Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 26
Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir, Et si mon hyménée enfle votre pouvoir? 280 Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse[487] D'exiger de ce cœur des marques de tendresse, Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons, Seigneur, laissons pour les petites âmes 285 Ce commerce rampant de soupirs et de flammes; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir. Unissons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la République: 290 L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends; Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose, Le rebut de Pompée est encor quelque chose; Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains 295 Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.
SERTORIUS.
Ce nom ne m'est pas dû, je suis....
ARISTIE.
Ce que vous faites Montre à tout l'univers, Seigneur, ce que vous êtes; Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous, Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous: 300 Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre[488]; Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi, L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime, 305 Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. Mais, Seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude: Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude; 310 Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu, Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu. Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.
SERTORIUS.
Mais, Madame, après tout, que puis-je vous répondre? De quoi vous assurer, si vous-même parlez 315 Sans être sûre encor de ce que vous voulez? De votre illustre hymen je sais les avantages; J'adore les grands noms que j'en ai pour otages, Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, Auroit bientôt jeté la tyrannie à bas; 320 Mais cette attente aussi pourroit se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien Que pour me tout promettre et ne me donner rien.
ARISTIE.
Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, 325 Je vous dirois, Seigneur: «Prenez, je vous la donne; Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard.» Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part, Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, Souffrez que je vous die[489], afin que je m'explique, 330 Que quand j'aurois pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas. Si je réduis Pompée à chasser Émilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie? Ira-t-il se livrer à son juste courroux? 335 Non, non: si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance[490] Que mille vrais Romains prendront votre défense; Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux, Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux; 340 Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. 345 Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme[491], Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme; 350 Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur, Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur: Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes, Et nous t'accablerons sous[492] nos communes haines. J'abuse trop, Seigneur, d'un précieux loisir; 355 Voilà vos intérêts: c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser: surtout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux; 360 Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range En captive de guerre, au péril d'un échange, Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, Et que....
SERTORIUS.
Vous le verrez, et saurez sa pensée. 365
ARISTIE.
Adieu, Seigneur: j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.
SERTORIUS.
Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir[493]. Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique. Que c'est un sort cruel d'aimer par politique! 370 Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs!
FIN DU PREMIER ACTE.
[474] Voyez Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XXV.
[475] Voyez ci-après, p. 401, note 520.
[476] _Var._ Qui rompt votre fortune et nous ravit l'honneur. (1662)
[477] Voyez Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XV.
[478] _Var._ C'est trop craindre, et trop tard: ce soir, dans le festin, Vous avez donné l'heure à trancher son destin. (1662 et 66)
[479] Voyez Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XXVI.
[480] _Var._ Qui pourroient bien avoir mêmes remords que vous. (1662)--Voltaire a adopté cette leçon; il donne _mêmes_ au pluriel.
[481] Ce fut Sylla qui le premier salua Pompée du nom de _Magnus_ (grand); mais Pompée ne le prit officiellement qu'à partir de la guerre contre Sertorius: voyez Plutarque, _Vie de Pompée_, chapitre XIII, et _Vie de Sertorius_, chapitre XVIII. Au reste, le surnom de _Magnus_, qu'adoptèrent les Pompeii, appartenait aussi à d'autres familles romaines, aux Fonteii, aux Postumii, etc.
[482] Voyez plus haut, p. 358, note 457.
[483] Pauline dit dans _Polyeucte_, en parlant de Sévère (acte I, scène IV, vers 323):
Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.
[484] Ville de l'Espagne tarraconaise, aujourd'hui _Husca_, dans l'Aragon. Voyez Plutarque, _Vie de Sertorius_, chapitre XIV. Il paraît bien probable que Sertorius fut tué à Osca, plutôt qu'à Nertobridge, où Corneille place la scène de sa pièce et du meurtre.
[485] _Var._ Et tous les deux contre elle ont leur raison d'État. (1662 et 66)
[486] Voltaire a mis le singulier: «au mépris.»
[487] On lit dans _Œdipe_ (acte II, scène IV, vers 676):
Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse.
[488] _Var._ Vous êtes chef de l'un, il est sujet dans l'autre. (1666)
[489] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé _die_ par _dise_.
[490] _Var._ Ainsi par mon hymen vous aurez assurance. (1662)
[491] Voyez plus haut, p. 358.
[492] L'édition de 1682, par erreur évidemment, donne _sur_, au lieu de _sous_.
[493] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a placé l'indication: _Seul_.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
VIRIATE, THAMIRE.
VIRIATE.
Thamire, il faut parler, l'occasion nous presse: Rome jusqu'en ces murs m'envoie une maîtresse; Et l'exil d'Aristie, enveloppé d'ennuis, 375 Est prêt à l'emporter sur tout ce que je suis. En vain de mes regards l'ingénieux langage Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage; En vain par le mépris des vœux de tous nos rois J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix: 380 Le seul pour qui je tâche à le rendre visible, Ou n'ose en rien connoître, ou demeure insensible, Et laisse à ma pudeur des sentiments confus, Que l'amour-propre obstine à douter du refus. Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire, 385 A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire; Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui? Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui? Sertorius, lui seul digne de Viriate, Mérite que pour lui tout mon amour éclate. 390 Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein De m'affermir au trône en lui donnant la main: Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse, Moi qui connois ton zèle à servir ta princesse.
THAMIRE.
Madame, en ce héros tout est illustre et grand; 395 Mais à parler sans fard, votre amour me surprend. Il est assez nouveau qu'un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens. 400
VIRIATE.
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte: Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre 405 Qui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui ces cheveux tous couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge: 410 Le mérite a toujours des charmes éclatants; Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.
THAMIRE.
Mais, Madame, nos rois, dont l'amour vous irrite, N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux 415 N'ait signalé son nom par des exploits fameux? Celui des Turdétans, celui des Celtibères[494], Soutiendroient-ils si mal le sceptre de vos pères?
VIRIATE.
Contre des rois comme eux j'aimerois leur soutien; Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien. Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome: Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang en faveur de ces lieux Balance les destins et partage les Dieux. Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces, 425 Et de son amitié faire honneur à leurs princes, Sous un si haut appui nos rois humiliés N'ont été que sujets sous le nom d'alliés; Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude. 430 Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis, Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Brisé contre l'écueil d'une seule victoire[495]? Le grand Viriatus[496], de qui je tiens le jour, 435 D'un sort plus favorable eut un pareil retour. Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles, Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, Et de Servilius l'astre prédominant[497] Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. 440 Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, Et laissoit sa couronne à jamais asservie, Si pour briser les fers de son peuple captif, Rome n'eût envoyé ce noble fugitif. Depuis que son courage à nos destins préside, 445 Un bonheur si constant de nos armes décide, Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats, Et leur laissent à peine, au bout de dix années[498], Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. 450 Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, Du plus heureux sans cesse auroient rompu les coups; Jamais ils n'auroient pu choisir entre eux un maître.
THAMIRE.
Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?
VIRIATE.
Il n'en prend pas le titre, et les traite d'égal; 455 Mais, Thamire, après tout, il est leur général: Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent; Et tous ces rois de nom en effet obéissent, Tandis que de leur rang l'inutile fierté S'applaudit d'une vaine et fausse égalité. 460
THAMIRE.
Je n'ose vous rien dire après cet avantage, Et voudrois comme vous faire grâce à son âge; Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans, A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps, Et sa mort....
VIRIATE.
Jouissons, en dépit de l'envie, 465 Des restes glorieux de son illustre vie: Sa mort me laissera pour ma protection La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom. Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie Ne redoutera point de puissance ennemie: 470 Ils feront plus pour moi que ne feroient cent rois. Mais nous en parlerons encor quelque autre fois: Je l'aperçois qui vient.
SCÈNE II.
SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.
SERTORIUS.
Que direz-vous, Madame, Du dessein téméraire où s'échappe mon âme? N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur, 475 Que demander à voir le fond de votre cœur?
VIRIATE.
Il est si peu fermé, que chacun y peut lire, Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire: Pour voir ce qui s'y passe, il ne faut que des yeux.
SERTORIUS.
J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux. 480 Tous vos rois à l'envi briguent votre hyménée, Et comme vos bontés font notre destinée, Par ces mêmes bontés j'ose vous conjurer, En faisant ce grand choix, de nous considérer. Si vous prenez un prince inconstant, infidèle, 485 Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle, Jugez en quel état nous nous verrons réduits, Si je pourrai longtemps encor ce que je puis, Si mon bras....
VIRIATE.
Vous formez des craintes que j'admire. J'ai mis tous mes États si bien sous votre empire, 490 Que quand il me plaira faire choix d'un époux, Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous. Mais pour vous mieux ôter cette frivole crainte, Choisissez-le vous-même, et parlez-moi sans feinte: Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon? 495 A qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom?
SERTORIUS.
Je voudrois faire un choix qui pût aussi vous plaire; Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire, Il semble que pour tous sans aucun intérêt....
VIRIATE.
C'est peut-être, Seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît, Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine S'efface au seul aspect de la grandeur romaine.
SERTORIUS.
Si donc je vous offrois pour époux un Romain...?
VIRIATE.
Pourrois-je refuser un don de votre main?
SERTORIUS.
J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme 505 Digne d'être avoué de l'ancienne Rome. Il en a la naissance, il en a le grand cœur, Il est couvert de gloire, il est plein de valeur; De toute votre Espagne il a gagné l'estime, Libéral, intrépide, affable, magnanime, 510 Enfin c'est Perpenna sur qui vous emportez....
VIRIATE.
J'attendois votre nom après ces qualités[499]: Les éloges brillants que vous daignez y joindre[500] Ne me permettoient pas d'espérer rien de moindre; Mais certes le détour est un peu surprenant. 515 Vous donnez une reine à votre lieutenant! Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses, A vos derniers tribuns il faudra des princesses.
SERTORIUS.
Madame....
VIRIATE.
Parlons net sur ce choix d'un époux. Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous? C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles; Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles; Et je veux bien, Seigneur, qu'on sache désormais Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais. Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende: 525 Je veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande; Et ne trouverois pas vos rois à dédaigner[501], N'étoit qu'ils savent mieux obéir que régner. Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, Leur foiblesse du moins en conserve le titre: 530 Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous En préfère le moindre à tout autre qu'à vous; Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance, Il me faudroit un roi de titre et de puissance; Mais comme il n'en est plus, je pense m'en devoir[502] 535 Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir.
SERTORIUS.
J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rendre Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre. A de moindres pensers son orgueil abaissé Ne soutiendroit pas bien ce qu'ils vous ont laissé. 540 Mais puisque pour remplir la dignité royale Votre haute naissance en demande une égale, Perpenna parmi nous est le seul dont le sang Ne mêleroit point d'ombre à la splendeur du rang: Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie[503]. 545
Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie, Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux. Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure; Je ne veux que le nom de votre créature: 550 Un si glorieux titre a de quoi me ravir; Il m'a fait triompher en voulant vous servir; Et malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître....
VIRIATE.
Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, Ou m'apprenez du moins, Seigneur, par quelle loi 555 Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. Accordez le respect que mon trône vous donne Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user, C'en est un qu'aucun art ne sauroit déguiser. 560 Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure: Puisque vous le voulez, soyez ma créature; Et me laissant en reine ordonner de vos vœux, Portez-les jusqu'à moi, parce que je le veux. Pour votre Perpenna, que sa haute naissance 565 N'affranchit point encor de votre obéissance, Fût-il du sang des Dieux aussi bien que des rois, Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. Rome n'attache point le grade[504] à la noblesse. Votre grand Marius naquit dans la bassesse; 570 Et c'est pourtant le seul que le peuple romain Ait jusques à sept fois choisi pour souverain[505]. Ainsi pour estimer chacun à sa manière, Au sang d'un Espagnol je ferois grâce entière; Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang, Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang. Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine, Regardez-moi, Seigneur, comme dame romaine: Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné Ne perd rien de son prix sur un front couronné. 580 Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes, Je pense bien valoir une de mes sujettes; Et si quelque Romaine a causé vos refus, Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus. Peut-être la pitié d'une illustre misère.... 585
SERTORIUS.
Je vous entends, Madame, et pour ne vous rien taire, J'avouerai qu'Aristie....
VIRIATE.
Elle nous a tout dit: Je sais ce qu'elle espère et ce qu'on vous écrit. Sans y perdre de temps, ouvrez votre pensée.
SERTORIUS.
Au seul bien de la cause elle est intéressée; 590 Mais puisque pour ôter l'Espagne à nos tyrans, Nous prenons, vous et moi, des chemins différents, De grâce, examinez le commun avantage, Et jugez ce que doit un généreux courage. Je trahirois, Madame, et vous et vos États, 595 De voir un tel secours, et ne l'accepter pas; Mais ce même secours deviendroit notre perte S'il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte, Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains. 600 Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie. Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux; Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous. Voyez ce qu'il a fait: je lui dois tant, Madame, 605 Qu'une juste prière en faveur de sa flamme....
VIRIATE.
Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien? Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien? Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part en vos conquêtes? 610 Ne vous ai-je servi que pour servir toujours, Et m'assurer des fers par mon propre secours? Ne vous y trompez pas: si Perpenna m'épouse, Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, Et le rendrai moi-même assez entreprenant 615 Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. Je vous avouerai plus: à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. 620 Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes[506]; Mais ce que je propose en est le seul moyen; Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen, S'il vous a secouru contre la tyrannie, 625 Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie. Les malheurs du parti l'accabloient à tel point, Qu'il se voyoit perdu, s'il ne vous eût pas joint; Et même, si j'en veux croire la renommée, Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. 630 Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit; Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire? Encore une campagne, et nos seuls escadrons 635 Aux aigles de Sylla font repasser les monts. Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire! Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux; Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous....
SERTORIUS.
L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces; Le plus heureux destin surprend par les divorces[507]: Du trop de confiance il aime à se venger; Et dans ce grand dessein rien n'est à négliger. Devons-nous exposer à tant d'incertitude 645 L'esclavage de Rome et notre servitude, De peur de partager avec d'autres Romains Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains? Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde, Si nous faisons sans eux la liberté du monde; 650 Mais si quelque malheur suit tant d'heureux combats, Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas! D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime, Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadème, Qu'il peut ici beaucoup, qu'il s'est vu de tout temps 655 Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents, Que piqué du mépris, il osera peut-être....
VIRIATE.
Tranchez le mot, Seigneur: je vous ai fait mon maître. Et je dois obéir malgré mon sentiment; C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement. 660 Faites, faites entrer ce héros d'importance, Que je fasse un essai de mon obéissance; Et si vous le craignez, craignez autant du moins Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.
SERTORIUS.
Madame, croiriez-vous....
VIRIATE.