édition seule a le trait d'union; les autres donnent, comme nous, «le pas devant.»
[509] Cet hémistiche est remplacé par le suivant dans l'édition de 1692:
Tandis que Viriate....
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE[510].
SERTORIUS, POMPÉE, SUITE.
SERTORIUS.
Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire; 750 Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir? Certes, je doute encor si ma vue est trompée, Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée; Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur 755 Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.
POMPÉE.
Deux raisons; mais, Seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire[511]. L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. 760 Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, 765 Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. 770 Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur; Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages) J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aye emportés, 775 Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites: Les siéges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. 780 Ah! si je vous pouvois rendre à la République. Que je croirois lui faire un présent magnifique! Et que j'irois, Seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvois porter quelque foible espérance 785 D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, Seigneur, ne puis-je rien pour tous?
SERTORIUS.
Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine[512]; 790 Mais avant que d'entrer en ces difficultés, Souffrez que je réponde à vos civilités. Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. La victoire attachée à vos premiers exploits, 795 Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois, Avant la dignité qui permet d'y prétendre[513], Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre. Si dans l'occasion je ménage un peu mieux L'assiette du pays et la faveur des lieux, 800 Si mon expérience en prend quelque avantage, Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge, Le temps y fait beaucoup; et de mes actions S'il vous a plu tirer quelques instructions, Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres, 805 Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres; Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi, S'instruiront contre vous, comme vous contre moi. Quand à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire. Je vous ai montré l'art d'affoiblir son empire; 810 Et si je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts, Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète, Et sur les bords du Tibre, une pique à la main[514], 815 Lui demander raison pour le peuple romain.
POMPÉE.
De si hautes leçons, Seigneur, sont difficiles, Et pourroient vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer. 820
SERTORIUS.
Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine, Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine: Je vous l'ai déjà dit.
POMPÉE.
Ce discours rebattu Lasseroit une austère et farouche vertu. Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ses obscurités[515].
SERTORIUS.
Je sais qu'on n'aime point de telles vérités; Mais, Seigneur, étant seuls, je parle avec franchise: Bannissant les témoins, vous me l'avez permise; 830 Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'avoit jamais été. Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre? Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encor dû: 835 C'est par lui, c'est par vous que nous l'avons perdu. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves: Ils étoient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves; Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux: 840 Leur misère est le fruit de votre illustre peine; Et vous pensez avoir l'âme toute romaine! Vous avez hérité ce nom de vos aïeux; Mais s'il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux[516].
POMPÉE.
Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique Aux soins de rétablir un jour la République; Mais vous jugez, Seigneur, de l'âme par le bras; Et souvent l'un paroît ce que l'autre n'est pas. Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, 850 Suivant l'occasion ou la nécessité Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté. Le plus juste parti, difficile à connoître, Nous laisse en liberté de nous choisir un maître; Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus. 855 J'ai servi sous Sylla du temps de Marius, Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste. Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur, J'ignore quels projets peut former son bonheur[517]: 860 S'il les pousse trop loin, moi-même je l'en blâme; Je lui prête mon bras sans engager mon âme; Je m'abandonne au cours de sa félicité, Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté; Et c'est ce qui me force à garder une place 865 Qu'usurperoient sans moi l'injustice et l'audace, Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.
SERTORIUS.
Mais cependant, Seigneur, vous servez comme un autre; Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux, Et laissons le dedans à pénétrer aux Dieux, Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme; Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui, 875 Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui. Comme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux; Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, 880 Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître[518], Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. La main qui les opprime, et que vous soutenez, Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, 885 Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.
POMPÉE.
Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici? Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise: 890 Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, Et laisse le dedans à pénétrer aux Dieux. Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général, 895 Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal? Les titres différents ne font rien à la chose: Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose; Et s'il est périlleux de s'en faire haïr, Il ne seroit pas sûr de vous désobéir[519]. 900 Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes, J'en userai peut-être alors comme vous faites: Jusque-là....
SERTORIUS.
Vous pourriez en douter jusque-là, Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne 905 Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime. 910
POMPÉE.
Et votre empire en est d'autant plus dangereux, Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux, Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire, Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour 915 A détruire un pouvoir que fait régner l'amour. Ainsi parlent, Seigneur, les âmes soupçonneuses; Mais n'examinons point ces questions fâcheuses, Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis[520]. 920 Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie? Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens. Il est doux de revoir les murs de la patrie: 925 C'est elle par ma voix, Seigneur, qui vous en prie; C'est Rome....
SERTORIUS.
Le séjour de votre potentat, Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'État? Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles[521] Que ses proscriptions comblent de funérailles: 930 Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau; Mais pour revivre ailleurs dans sa première force[522], Avec les faux Romains elle a fait plein divorce; Et comme autour de moi j'ai tous ces vrais appuis, 935 Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie Qui puisse avec honneur nous donner cette joie. Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas: Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras. 940 Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie, Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie; Et nous épargnerons ces flots de sang romain Que versent tous les ans votre bras et ma main.
POMPÉE.
Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire, 945 N'auroit-il rien pour moi d'une action trop noire? Moi qui commande ailleurs, puis-je servir sous vous?
SERTORIUS.
Du droit de commander je ne suis point jaloux; Je ne l'ai qu'en dépôt, et je vous l'abandonne, Non jusqu'à vous servir de ma seule personne: 950 Je prétends un peu plus; mais dans cette union De votre lieutenant m'envieriez-vous le nom?
POMPÉE.
De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée: Leur nom retient pour eux l'autorité cédée; Ils n'en quittent que l'ombre; et l'on ne sait que c'est De suivre ou d'obéir que suivant qu'il leur plaît[523]. Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre. Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature; Et déjà de lui-même il s'en seroit démis, S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût plus d'ennemis[524]. 960 Mettez les armes bas, je réponds de l'issue: J'en donne ma parole après l'avoir reçue. Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.
SERTORIUS.
Je ne m'éblouis point de cette illusion. Je connois le tyran, j'en vois le stratagème: 965 Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même. Vous qu'à sa défiance il a sacrifié, Jusques à vous forcer d'être son allié....
POMPÉE.
Hélas! ce mot me tue, et je le dis sans feinte, C'est l'unique sujet qu'il m'a donné de plainte. 970 J'aimois mon Aristie, il m'en vient d'arracher; Mon cœur frémit encore à me le reprocher; Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle; Et je vous rends, Seigneur, mille grâces pour elle, A vous, à ce grand cœur dont la compassion 975 Daigne ici l'honorer de sa protection.
SERTORIUS.
Protéger hautement les vertus malheureuses, C'est le moindre devoir des âmes généreuses: Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux.
POMPÉE.
Un époux! Dieux! qu'entends-je? Et qui, Seigneur?
SERTORIUS.
Moi.
POMPÉE.
Vous! Seigneur, toute son âme est à moi dès l'enfance: N'imitez point Sylla par cette violence; Mes maux sont assez grands, sans y joindre celui De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.
SERTORIUS.
Tout est encore à vous[525]. Venez, venez, Madame, 985 Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur votre âme, Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain La force qu'on vous fait pour me donner la main.
POMPÉE.
C'est elle-même, ô ciel!
SERTORIUS.
Je vous laisse avec elle, Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle. 990 Reprenez votre bien, ou ne vous plaignez plus Si j'ose m'enrichir, Seigneur, de vos refus.
SCÈNE II.
POMPÉE, ARISTIE.
POMPÉE.
Me dit-on vrai, Madame, et seroit-il possible....
ARISTIE.
Oui, Seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible: Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tour, Et ma gloire soutient ma haine et mon amour. Mais si de mon amour elle est la souveraine, Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine; Je ne la suis pas même, et je hais quelquefois Et moins que je ne veux et moins que je ne dois. 1000
POMPÉE.
Cette haine a pour moi toute son étendue, Madame, et la pitié ne l'a point suspendue; La générosité n'a pu la modérer.
ARISTIE.
Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être, 1005 Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez-vous encor, Seigneur?
POMPÉE.
Si je vous aime! Demandez si je vis, ou si je suis moi-même: 1010 Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous.
ARISTIE.
Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux; Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire, Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient plus. Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius; Je suis au grand Pompée; et puisqu'il m'aime encore, Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore: Plus de Sertorius. Mais, Seigneur, répondez; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. 1020 Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die, Vous ne me dites point, Seigneur: «Plus d'Émilie.» Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments, Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements; C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle 1025 Ne sauroit plus souffrir que ma haine chancelle: Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius; Il me rend toute à vous[526] par ce muet refus. Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée; Son âme, toute ailleurs, n'en sera point gênée: 1030 Il le verra sans peine, et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.
POMPÉE.
Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage; Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage. Vous, si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas, Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas: Demeurez en état d'être toujours ma femme, Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé: Son règne passera, s'il n'est déjà passé; 1040 Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. Ne vous jetez donc point, Madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas. Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre. 1045
ARISTIE.