Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 24

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Maître absolu des destinées, 2175 Change leurs dures lois en faveur de mon sang, Et laisse-lui garder son rang Parmi les têtes couronnées. C'est toi qui règles les États, C'est toi qui départs les couronnes; 2180 Et quand le sort jaloux met un monarque à bas, Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats Qui dérobent ce que tu donnes.

JUNON.

Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux; Mais laissez ma puissance entière; 2185 Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière, D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds. Comme je ne veux point détruire son Aæte, Ne détruisez pas mes héros: Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos; 2190 Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite; Mais de la même main assurez à Jason Médée et la toison.

JUPITER.

Des arrêts du destin l'ordre est invariable, Rien ne sauroit le rompre en faveur de ton fils, 2195 Soleil; et ce trésor surpris Lui rend de ses États la perte inévitable. Mais la même légèreté Qui donne Jason à Médée Servira de supplice à l'infidélité 2200 Où pour lui contre un père elle s'est hasardée. Persès dans la Scythie arme un bras souverain; Sitôt qu'il paroîtra, quittez ces lieux, Aæte, Et par une prompte retraite, Épargnez tout le sang qui couleroit en vain. 2205 De Lemnos faites votre asile; Le ciel veut qu'Hypsipyle Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal. Car enfin de votre perfide 2210 Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir; A rentrer dans Colchos il sera votre guide; Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir, Feront de tous vos maux les assurés remèdes, Et donneront naissance à l'empire des Mèdes. 2215

(Le palais de Jupiter et celui du Soleil se referment.)

LE SOLEIL.

Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs, Puisque le ciel répare et venge votre perte, Et qu'une autre couronne offerte Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs. Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière, 2220 Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments Qui devoient ailleurs ma lumière. Allez, heureux amants, Pour qui Jupiter montre une faveur entière; Hâtez-vous d'obéir à ses commandements. 2225

(Il disparoît en baissant, comme pour fondre dans la mer.)

HYPSIPYLE.

J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne: Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne. Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu, Et ma foi pour Jason nuisoit seule à son feu; Mais à présent, Seigneur, cette foi dégagée.... 2230

AÆTE.

Ah! Madame, ma perte est déjà trop vengée, Et vous faites trop voir comme un cœur généreux Se plaît à relever un destin malheureux. Allons ensemble, allons sous de si doux auspices Préparer à demain de pompeux sacrifices, 2235 Et par nos vœux unis répondre au doux espoir Que daigne un Dieu si grand nous faire concevoir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[423] _Brosser_ signifie «courir à travers les bois et les pays de bruyères et de brossailles.» (_Dictionnaire universel_.... par Furetière, 1690.)--Voyez tome I, p. 310, note 1, le seizième vers de la variante.

[424] Tel est le texte de toutes les éditions, si l'on en excepte celle de 1661, dont la leçon: «une autre,» a été adoptée par Thomas Corneille et par Voltaire. Voyez ci-dessus, p. 310, note 409.

[425] _Var._ Ce qu'on a bien aimé, l'on ne le peut haïr. (1661-63)

[426] On peut comparer à ce court récit les narrations semblables qui sont au VIIe livre des _Argonautiques_ de Valérius Flaccus, au VIIe livre aussi des _Métamorphoses_ d'Ovide, dans la XIIe épître de ses _Héroïdes_, et au IIIe acte de la _Médée_ de Sénèque. On verra que Corneille s'est inspiré de ces poëtes plutôt qu'il ne les a imités, et qu'il a rendu librement à sa manière les circonstances qu'il leur a empruntées. Celui dont il se rapproche le plus est Valérius Flaccus, chez qui nous lisons par exemple:

_Uterque Taurus.... immani proflavit turbine flammas Arduus, atque atro volvens incendia fluctu_

(vers 570-572);

_Bis fulmineis se flatibus infert, Obnubitque virum_

(vers 583 et 584);

_Ille velut campos Libyes ac pinguia Nili Fertilis arva secet, plena sic semina dextra Spargere gaudet agris, oneratque novalia bello_

(vers 607-609);

_Armarique phalanx totisque insurgere campis_

(vers 613);

et cette fin du récit:

_Atque hausit subito sua funera tellus_

(vers 643).

[427] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de Corneille et de celle de 1692. Dans la première de Voltaire (1764) il s'est glissé une faute, qui a passé de là dans les impressions modernes, et qui dénature entièrement la pensée: «Qu'on en peut être aimée, etc.»

[428] Dans ce passage, Aæte nous rappelle un instant don Diègue:

Je reconnois mon sang à ce noble courroux. (_Le Cid_, acte I, scène V, vers 264.)

[429] Nous avons ponctué ce vers comme il l'est dans toutes les anciennes impressions, y compris la première de Voltaire (1764). Dans l'édition de Lefèvre, il est coupé ainsi:

C'est mon sang: dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille.

[430] Zéthès et Calaïs.

[431] _Var. Zéthès et Calaïs et Orphée s'enfuient._ (1661)

[432] Pélée père d'Achille, Mopse le poëte, Iphite le Phocéen, Échion fils de Mercure, Eurydamas le Thessalien, Oilée père d'Ajax. Tous ces Argonautes sont dans Valérius Flaccus, à l'exception d'Eurydamas, mentionné par Apollonius et dans les _Argonautiques_ qui portent le nom d'Orphée.

[433] _Var. Elle s'envole avec la toison, et disparoît._ (1661)

[434] Dans l'édition de 1692: «de grands coups.»

[435] Dans Voltaire (1764): «où on le voit.»

[436] _Var. Toutes de clincant._ (Dessein.)

[437] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent _rejallissement_. Voyez tome IV, p. 433, note 2. Dans l'impression de 1682, on lit, mais c'est sans doute une faute: _rejalissement_.

[438] _Var. Les marches._ (Dessein.)

[439] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire (1764), font ici _aigles_ du féminin, et, quelques lignes plus loin, deux fois du masculin.

[440] Voyez plus haut, p. 299, note 403.

[441] Les éditions publiées du vivant de Corneille ont toutes _plat fond_, en deux mots; celles de 1692 et de Voltaire (1764), _platfond_, en un seul.

[442] Thomas Corneille et Voltaire donnent _écharpe_, au singulier.

[443] _Var. Jupiter, assis en son trône, a un autre grand aigle._ (Dessein.)

[444] Toutes nos éditions, même celles de 1692 et de 1764, ont ainsi _naturelle_, au singulier.

[445] _Var._ N'éclaire pas leur fuite après qu'ils m'ont détruit. (1661 et 63)

SERTORIUS TRAGÉDIE 1662

NOTICE.

Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes espérances sur son _Sertorius_, écrivait à l'abbé de Pure: Je vous prie «de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d'en juger vous-même et m'en mander votre sentiment, tandis qu'il y a encore lieu à la correction. J'ai prié Mlle des Œillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez; et cependant je veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux.... J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte.»

Nous manquons après cela de renseignements jusqu'à la première représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la _Muse historique_ du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait[446] à fixer au 25 février:

Depuis huit jours les beaux esprits Ne s'entretiennent dans Paris Que de la dernière merveille Qu'a produite le grand Corneille, Qui selon le commun récit, A plus de beautés que son _Cid_, A plus de forces et de grâces Que _Pompée_ et que les _Horaces_, A plus de charmes que n'en a Son inimitable _Cinna_, Que l'_Œdipe_, ni _Rodogune_ Dont la gloire est si peu commune, Ni mêmement qu'_Héraclius_: Savoir le grand _Sertorius_ Qu'au Marais du Temple l'on joue. . . . . . . . . . . . . . . . . . Les comédiens du Marais, Poussés de leur propre intérêt, Et qui dans des choses pareilles Ne font leur métier qu'à merveilles, S'efforcent à si bien jouer Qu'on ne les en peut trop louer; Et pour ne pas paroître chiches, On leur voit des habits si riches, Si brillants de loin et de près, Et pour le sujet faits exprès, Que chaque spectateur proteste Qu'on ne peut rien voir de plus leste.

Loret se montre en général très-favorable à Corneille; mais il n'a exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort admirée. La foule ne s'attachait qu'à l'intérêt de certaines situations; mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l'exactitude avec laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être le moins connues. «M. de Turenne, dit l'auteur du _Parnasse françois_[447], s'étant un jour trouvé à une représentation de _Sertorius_, il s'écria à deux ou trois endroits de la pièce: «Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»--«Ce conte est ridicule, objecte Voltaire[448]; Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les détails de cet art.» Sans aucun doute; mais ce qui est remarquable et ce qui frappait Turenne, c'est la justesse des expressions, c'est l'adresse avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession. Jamais il n'y a manqué, et dans notre _Lexique_ nous aurons plus d'une fois à insister sur ce point.

Jusqu'ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur _Sertorius_ en nous contentant de les classer suivant leurs dates; mais avant d'aller plus loin nous devons faire remarquer une difficulté qui nous a tout d'abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de _Sertorius_, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon tour à l'Hôtel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la reine Viriate, à qui j'ai tant d'obligation, le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre.» Certes ce passage prouve bien que _Sertorius_ avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des Œillets. Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec la relation si explicite de Loret? J'avoue que je l'ignore, car prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres, serait peut-être bien hasardé: non-seulement les historiens de la scène française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre prouve qu'ils pensaient que jusqu'alors elle n'avait été représentée qu'au Marais: «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression. _Sertorius_ ayant été imprimé sur la fin de l'année 1662, Molière le fit représenter sur son théâtre au mois d'avril de l'année suivante[449].»

En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l'_Impromptu de Versailles_, qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans _Sertorius_[450]:

L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur, etc.;

mais rien dans le dialogue n'indique la nature des défauts qu'il lui reproche. Ce personnage est un de ceux que Baron, le célèbre élève de Molière, remplit plus tard avec distinction[451].

Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs brillantes qualités. A la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans le rôle de Sertorius[452]; et celui de Viriate, après avoir été le triomphe de Mlle Clairon, fut encore joué avec succès par Mme Vestris[453].

L'édition originale de _Sertorius_ forme un volume in-12, dont voici la description bibliographique: SERTORIVS, TRAGEDIE. _Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne_, M.DC.LXII, 6 feuillets et 82 pages. Le privilége est du 16 mai, l'Achevé d'imprimer du 8 juillet 1662.

_Sertorius_ fut critiqué de la manière la plus injuste par d'Aubignac, dans une _Dissertation_ dont nous aurons à parler un peu plus longuement à propos de _Sophonisbe_, car c'est à l'occasion de cette dernière pièce qu'elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d'Aubignac par d'autres invectives; et ce n'est qu'à grand'peine que nous avons recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent notre texte.

[446] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 96.

[447] Titon du Tillet, article CORNEILLE.

[448] Remarque sur le vers 800.

[449] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.

[450] Acte III, scène I, vers 759 et suivants.

[451] Lemazurier, _Galerie historique_, tome I, p. 86.

[452] _Ibidem_, tome I, p. 272.

[453] _Ibidem_, tome I, p. 350.

AU LECTEUR[454].

Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature: vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions[455], ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché[456]. L'une a vécu de ce temps-là; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla par le mariage d'Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol, évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie[457], que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avoient outragée: cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que celui de Viriatus[458], dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le[459] combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite[460]; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.

Il fut défait par le consul Q. Servilius[461], et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle, et qu'il faut rétablir ainsi:

Et de Servilius l'astre prédominant[462].

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort[463] six ans avant Sertorius; mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et pourvu qu'il n'y aye point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature[464]: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avoit l'impudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y osbtinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu'il avoit fait revivre dans Rome, n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son[465] Aristie, avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie[466].

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont ce chef[467] du parti contraire est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence, que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée[468] autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre[469], quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera[470] pourront mériter cette grâce.

[454] Le titre «AU LECTEUR» n'est que dans l'édition de 1662.--A partir de _Sertorius_, Corneille n'a plus composé d'examens. Voyez au tome I la fin de la note 1 de la p. 137. Dans l'avant-dernière phrase de cette note, il faut substituer _Sertorius_ à _Othon_. Ce qui nous a induit en erreur, c'est que Thomas Corneille, qui a compris _Sertorius_ et _Sophonisbe_ dans le tome IV de l'édition de 1692, a donné le titre d'_Examens_ aux avertissements de ces deux pièces; c'est seulement à partir du tome V, qui commence par _Othon_, qu'il a placé, au lieu d'examens à la fin des pièces, des avertissements, avec le titre de _Préfaces_ ou d'avis _Au lecteur_, en tête de chacune[454-a]; mais dans les recueils de 1668 et de 1682, où le tome IVe et dernier commence par _Sertorius_, c'est dès cette pièce que les avis _Au lecteur_ remplacent les examens en tête du volume, avec le titre courant de PRÉFACES. Ces avis manquent dans le recueil de 1666, qui complète, comme supplément, celui de 1664. Le tome IV de 1668 donne après la feuille de titre l'explication que voici: