Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 25

Chapter 253,568 wordsPublic domain

LE LIBRAIRE AU LECTEUR. «Je n'ai pu tirer de l'auteur pour ce quatrième volume un discours pareil à ceux qu'il a mis au devant des trois qui l'ont précédé, ni sa critique sur les pièces qui le composent; mais il m'a promis l'un et l'autre quand ce volume sera complet et qu'il en aura huit comme les précédents[454-b]. En attendant l'effet de cette promesse, je vous donne ici les _Préfaces_ dont il a accompagné chacune de celles-ci, quand il les a fait imprimer.»

[454-a] _Tite et Bérénice_ n'a ni _préface_ ni avis _Au lecteur_, mais est seulement précédé de deux extraits latins. Les avertissements des deux pièces suivantes (_Pulchérie_ et _Suréna_) ne sont pas, dans l'impression de 1682, au commencement du volume, mais, comme dans celle de 1692, en tête de chacune de ces tragédies.

[454-b] Le dernier volume de 1682 contient les huit pièces annoncées, mais Corneille n'a pas pour cela tenu sa promesse; il n'y a mis ni discours ni examens, non plus que dans celui de 1668, qui finit à _Attila_ et ne se compose par conséquent que de cinq tragédies.

[455] VAR. (édit. de 1662 et de 1668): ni emportements de passion.

[456] Dans l'édition de 1692: «auxquelles je me suis attaché.»

[457] Voyez Plutarque dans la _Vie de Pompée_, chapitres IV et IX, et dans la _Vie de Sylla_, chapitre XXXIII. Pompée répudia la première de ses cinq femmes[457-a], Antistia (c'est là son vrai nom), quatre ans après l'avoir épousée.--Au sujet des deux noms _Antistie_ et _Aristie_, Corneille s'exprime ainsi dans la lettre à l'abbé de Pure, que nous avons citée plus haut (voyez la _Notice_, p. 353): «Je vous ai déjà parlé de l'une qui étoit femme de Pompée. Sylla le força de la répudier pour épouser Emilia, fille de sa femme et d'Émilius Scaurus, son premier mari. Plutarque et Appian la nomment Antistie, fille du préteur Antistius. Un évêque espagnol, nommé Joannes Gerundensis, la nomme Aristie, et son père Aristius[457-b]. Je ne doute pas qu'il ne se méprenne; mais à cause que le mot est plus doux, je m'en suis servi, et vous en demande votre avis et celui de vos savants amis. Aristie a plus de douceur, mais il sent plus le roman; Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire et a plus de majesté.»

[457-a] Au tome IV, dans la note 1 de la p. 61, on a imprimé par erreur: «sa seconde femme (_il faut lire_: sa quatrième femme), Julie, fille de César.»

[457-b] On lit dans l'ouvrage intitulé _Joannis episcopi Gerundensis Paralipomenon Hispaniæ libri decem_, et dédié à Ferdinand et à Isabelle (_Fernando et Elisabæ_) de Castille: «Aristiam, Aristii filiam, accepit uxorem.» (_Rerum hispanicarum scriptores.... ex bibliotheca Roberti Beli_, 1579, tome I, p. 98.)

[458] Dans l'édition de 1692: «que de celui de Viriatus.»

[459] Au lieu de _le_, l'édition de 1682 donne seule _les_, qui est évidemment une faute d'impression.

[460] La mort de Viriate (_Viriathe_) est de l'an 140 avant Jésus-Christ; celle de Sertorius de l'an 72.

[461] Quintus Servilius Cæpio, qui fut consul avec Lælius, l'an 140 avant Jésus-Christ.

[462] Ce vers est ainsi conçu dans l'édition de 1662:

Et du consul Brutus l'astre prédominant (acte II, scène I, vers 439);

et malgré l'indication si précise de Corneille dans cette préface, l'impression de 1668 est la seule de toutes les éditions publiées de son vivant où l'on ait introduit le changement qu'il marque ici. Les recueils de 1666, 1682, et même celui de 1692, ont conservé la leçon fautive. Voltaire a adopté la bonne: «Et de Servilius, etc.»

[463] L'an 78 avant Jésus-Christ.

[464] Voyez ci-après, acte V, scène II.

[465] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a omis _son_, et donne: «pour Aristie.»

[466] Voici ce que Corneille dit à ce sujet dans sa lettre à l'abbé de Pure que nous avons déjà citée deux fois (p. 353, et p. 358, note 2): «J'ai plus besoin de grâce pour Sylla qui mourut et se démit de sa puissance avant la mort de Sertorius; mais sa vie est d'un tel ornement à mon ouvrage pour justifier les armes de Sertorius, que je ne puis m'empêcher de la ressusciter. Mon auteur moderne, Joannes Gerundensis, le fait vivre après Sertorius[466-a]; mais il se trompe aussi bien qu'au nom d'Aristie. Je ne demande point votre avis sur ce dernier point; car quand ce seroit une faute, je me la pardonne.»

[466-a] Voyez les pages 102 et 103 du Recueil cité plus haut (p. 358, note b).

[467] Dans l'édition de 1692: «le chef.»

[468] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent _estimé_, sans accord, comme s'il y avait: «ont estimé _être_ autant, _valoir_ autant qu'une pièce entière.»

[469] Nous ne trouvons rien dans la _Poétique_ qui réponde bien exactement à ce qui est dit en cet endroit. Corneille a-t-il peut-être en vue la fin du chapitre XXIV, où la pensée d'Aristote a, sinon un rapport bien frappant, au moins quelque analogie avec l'idée exprimée ici? Le passage du chapitre XV que nous avons cité plus haut, p. 127, note 3, a un sens différent et beaucoup plus restreint.

[470] Thomas Corneille et Voltaire (1764) ont remplacé «en tirera» par «en retirera.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _SERTORIUS_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1662 in-12.

RECUEILS.

1666 in-8º[471]; 1668 in-12; 1662 in-12.

[471] Les recueils de 1663 in-fol. et de 1664 in-8º finissent à _la Toison d'or_; celui de 1666 a été publié comme supplément à ce dernier. Il contient _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_.

ACTEURS.

SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne. PERPENNA, lieutenant de Sertorius. AUFIDE[472], tribun de l'armée de Sertorius. POMPÉE, général du parti de Sylla. ARISTIE, femme de Pompée. VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal. THAMIRE, dame d'honneur de Viriate. CELSUS, tribun du parti de Pompée. ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayud[473].

[472] Outre _Sertorius_, _Perpenna_ et _Pompée_, Corneille a emprunté à l'histoire le nom d'_Aufide_ (_Aufidius_), qui est mentionné par Plutarque, au chapitre XXVI de la _Vie de Sertorius_, parmi les complices de Perpenna. Nous avons vu plus haut (p. 358 et note 2) que le vrai nom de la première femme de Pompée était _Antistie_. Pour _Viriate_, voyez ci-dessus, p. 359.

[473] Ce nom est imprimé ainsi dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). Cette faute était, à ce qu'il paraît, assez commune, car, dans son _Grand Dictionnaire géographique_ (1726), Bruzen de la Martinière dit à l'article CALATAIUD: «C'est ainsi qu'il faut écrire, et non pas comme font quelques-uns qui en transposant les lettres disent _Catalaiud_.» Nous ne savons d'après quelle autorité Corneille a identifié Calatayud avec Nertobrige; on pense communément que Calatayud (à quatorze lieues de Saragosse) répond à la _Bilbilis_ des anciens, ou du moins se trouve à un mille des ruines de cette antique cité; et c'est, selon les uns _Almuña_, selon d'autres _Ricla_, qui occupe l'emplacement de Nertobrige.--De Visé répond aux objections faites par d'Aubignac au sujet du lieu de la scène: «A cause que tous les personnages de cette tragédie ont de grands intérêts, vous ne voulez pas qu'elle se puisse toute passer dans un même lieu; et néanmoins il est vrai qu'elle s'y peut passer, et se passe en effet toute entière dans le cabinet de Viriate; et je vous apprends, si vous ne le savez pas, que ce que l'on appelle cabinets chez les grands, sont des antichambres, où plusieurs personnes se peuvent, en divers endroits, entretenir ensemble de leurs affaires les plus secrètes.» (_Défense du_ Sertorius _de M. de Corneille_, dans le _Recueil de dissertations_.... publié par l'abbé Granet, tome I, p. 332.)

SERTORIUS. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA.

D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire? L'horreur que malgré moi me fait la trahison Contre tout mon espoir révolte ma raison; Et de cette grandeur sur le crime fondée, 5 Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée, L'image toute affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l'ambition qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; 10 En vain pour me soumettre à ses lâches efforts, Mon âme a secoué le joug de cent remords: Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée, Reprend de ces remords la chaîne mal brisée; Et de Sertorius le surprenant bonheur 15 Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE.

Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? 20 Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime; Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner, L'innocence timide est seule à dédaigner? L'honneur et la vertu sont des noms ridicules: 25 Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais....

PERPENNA.

Sylla ni Marius N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus: Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie; 30 Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions; Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres: Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti 35 Qu'aucun versât le sang de son propre parti; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE.

Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? 40 Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre: Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras[474]. C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme; Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA.

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. Du moins la liberté respire encore ici: De notre république à Rome anéantie, On y voit refleurir la plus noble partie; 50 Et cet asile ouvert aux illustres proscrits, Réunit du sénat le précieux débris[475]. Par lui Sertorius gouverne ces provinces, Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes, Maintient de nos Romains le reste indépendant; 55 Mais comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne....

AUFIDE.

Ah! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur[476]: 60 Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne[477], Lors....

PERPENNA.

N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devoit m'appartenir. Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse; 65 Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse: Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; 70 Et pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux. L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion 75 Qui tyrannise encor plus que l'ambition: J'adore Viriate; et cette grande reine, Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourroit par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. 80 Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée, Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, 85 Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense, Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme, Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; 90 Et s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes desirs contents; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, Qui formé par nos soins, instruit de notre main, 95 Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE.

Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, Les intérêts d'amour entrent-ils en balance? Et si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous? 100

PERPENNA.

Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui? Et pour venger sa trame indignement coupée, 105 N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?

AUFIDE.

C'est trop craindre, et trop tard: c'est dans votre festin[478] Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne. 110 L'occasion nous rit dans un si grand dessein; Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain: Si vous rompez le coup, prévenez les indices[479]; Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu'il faut craindre: il en est parmi nous 115 Qui pourroient bien avoir même remords que vous[480]; Et si vous différez.... Mais le tyran arrive. Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive; Et je prierai les dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien. 120

SCÈNE II.

SERTORIUS, PERPENNA.

SERTORIUS.

Apprenez un dessein qui me vient de surprendre. Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre: Il veut sur nos débats conférer avec moi, Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.

PERPENNA.

La parole suffit entre les grands courages; 125 D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages: Je n'en suis point surpris; mais ce qui me surprend, C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand[481], Pour faire encore au vôtre entière déférence, Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. 130 C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.

SERTORIUS.

S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne, Où nous forçons les siens de quitter la campagne, Et de se retrancher dans l'empire douteux 135 Que lui souffre à regret une province ou deux, Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève, Sitôt que le printemps aura fini la trêve. C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens; 140 C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance: Attendez tout aussi de ma reconnoissance. Je reviens à Pompée, et pense deviner Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener. Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre, Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre, Il voudroit qu'un accord avantageux ou non L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom; Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte, De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, 150 Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.

PERPENNA.

J'aurois cru qu'Aristie ici réfugiée, Que forcé par ce maître il a répudiée[482], Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux 155 Sous une autre couleur lui faire ses adieux; Car de son cher tyran l'injustice fut telle, Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.

SERTORIUS.

Cela peut être encor: ils s'aimoient chèrement[483]; Mais il pourroit ici trouver du changement. 160 L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie, Que sa première flamme en haine convertie, Elle cherche bien moins un asile chez nous Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux. C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance 165 De ce que Rome encore a de gens d'importance, Dont les uns ses parents, les autres ses amis, Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis. Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre. Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre: 170 Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.

PERPENNA.

Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment, A moins d'une secrète et forte antipathie Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie? Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, 175 Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.

SERTORIUS.

Il faut donc Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense. J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer; 180 Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire, La reine Viriate à mon hymen aspire: Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l'union, Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées 185 De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance 190 Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets: Non qu'elle me l'ai dit, ou quelque autre pour elle; Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle; Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, 195 Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux. Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. 200 Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable; Et sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourroit nous affoiblir. Voilà ce qui retient mon esprit en balance. 205 Je n'ai pour Aristie aucune répugnance; Et la Reine à tel point n'asservit pas mon cœur, Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PERPENNA.

Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée, Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée. 210 Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir; Mais que sert la colère où manque le pouvoir? Malgré sa jalousie et ses vaines menaces, N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places? Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, 215 Ont-ils dans votre armée aucun commandement? Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages N'avez-vous pas les fils dans Osca[484] pour otages? Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, 220 Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres. Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser...?

SERTORIUS.

Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser? Je vois ce qu'on m'a dit: vous aimez Viriate; 225 Et votre amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus; Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus. Parlez: je vous dois tant, que ma reconnoissance Ne peut être sans honte un moment en balance. 230

PERPENNA.

L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux, Que j'ose....

SERTORIUS.

C'est assez: je parlerai pour vous.

PERPENNA.

Ah! Seigneur, c'en est trop; et....

SERTORIUS.

Point de repartie: Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie; Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour 235 La Reine se résolve à payer votre amour; Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine, Et fuirois à ce prix cette illustre Romaine. La voici: laissez-moi ménager son esprit; Et voyez cependant de quel air on m'écrit. 240

SCÈNE III.

SERTORIUS, ARISTIE.

ARISTIE.

Ne vous offensez pas si dans mon infortune Ma foiblesse me force à vous être importune: Non pas pour mon hymen: les suites d'un tel choix Méritent qu'on y pense un peu plus d'une fois; Mais vous pouvez, Seigneur, joindre à mes espérances 245 Contre un péril nouveau nouvelles assurances. J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux, Vient jusque dans ces murs conférer avec vous. L'ordre de son tyran et sa flamme inquiète Me pourront envier l'honneur de ma retraite: 250 L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat; Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d'État[485]. Je vous demande donc sûreté tout entière Contre la violence et contre la prière, Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir 255 De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.

SERTORIUS.

Il en a lieu, Madame: un si rare mérite Semble croître de prix quand par force on le quitte; Mais vous avez ici sûreté contre tous, Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous, Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre, Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre. On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé, Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

ARISTIE.

L'ingrat, par son divorce en faveur d'Émilie, 265 M'a livrée aux mépris[486] de toute l'Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé; Mais s'il se dédisoit d'un outrage forcé, S'il chassoit Émilie et me rendoit ma place, J'aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce; 270 Et tant que je serai maîtresse de ma foi, Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.

SERTORIUS.

En vain donc je me flatte; en vain j'ose, Madame, Promettre à mon esprit quelque part en votre âme: Pompée en est encor l'unique souverain. 275 Tous vos ressentiments n'offrent que votre main; Et quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.

ARISTIE.