Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 23

Chapter 233,641 wordsPublic domain

Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie; Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux, Que si j'étois à moi, je voudrois être à vous. 1805 Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance Ces sentiments d'estime et de reconnoissance. J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner; Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner. Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage 1810 N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage; Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui, Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui. Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite, 1815 Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter. Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne, Que sa foi violée ait dégagé la mienne, Et que l'hymen ait joint au mépris qu'il en fait 1820 D'un entier changement l'irrévocable effet. Alors par son parjure à moi-même rendue, Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue; Et dans la liberté de faire un second choix, Je saurai mieux penser à ce que je vous dois. 1825

ABSYRTE.

Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance; Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort, Ce que feroit l'hymen vous l'aurez par sa mort. Il combat nos taureaux, et telle est leur furie, 1830 Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie.

HYPSIPYLE.

Il combat vos taureaux! Ah! que me dites-vous?

ABSYRTE.

Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux.

HYPSIPYLE.

Ah! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime, Et sur ce faux soupçon se venger elle-même. 1835 Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant, Peut-être que son art n'est pas assez puissant: De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre; Et si....

ABSYRTE.

Quoi? vous voulez qu'il vive pour un autre[424]?

HYPSIPYLE.

Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard. 1840

ABSYRTE.

Ah! Reine, en votre cœur il garde trop de part; Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte, Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte. Votre rivale et moi nous en sommes d'accord: A moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort. 1845 Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre, Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre; Et je ne suis pas homme à servir mon rival, Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal. Je ne le vois que trop, pour prix de mes services 1850 Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices. C'est m'immoler à lui que de le secourir; Et lui sauver le jour, c'est me faire périr. Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre, Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre: 1855 Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux; Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous.

HYPSIPYLE.

Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie Donne trop d'aigreur, Prince, à votre jalousie. Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr[425] 1860 Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir. Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance N'emporte pas toujours jusques à la vengeance; Et quand même on la cherche, il arrive souvent Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestoit vivant. 1865 Quand je me défendois sur la foi qui m'engage, Je voulois à vos feux épargner cet ombrage; Mais puisque le péril a fait parler l'amour, Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour. Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute 1870 Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute. Je regarde son cœur encor comme mon bien. Et donnerois encor tout mon sang pour le sien. Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée; 1875 Mais si par jalousie ou par raison d'État, Vous le laissez tous deux périr dans ce combat, N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage Quand elle est une fois maîtresse d'un courage, Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour. 1880 Vous me faites trembler, tremblez à votre tour: Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine; Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine.

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE.

AÆTE.

Ah! Madame, est-ce là cette fidélité Que vous gardez aux droits de l'hospitalité? 1885 Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille, A l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille, Quand je presse un héros de vous rendre sa foi, Vous prêtez à son bras des charmes contre moi; De sa témérité vous vous faites complice 1890 Pour renverser un trône où je vous fais justice: Comme si c'étoit peu de posséder Jason, Si pour don nuptial il n'avoit la toison; Et que sa foi vous fût indignement offerte, A moins que son destin éclatât par ma perte! 1895

HYPSIPYLE.

Je ne sais pas, Seigneur, à quel point vous réduit Cette témérité de l'ingrat qui me fuit; Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie Qu'un timide souhait en faveur de sa vie; Et que si je savois ce grand art de charmer, 1900 Je ne m'en servirois que pour m'en faire aimer.

AÆTE.

Ah! je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées A des illusions entre vous concertées; Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé. 1905 Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière. Ce pompeux appareil que soutenoient les vents, Ces tritons tout autour rangés comme suivants, Montroient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée Que par un art plus fort que celui de Médée. D'un naufrage affecté l'histoire sans raison Déguisoit le secours amené pour Jason; Et vos pleurs ne sembloient m'en demander vengeance Que pour mieux faire place à votre intelligence. 1915

HYPSIPYLE.

Que ne sont vos soupçons autant de vérités, Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez!

ABSYRTE.

Qu'a fait Jason, Seigneur, et quel mal vous menace, Quand nous voyons encor la toison en sa place?

AÆTE.

Nos taureaux sont domptés, nos gendarmes défaits, 1920 Absyrte: après cela crains les derniers effets.

ABSYRTE.

Quoi? son bras....

AÆTE.

Oui, son bras, secondé par ses charmes, A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes: Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux! Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux; 1925 Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée, Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée; Mais après ce nuage en l'air évaporé, On les a vus au joug et le champ labouré: Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, 1930 Jetoit dans les sillons cette semence horrible, D'où s'élève aussitôt un escadron armé, Par qui de tous côtés il se trouve enfermé. Tous n'en veulent qu'à lui; mais son âme plus fière Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière. A peine il la répand, qu'une commune erreur D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur; Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire: Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère; Leur sang partout regorge, et Jason au milieu 1940 Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu; Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire, Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire[426]. On va bientôt, Madame, achever à vos yeux Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux. 1945 Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée, Ou par eux ou par lui ma perte est assurée; Et l'on va faire hommage à votre heureux secours Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours.

HYPSIPYLE.

Connoissez mieux, Seigneur, la main qui vous offense; Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence. L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs. Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs, Chez vous en est la source; et Médée elle-même Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime.

ABSYRTE.

Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason. De sa haine, Seigneur, vous savez la raison: La toison préférée aigrit trop son courage Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage; Et si contre son art ce prince a réussi, 1960 C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici.

AÆTE.

Ah! que tu connois mal jusqu'à quelle manie D'un amour déréglé passe la tyrannie! Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur, Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur. 1965 Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire; Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père, Et consens que ta sœur, par ce présent fatal, S'assure d'un amant qui seroit ton rival. Tout mon sang révolté trahit mon espérance: 1970 Je trouve ma ruine où fut mon assurance; Le destin ne me perd que par l'ordre des miens, Et mon trône est brisé par ses propres soutiens.

ABSYRTE.

Quoi? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire....

AÆTE.

Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire. Dans cette obscurité tout me devient suspect: L'amour aux droits du sang garde peu de respect. Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine A répondre à nos soins par des effets de haine; Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art 1980 Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part. Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable, Tout peut être innocent, tout peut être coupable: Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer; Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter. 1985

HYPSIPYLE.

La vérité, Seigneur, se va faire connoître: A travers ces rameaux je vois venir mon traître.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

HYPSIPYLE.

Parlez, parlez, Jason; dites sans feinte au Roi Qui vous seconde ici de Médée ou de moi: Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire? 1990 Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire?

JASON.

La demande est, Madame, un peu hors de saison: Je vous y répondrai quand j'aurai la toison. Seigneur, sans différer permettez que j'achève; La gloire où je prétends ne souffre point de trêve: 1995 Elle veut que du ciel je presse le secours, Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours.

AÆTE.

Hâtez à votre gré ce secours de descendre; Mais encore une fois gardez de vous méprendre.

JASON.

Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis: 2000 Tout me paroît facile en l'état où je suis; Et si la force enfin répond mal au courage, Il en est parmi nous qui peuvent davantage. Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler....

SCÈNE IV.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

MÉDÉE, sur le dragon, élevée en l'air à la hauteur d'un homme.

Arrête, déloyal, et laisse-moi parler: 2005 Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie Par l'outrageux éclat que fait la calomnie. Qui vous l'a dit, Madame, et sur quoi fondez-vous Ces dignes visions de votre esprit jaloux? Si Jason entre nous met quelque différence 2010 Qui flatte malgré moi sa crédule espérance, Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer[427]? Connoissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne. Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi, Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi; Et j'aurai soutenu des revers bien funestes Avant que je me daigne enrichir de vos restes.

HYPSIPYLE.

Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments! 2020

MÉDÉE.

N'en croyez plus, Seigneur, que les événements. Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes Contre qui son audace a pu trouver des charmes: Ce n'est point le dragon dont il est menacé; C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé. 2025 Fidèle gardien des destins de ton maître, Arbre, que tout exprès mon charme avoit fait naître, Tu nous défendrois mal contre ceux de Jason; Retourne en ton néant, et rends-moi la toison.

(Elle prend la toison en sa main, et la met sur le col du dragon. L'arbre où elle étoit suspendue disparoît, et se retire derrière le théâtre, après quoi Médée continue en parlant à Jason.)

Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée. 2030 Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée; Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher, Qu'à travers tant de mers on te force à chercher. Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne: Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne; 2035 Et sans perdre un moment en de vains entretiens, Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens.

AÆTE.

A ce digne courroux je reconnois ma fille: C'est mon sang[428] dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille[429]; C'est le Soleil mon père. Avancez donc, Jason, 2040 Et sur cette ennemie emportez la toison.

JASON.

Seigneur, contre ses yeux qui voudroit se défendre? Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre. Oui, Madame, à vos pieds je mets les armes bas, J'en fais un prompt hommage à vos divins appas, 2045 Et renonce avec joie à ma plus haute gloire. S'il faut par ce combat acheter la victoire, Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix, Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois: Assoupis le dragon, enchante la Princesse. 2050 Et vous, héros ailés[430], ménagez votre adresse: Si pour cette conquête il vous reste du cœur, Tournez sur le dragon toute votre vigueur. Je vais dans le navire attendre une défaite, Qui vous fera bientôt imiter ma retraite. 2055

ZÉTHÈS.

Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux Que nous avons dompté des monstres à vos yeux.

SCÈNE V.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS, ORPHÉE.

CALAÏS.

Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages: Du sang dont nous sortons prenons les avantages; Surtout obéissons aux ordres de Jason: 2060 Respectons la Princesse, et donnons au dragon.

(Ici Zéthès et Calaïs s'élèvent au plus haut des nuages en croisant leur vol.)

MÉDÉE, en s'élevant aussi.

Donnez où vous pourrez; ce vain respect m'outrage: Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage. Je vais voler moi-même au-devant de vos coups, Et n'avois que Jason à craindre parmi vous. 2065 Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres, Enchaîne les lions, et déplace les marbres, D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi: N'en détruis point la force à l'essayer sur moi. Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes. Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion De partager leur gloire ou leur confusion.

ORPHÉE chante.

Hâtez-vous, enfants de Borée, Demi-dieux, hâtez-vous, 2075 Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous, A vos exploits la victoire assurée Suit l'effort de vos moindres coups.

MÉDÉE, voyant qu'aucun des deux ne descend pour la combattre.

Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre: Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre; 2080 De ce nuage épais sachez les dégager, Et pratiquez mieux l'art de les encourager.

ORPHÉE.

(Il chante ce second couplet, cependant que Zéthès et Calaïs fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent au milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent.)

Combattez, race d'Orithye, Demi-dieux, combattez, Et faites voir que vos bras indomptés 2085 Se font partout une heureuse sortie Des périls les plus redoutés.

ZÉTHÈS.

Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale Que ce dragon affreux de son gosier exhale: La valeur ne peut rien contre un air empesté. 2090 Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté.

(Zéthès, Calaïs et Orphée s'enfuient[431].)

MÉDÉE.

Allez, vaillants guerriers, envoyez-moi Pélée, Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée[432], Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason Avec tant de chaleur demandoit la toison. 2095 Aucun d'eux ne paroît! ces âmes intrépides Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides; Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau, Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau. Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite: 2100 Par le milieu des airs, courons à leur défaite; Et nous-mêmes portons à leur témérité Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité.

(Médée s'élève encore plus haut sur le dragon.)

AÆTE.

Que fais-tu? la toison ainsi que toi s'envole! Ah! perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole, 2105 Toi qui me permettois, même aux yeux de Jason, Qu'on t'ôteroit le jour avant que la toison?

MÉDÉE, en s'envolant.

Encor tout de nouveau je vous en fais promesse, Et vais vous la garder au milieu de la Grèce. Du pays et du sang l'amour rompt les liens, 2110 Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens. Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire; Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire; De toutes deux Madame ici vous tiendra lieu. Consolez-vous, Seigneur, et pour jamais adieu. 2115

(Elle s'envole avec la toison[433].)

SCÈNE VI.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JUNON.

AÆTE.

Ah! Madame; ah! mon fils; ah! sort inexorable. Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable? Mes filles toutes deux contre moi se ranger! Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager!

JUNON, dans son char.

On vous abuse, Aæte; et Médée elle-même, 2120 Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime, S'abuse comme vous. Chalciope n'a point de part en cet ouvrage: Dans un coin du jardin, sous un épais nuage, Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux, 2125 Cependant qu'en sa place ayant pris son visage, Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups[434] Qui donnent à Jason ce dernier avantage. Junon a tout fait seule; et je remonte aux cieux Presser le souverain des Dieux 2130 D'approuver ce qu'il m'a plu faire. Mettez votre esprit en repos; Si le destin vous est contraire Lemnos peut réparer la perte de Colchos.

(Junon remonte au ciel dans ce même char.)

AÆTE.

Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse 2135 Jusqu'à faire descendre en terre une déesse?

ABSYRTE.

La désavouerez-vous, Madame, et votre cœur Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur?

AÆTE.

Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme. Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme? 2140 Et que lui peut offrir ton ridicule espoir, Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir? Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice. Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice; Et déjà le Soleil, pour nous prêter secours, 2145 Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.

(Le ciel s'ouvre, et fait paroître le palais du Soleil, où l'ont le voit[435] dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments après. Ce maître des Dieux y paroît sur son trône, avec Junon à son côté. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. Le palais du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes d'oripeau[436], et son lambris doré, avec divers grands feuillages à l'arabesque. Le rejaillissement[437] des lumières qui portent sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornements. Ses marches[438] ont aux deux bouts et au milieu des aigles d'or, entre lesquelles[439] on voit peintes en basse-taille[440] toutes les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées chacune d'un cercle ou d'un carré d'or. Au haut de ces piliers sont d'autres grands aigles d'or qui soutiennent de leur bec le plat fond[441] de ce palais, composé de riches étoffes de diverses couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles laissent pendre les bouts en forme d'écharpes[442]. Jupiter a un autre grand aigle[443] à ses pieds, qui porte son foudre; et Junon est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de couleur naturelle[444].)

SCÈNE VII.

LE SOLEIL, JUPITER, JUNON, AÆTE, HYPSIPYLE, ABSYRTE.

AÆTE.

Ame de l'univers, auteur de ma naissance, Dont nous voyons partout éclater la puissance, Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour Soit lâchement trahi par un indigne amour? 2150 A ces Grecs vagabonds refuse ta lumière, De leurs climats chéris détourne ta carrière, N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit[445], Et répands sur leur route une éternelle nuit. Fais plus, montre-toi père; et pour venger ta race, 2155 Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant, Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant; Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre, Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre; 2160 Et que par mon courroux leurs pays désolé Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé. Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse. Parle donc, et fais voir aux destins ennemis 2165 De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils.

LE SOLEIL.

Je plains ton infortune, et ne puis davantage: Un noir destin s'oppose à tes justes desseins, Et depuis Phaéton, ce brillant attelage Ne peut passer en d'autres mains: 2170 Sous un ordre éternel qui gouverne ma route, Je dispense en esclave et les nuits et les jours. Mais enfin ton père t'écoute, Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours.

(Ici s'ouvre le ciel de Jupiter, et le Soleil continue en lui adressant sa parole.)